L^ABBAYE DE THÉLÈME
SOMMAIRE. « 1. Le rêve de bonheur de Rabelais.. — 2. Fondatiou de Thélëme. — 3. Architecture de cette abbaye. — 4. Vêtements di» Thélémites. — 5. Règlements des Tbélémites. — 6. Leur organisation économique. — 7. Moeurs des Thélémites. — 8. L'île des Plaisirs et Thélëme. — 9. Vers écrits sur la porte. — 10. Enigme trouvée dans les fondations. — 11. Caractère de cette énigme. — 12. La prophétie. -- 13. Double sens de la prophétie. — 14. Conclusion du premier livre.
Dans la première partie du livre P% après la critique du système d'enseignement pratiqué de son temps<Babelais a tracée dans Téducation de Gargantua, 1 idéal de l'éducation rationnelle.
Dans la seconde partie, après une critique, en action, de la guerre telle qu'on la pratiquait alors , Babelais a^ Jtracé, dans la conduite de Grandgousier en présence d'injustes attaques , dans la conduite dé Gargantua envers les vaincus, Tidéal de la guerre rationnelle*
D'ans les chapitres qui nous restent à analyser, Rabelais, après une critique rapide de Torganisation monacale, critique qui d'ailleurs se trouve déjà à chaque page du livre, Rabelais va nous montrer, dans une
FONDATION DE L'aBBAYE. 283
sorte de colonie librement recrutée et librement goay^rnée i>ar elle-même, Tidéal d'une société studieuse et occupée.
Il terminera par un cri d'espérance dans le triomphe définitif de la science et de la philosophie, après des luttes dont il ne se dissimule pas la gravité.
Pour décorer le bâtiment occupé par cette colonie, pour assurer à cette société toutes les nobles jouissances du corps et de Tesprit, il fera appel à tout ce que Vaxt, la science et rindnstrie ont pu ou pourront réaliser de plus beau. Loin d'ici la rigidité Spartiate, l'égalité dans la médiocrité! Ce qu'il veut pour sa colonie, c'est le luxe, l'élégance, la richesse, le confort- Là doivent se réunir toutes les conquêtes de Pintelligence et de l'industrie humaine, tout ce que la nature fournit à l'homme sans effort et tout ce que l'esprit humain a pu produire en s'appliquaut à transformer les matériaux que la nature lui a foumi^.^hélème, dans la pensée de Babelais, est l'activité intellectuelle de l'homme, concentrée et incarnée dans le fait. C'est un rêve encyclopédique de bonheur.
Voyons d'abord dans quelles circonstances Gargantua fonda et dota cette abbaye :
Après avoir réglé le sort des vaincus, il régla celui des vainqueurs, il distribua autour de lui des récompenses. A frère Jean qui avait tant contribué au succès, il offrit une abbaye. -^ Comment pourraisje gouverner des moines, dit frère Jean, puisque je ne sais pas me gouverner moi-même ? Permettez-
284 &ABGAHTUA. — H. LABBAYE DE THÉLÈKS.
moi plutôt de fonder une abbaye à mon gré. Gargantua y consentit II fiit^ëcidé qu^on prendrait le contrepied de ce que Ton faisait ailleurs.
Ecoat6n8~Xjargàhfua'*et frère Jean établir leur plan. Kous rapportons les pensées et non les paroles mêmes.
Les autres abbayes sont enceintes de murailles, dit Gargantua, la nôtre n'en aura pas-
— Où il y a mur devant et mur derrière, dît Jean, il y a force murmur, envie et querelle ; chez nous là porte doit être ouverte. Quand une femme, même honnête, entre dans un couvent de religieux, on nettoie et purifie la place où efle a passé ; je demande qu'on nettoie de même chez nous la place où aura passé un religieux ou une religieuse. — Accepté.
— Dans les couvents — reprend Gargantua — tout est réglé par heures, tout, est fixé et limité. Je ne connais pas de plus grande perte de temps que de compter ainsi les heures et de se gouverner au son d'une cloche; — il n'y aura chez nous ni horloge, ni cadran, ni cloche.
— On ne met en religion que les femmes borgnes, bossues, laides, folles, insensées, maléficiées et tarées; — que les hommes mal nés, niais, embarras de maison. On ne recevra chez nous que des femmes belles, bien formées et de bon naturel et que des hommes bien formés et bien doués.^
^ Une femme qui n^eet ni belle, ni bonne, à quoi vaut toile? dit le moine. - On prononçait tèle alors, et cette prononciation s'est conservée dans certains patois. - A mettre en reb'gion, dit Gargantua - fit à faire des cbemiseB , ait le moine. Nous ne citonA ce médiocre jeu de mots que pour constater la prononciation de l'époque.
ARCHITECTURE DE l'aBBAYE. 285
— Les hommes n'entrent dans les couvent» de femmes que clandestinement. Nous ferons tout le contraire. Nous n'admettrons pas les hommes et les femmes séparément; là où il y aura des hommes» il y aura aussi des femmes*
-— Quand on est entré 'dans un couvent d'hommes ou de femmes , on est astreiut , après un an d'épreuve, à rester là toute la vie sans pouvoir en sortir; chez nous les hommes et les femmes quitteront Tabbaye quand il leur plaira.
— Dans les couvents on fait trois serments : les serments de chasteté, de pauvreté et d'obéissance ; chez nous on pourra se marier, être riche et indépendait. Pour bien indiquer ce caractère, notre abbaye s'appellera Thélème, l'abbaye de* la volonté (en grec QéKt](i.a).
— Les dames auront la moitié du vaste édifice 4ue naus allons construire, l'autre sera réservée aux hommes.
Supposons maintenant le rêve déjà réalisé.
Rabelais nous décrit en détail les bâtiments de cette abbaye modèle, et cela avec tant de précision qu'on a pu tracer avec la plus grande facilité le plan de tout l'édifice. Charles Lenormant, l'antiquaire, le fondateur du Correspondant^ a publié en 1840 une brochure, avec un plan de l'abbaye de Thélème et une vue de l'édifice à vol d'oiseau.* M. Cé^ar Daly a exposé et complété cet écrit dans une série d'articles de sa Bevtte de V architecture et des
> Oharles Lenormaiit Ma^elaiè ei Varchitecture êe la Senaissance, Eeatitution de Vahbaye de Thélème, 1840, in 8<'.
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travaux publics.^ Nous profiterons du travail de ces deux écrivains.
Le bâtiment était hexagone, ayant à chaque angle une grosse tour ronde de soixante pas de diamètre. Les tours rondes allaient disparaître de l'architecture féodale, fait observer Ch. Lenormant, Thélème les conserve par respect pour la tradition et parce qu'il est bien difficile de rompre brusquement avec le passé.
Tout procédait par six. Le bâtiment avait six angles et six tours, il avait également six étages, dont un, souterrain, pour les caves, et un pour le rezde-chaussée. Les pièces du rez-de-chaussée étaient voûtées en anse de panier, courbe favorite de la Renaissance, mais les plafouds des étages supérieurs étaient ornés de clefs pendantes, comme celles qu'on plaçait depuis le quinzième siècle dans les églises gothiques. Le toit était d'ardoise fine avec des encadrements de plomb, formant des figures grotesques d'hommes et d'animaux, bien assortis et dorés.
Rabelais est plus préoccupé du confort qu'on ne l'était ordinairement de son temps. Les gouttières des églises versaient des torrents d'eau sur les passants maladroits. Rabelais place ses gouttières hors de la muraille , enti*e les croisées ; elles sont disposées en diagonales peintes d'or et d'azur, et se terminent par des canaux qui descendent à la rivière.
A égale distance entre les deux tours s'élevait un escalier en vis brisée, à marches de porphyre, de pierre numidique et de marbre serpentaire. Les
* Revue de V architecture, etc. II, 1841.