‹ Rabelais et ses œvres (volume 2)Chapitre 19 sur 110 · IL BE FAIT HOIHS · texte numérisé non relu

IL BE FAIT HOIHS

Dans toute Tœuyre de Rabelais, il n^eet question qu'une seule fuis de femmes sympathiques, aimées et méritant de retire, et encore est-ee en passant, à propos de l'abbaye deTbâème. Il faut nécessairement conclure, ou quMl ne s'est pas trouvé de femme de ce genre sur le chemin de Rabelais, ou que, s'il s'en est renc<Mttré, il ne s'est établi aucun attachement sérieux d'amour ou d'amitié entre ces fenuMS et lui. Cette aihsence de femmes honnêtes, bonnes, et dévouées, dans la yie de l'auteur nous explique en grande partie les écarts de ses écrits en ce qui concerne la plus belle et la meilleure moitié du grare

ni.

U y avait aux environs de la Deviniëre, au village 4e Seuilly une abbaye où Rabelais fut phcé comme écolier* Il y apprit peu de diose, à ce qu'il semble» mais c est là, assure-tron, qu'il trouva le modèle d'un des héros de son roman : f Jean des Entommeures ou des Entamures»» Il s'appelait Buinart et fut pins tard {«rieur du couvent de Sermaiae. Nous avons à ce sujet le témoignage d'un contemporain, Antoine CouiUart, qui dans une épUre placée en tète de ses CtmêredUs de No^adamuSy dit i Bom Bninart :

Quand Babelais t^appethût moiner Cestoit aaxua queue et saatr doreore, Ta n'esto&s pneur ni ehsnoiiie, Mais frère Jean de l'Ëntameure.

Au sortir de là, Rabelais fut envoyé, suivant les uns, à l'univwrstté d'Angers, — nuis les archives de l'univeiuité sont muettes à cet égard — et suivant les autres, au couvent de la Basmette ou de la Bau* mette. Ce couvent avait été fondé par René d'Aujou,

42 BIOQEAFHIE DE BiLBEIiAIS.

qui se oonsoiÂiit par la cultuk^eâes lettres de, lac pertei àvk trône de Naples.' Construit 'à l'entrée d'une grotte» qui ra|>pel&it au jk^ndateur la grotte du» la Ste-Baume: où la traditiou yedt que Madeleiiie soit venue pleurer se9 péchés après la mort dç Jésus,* il ayait été- baptisé d'un noiuqui indiquait cette ressemblance; c'ét 1|ût la ijetite Baum&^ René qui était > un.pôètè: diatin-i gué ^— M. de Q^MUir^barbes & pu4)Ëé ses Œuvres 'ed quatre voilumes in-S*^ •—organisa dans oe couvent uq;' 8y^tèjB(3 d'entseigaement fort supérieur à cdui des! étabJiâif;ementB . voii^ins. Rabelais^ qui avait perdu lei temps à Seuillyv parait Pavoir utilement «mpîoyé à la: Basmette pour son instruction.

Il l'utilisa aussi par les connaissances qu'il y fit. C'est là qu'il rènèontia Geoffroy d'Esîtteôaie, qui- dievenu plus tard én^éque de Maillerai» en Poitou, resta toujours son ami, son protecteur, son correspondant et qui tint toujours une grande place dans sa vie. . C'est là aussi qu'il se lia avec les frères Avi BeQay, qui jouèrent un rôle important à l'époque, comme militaires «t comme diplomates, et sur iesquele nous aurons à revenir:

Rabelais devenait bomniBy il lui fallait choisir un état. Instruit et épris de la science comme il Tétait,' il ne pouvait prendre q^'une profession libérale, devenir médecin, avocat ou professeur par exemple; mais pour conquérir ces professions — de revenu incertain — il aurait fallu faire des études spéciales, que sofi père n'était pas en étÀt ou en disposition de payen Obligé. de se décider, il embrassa^ faute de. mieuxj un& profession qui^ sans exiger de nouveaux sacrifice^ pécuniaires, lui assurerait des loisirs pour continuer «es études en l'affranchissant • des préoc*

SA PASSION POUE l'étcdt:. 48

culîatîons matérielles de l'exiàtence, il devint moîne. n est inutile de faire intervenir' ici rautorîté patercelle, il suffit,, pour expliquer sa résolution, que sou, père lui ait refus'^ les moyens de continuer ses études. Quant an choix de Tordre, il ^st probable quequelque circonstance toute locale le détermina. L'assurance de trouver une bibliothèque dans, là couvent fut évidemment un motif tojut.à fait sufâsa&t. . < Il choisit le couvent de Fontenayle-CJomte en Portons occupé par dfes moines mendiants de Tordre de St François; il y continua ses études théologiqûes, passa par les divers ordres,. et fut ordoi^oé prêtre m lô 11, suivant ceux qui le font naître en 1483. en 1520, suivant ceux qui placent sa naissance en 1495. * Il aurait eu 28 ans dans le premier cas, et 25 seulement dans le secon.d et aurait dû,,p^r e^éqaejxt,! obtenir une faible dispense d'âge. ...

Nous ayons' peu dé renserènem ehts sur les années' que Rabelais passa dans le couvent: G'eiit évidemment à cette époque qu'il se livra' à ceà fortes- études dont son livre ôffrolè téiiioigtiagé à toutes îeis' pages. Cette paésion de s'instruire, quMl "a rf bieii* dépeinte, paraît Tavoir longtemips captivé tout en-tîér. Ecoutons [ilutôt un dé- ses personnages, le médecin Roridibilis, expliquant la puissance absoi'bante de l'étude : '

Contemplez la forme d'un homme attentif à quelque estiddé. ' Vous ^ verrez suspendues toutes facultés ufiturelles, cesser tous seïis extérieurs, brief vous le jugerez n'être en soi vivant,, être hors soi abstràict par extase; et direz qiie Socrates n'abusoit du terme quand îl .clisoit :. Philosophie n'estre autre chose que méditation de mort. [C'est pour ciala sans doute] que Bér

44 BIOaKAPHUB DE BÀBBLAIS.

mocritua se aveugla, estlmaiit moins la perte de la veoe que diminution de ses contemplations, qa'il sentoit interrompues par Fesgarement des yeux. Ainsi est vierge dite Pallas, déesse de sapienee, tutrice des gens studieux. Ainsi sont les Muses vierges; ainsi demeurent les [GrâcesJ en pndieité étemelle. Et me souvient avoir lea que Cupido, une fois interrogé par sa mère Vénus pourquoi il n'assailloit les Muses, respondit qu'il les trouvoit tant belles, tant pures, tant honnestes et pudicques et continuellement occupées, l'une à contemplation des astres, l'autre à supputation des nombres, l'autre k dimension des corps géométnques, l'antre à invention rhétorique, l'autre à compoa^n poétique, l'autre à disposition de musique, que, approchant d'elles, il desbandoit son arc, fermoit sa trousse et esteignoyt son flambeau, par honte et craincte de leur nuire. Puis ostoit le bandeau de ses yeulx pour plus apertement les vedr en face et ouyr leurs plaisans chants et odes poétiquios. La prenoit le plus grand plaisir du monde. Tellement que souvent, il se sentoit tout ravy en leurs beautez et bonnes gr&ces, et s'endormett a l'harmonie. Tant s'en fault qu'il les voulsist assaillir, ou de leunr études distraire. (Pantagruel, livre III, chapitre XXXI) K

Au reste en étudiant avec cette ardeur, Rabelais était dans le ton des nobles intelligences de son temps. Si l'étude était difficile, le zèle qu'on y apportait était proportionné à la difficulté. Montaigne parlait latin à six ans et, à huit, il se délectait à lire l^ Métamorphoses d'Ovide; il est vrai qu'il avait appris celle langue par la pratique. Agrippa d'Aubigné commençait à quatre ans l'étude de;^ langues grecque et latine et, à huit ans, si nous l'en croyons, il traduisait un des Dialogues les plus difficiles de Platon, le Criton.

Nous étions debout à quatre heures, dit Henri de Hlsmes dans ses Mémoires, et, ayant prié Dieu, allions i cinq heures

^ Sainte-Beuve cite ce passage comme un exemple du meilleur style de Rabelais.

PSÉYfNTIOXS CONTBB LE OBEC. 45

«m éftvdes, nos gros Inrfs soin le braa, noi éenUiras et nos chandeliers k la suôn.

Et ce n'était pas des études frivoles que Ton faisait dès le jeune âge et à ces heures matinales. On discutait les opinions des philosophes, on t&chait d^édairdr les questions épineuses du droit; la lecture des poètes, Virgile, Plaute, Aristophane, serrait de récréation. Aujourd'hui Ton se spécialise, mais alors on voulait tout apprendre à la fois et tout savoir; le champ de Tétude était beaucoup moins vaste qu'aujourd'hui, mais on tenait à en explorer tous les recoins ; on étudiait l'encyclopédie, i^ 'i'^-xM^aç naiS£îa, ccHume disait Guillaume Budé en parlant des travaux de Rabelais et de ses amis au couvent de Fontenay.

Les savants de tous les pays formaient une sorte d'association à la manière des premiers chrétiens, la JRépiMique des lettres : le mot date de cette époque. On s'allait visiter les uns les autres pour se livrer à de doctes entretiens, et, quand on ne pouvait se voir, on s'écrivait ; la quantité des lettres savantes échangées alors entre les érudits est prodigieuse; un grand nombre ont été livrées à l'impression ; on en conserve un nombre beaucoup plus grand d'inédites, sans compter celles qui se sont perdues. Erasme nous .apprend qu'il recevait le* plus souvent une vingtaine de lettres par jour et qu'il en avait quarante à écrire. Henri Estienne disîkit aussi dans une

épUre latine :

Litteris obruor Italicis ab oris, gallicis et anglicis Germanicisqne. . .

Page 1