LES EMBLÈMES
Le gouverneur de la Bouteille vint au devant des voyageurs avec sa garde, composée de boateillons. En les voyant conduits par la Lanterne*, le lierre en tête, le tbyrse en main et le pampre sous les pieds, il donna Tordre de les taire entrer.
La Lanterne les mena devant un grand escalier de marbre qu'il fallait descendre. Elle leur fit remarquer que les marches étaient disposées dans un ordre savant. II y avait une marebe et un repos, puis deux marches et un repos, trois marches et un repos ; quar tre marches et un repos, en tout dix. Multipliez chacune de ces marches par dix, dit la Lanterne. — Nous aurons dix* vingt, trente et quarante, en tout cent, dit Pantagruel. — Ajoutez à ce nombre le premier cube fermé en dehors de l'unité , c'est-à-dire huit Quand nous aurons compté ce nombre de marches, nous serons à la porte du temple.
Ces chiffres sont tirées du Timée de Platon et du traité de Plutarque de la Création de Vâme. Nos lecteurs ne tiennent probablement > pas beaucoup à ce que nous leur expliquions les raisons qui les ont lait choisir.
En descendant ce long escalier qui s'enfooçait sous terre sans autre elarté que celle de la Lanterne conductrice, Panurge fut repris de ses terreurs. — C'est tout au moins le trou de St Patrice en Irlande, disait -il, on l'antre de Trophonxus en Béotie.
Nous avons déjà parlé de cet deux portes de l'autre monde, Tune conduisant, disait-on, dans les Enfers helléniques, l'autre dans le Purgatoire et l'Enfer des chrétiens. Le trou de St- Patrice est fermé ou à peu près, l'antre de'Trophonius n'a pas été
exploré depuis longtemps, que nous sachions du moins; mais on a retrouvé tout récemment le «mantéion», le couloir prophétique, du temple de Délos, sorte de passage gigantesque, creusé naturellement dans le roc, où les vents s'engouffrent avec des bruits étranges et effrayants \ Le palais souterrain où la Dive Bouteille rend ses oracles est d'un caractère plus aimable et ne nous réserve aucune surprise effrayante.
Arrivé à la 78* marche — c'est le chiffre sacramentel de l'auteur — Panurge n'y put tenir : <Dame mirifique , s'écria-t-il , retournons sur nos pas , je vous prie ; j'aime mieux ne jamais me marier. Ce doit être ici le Ténare par où Ton va en enfer. Il me semble entendre Cerbère; je n'ai en lui aucune dévotion ; retournons, je vous prie. Si c'est la fosse de Trophonius, les Lémures nous mangeront tout vifs, comme ils mangèrent le hallebardicr Démétrius.»
Ce hallebardicr, comme il l'appelle, périt en effet dans l'antre mystérieux s mais il ne fût pas mangé ; la peur fait extravaguer le pauvre Panurge.
Frère Jean lui fait honte de sa poltronnerie , et lui déclare qu'il le prend sous sa protection. — Je ne crains pas les diables, dit frère Jean ; je ne crains que leurs cornes. — Les cornes ! c'est aussi ce que craignait Panurge, qui échange avec Jean quelques plaisanteries sur ce sujet* Les deux amis font même tant de bruit que la Lanterne les prie de se taire. <Favete linguis, leur dit-elle. C'est le moment de garder le silence par respect pour le lieu où nous sommes».
1 Voir Fr. Delaunay, Moitiés et StbyUes dans VanHquiU judto*greoquey in 8>, 1874.