‹ Rabelais et ses œvresChapitre 5 sur 134 · LIVRE III. — I. LE MARIAGE DE PANUBGE · texte numérisé non relu

LIVRE III. — I. LE MARIAGE DE PANUBGE

SUS d'un autel. Mais les sibylles vivantes avaient bien dégénéré. Ce n'était plus que de vulgaires sorcières, des diseuses de bonne aventure, — les somnambules lucides, ou les médiums de ce temps-là. Pantagruel est cependant d'avis de consijilter la susdite vieille. — «Epuisons tous les moyens , dit-iK Voyons d'abord, nous jugerons après. »

On se met en voyage. Le troisième jour, on trouve la maison de la sibylle au bas de la croupe d'une montagne, sous un grand et ample châtaignier. La vieille était mal en point, mal vêtue , mal nourrie, édentée, chassieuse, courbassée, roupieuse, langoureuse et faisait un potage^ de choux verts aveô une couenne de lard jaune et un vieil os, destiné à donner du goût au bouillon.

jOn lui fait force présents ; le rameau 4*or de la sibylle de YEnéide est remplacé par un anneau du même métal. Elle commence les conjurations qui sont connues depuis la Magicienne de Théocrite; puis elle écrit son oracle, comme la sibylle de Virgile, sur des feuilles — ici des feuilles de sycomore ; elle les jette aux vents et disparaît. Panurge ramasse les feuilles, et les porte à Pantagruel. On n'est pas d'accord sur le sens qu'il faut donner à l'oraxîle. Pantagruel y lit que Panurge sera trompé par sa femme,, s'il se marie ; Panurge l'interpi'ète en sens contraire.

<Ce qu'il y a de plus clair, c'est que l'oracle n'est pas clair, dit Pantagruel. Adressons nous à d'autres; les muets, les fous, les mourants, nous dit^on, voient plus loin que les hommes ordinaires, consultons tour à tour ces trois sortes de personnes. >

LB MOU&AKT £T LES MOINBS. 13

Le muet fait une quantité de signes que Babelais nous décrit avec soin. Mais que veulent dire ces signes V Impossible de s'entendre sur Pinterprétation.

On se rend auprès du mourant* Rabelais l'appelle Raminagrobis ; Pasquier prétend qu'il s'agit du poète Crétin. En effet, les vers équivoques que nous allons rencontrer tout à l'heure, figurent dans les œuvres de Crétin. Mais c'est la seule preuve que Pasquier allègue, et l'on peut trouver que ce n'est pas as8e2. Guillaume Grétin-fut tenu en son temps pour le prince des |)oètes français; il excellait dans les jeux de mots, acrostiches, équivoques, tours de force, qui passaient pour de la poésie aux yeux de beaucoup de gens au quinzième siècle. Nous avons vu un échantillon de ce genre d'ouvrages dans l'inscription de Thélème. Au siècle suivant, la mode changea et Guillaume Crétin retomba dans l'oubli. C'était du reste, si nous en croyons les renseignements recueillis sur son compte, un honnête ecclésiastique, chanoine de la Sainte Chapelle et bon catholique. Rien donc, historiquement, n'explique le rôle que va lui faire jouer Rabelais.

Quoi qu'il en soit, ce poète, nous dit Pantagruel, avait, en secondes noces, épousé la grand Gore, ou la grande Truie. Ce nom qui avait été donné autrefois par le peuple à la reine Isabelle de Bavière, femme du roi Charles VI l'insensé , pourrait bien être une allusion à la doctrine épicurienne, dont Horace compare les disciples à des porcs. — [Je suis, dit-il, £picuri de grege pùrcus.] — Quand Panurge et frère Jean arrivèrent auprès du moribond , il

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leur déclara qu'il venait de faire une exécution; il avait chassé loin de son lit un tas de pestilentes bê4es noires, guares [en bas normand: vares^ couleur noisette], fauves, blanches, cendrées, grivelées [tachetées comme les grives], qui ne voulaient pas le laisser mourir à ^n aise. Les unes le piq^taient perôdément, les autres s'accrochaient à lui à la façon des harpies, les autres l'importunaient comme des frelons; toutes insatiables de son sang oa de ses biens, Tempéchaient de penser à Dieu, et l'arrachaient à la contemplation du bien, de la félicité que Bi<^ a préparée a ses élus dans l'airtre vie à Tétat d'immortalité.

Ces pestilentes et avides bêtes que le poète avait cbasséeS) ne. sont évidemment que les moines venus pour épier les dernières heures du mourant afin- de se faire léguer sa fortune. Mais, pour avoir Taudaee d'écarter les moines de son lit mortuaire , il fallait unie certaine dose d'incrédulité^ et ceci confirme l'ex* plication que nous avons donoée de la grand 6ore par la doctrine épieuviemie. Baminagrobis, du reste, pour se passer de moines à l'article de la mort; n'est nullement un incrédule, il e&prime sa confiance en Dieu et sa croyance à une âme immottelie. Cela n'est paé conforme à la doctrine d'Epieure, mais ce- qui y est conforme , c'est l'absence de tourte crainte à rapproche de la mort, et le désir de pas^ ser tranquillement et loin des importuns de vie à trépas.

C'est, en effet,; la prière que Ramiaagrobîs fait à Fanurge et à ses amis. «Ne suivez pas l'exemple de ces bétes impartunes, leur dit-il; ne me molestez pas, et laissez-moi en silence, je vous prie. >

LE tfOURlNT ET LES MOINES. 15

Montrer uu homme estimable, un honnête hommô qui, au moment de mourir, refuse tous les intermédiai-. res entre Dieu et lui-même, prétendant que ee^s intermédiaires le distraient des saintes pensées qui doivent Toccuper, c'était là assurément une grande audace à Rabelais ; aussi s'empresse-t-il de Tatténuer, de Tétouffer pour ainsi dire, sous les protestations de Panurge, vaurien, filou, débauché, mais excellent catholique ^ audacieux violateur de la morale, mais respectueux pour toutes les superstitions.

Panurge sort, effrayé, de la chambre de Ramina* grobis. «Je crois, pardi€»i, qu'il est hérétique, s-écriet-iL 11 médit des bons pères mendiants^ cordeliers et jacobins , qui sont les deux hémisphères de la chrétienté. Et les capucins, les minimes, pourquoi en dire du mal ? Ne sont-ils pas assez malheureux d'être condamnés au poisson toute Tannée V Médire de ces bons piliers de Téglise, comme ils s'appellent ! n sera damné comme un serpent ; son asne [âme] ira à mille pannerées de|diables. »

— Pourquoi supposez-vous, dit Epistémon, qu'il veut désigner les moines? Pourquoi ne parlerait-il pas des puces, punaises, cirons, mouches, cousins et autres bêtes de ce genre, qui sont noires, fauves, cendrées « tannées, basanées et également importunes aux sains et aux malades ? Il faut toujours interpréter toutes choses à bien. »

Panurge insiste, et répète que son asne va s'en aller chez les diables au lieu le plus puant de l'enfer. Il songe cq^endaut un moment à retourner auprès de lui pour l'exhorter à demander, à sa dernière heure, pardon auxdits béats pères, présents ou absents, On prendra acte de ses paroles pour em-

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pêcher quHI ne soit déclaré hérétique après sa mort ; on pourra aussi rengager à faire quelques legs aux moines pour messes, obits et anniversaires, afin qu'au jour de son trépas, ils aient tous quintuple pitance et que le grand flacon plein du meilleur vin, trotte par les tables et passe des lais et briffaulx aux prêtres et aux clercs, des novices aux profès. Il aura alors pardon de Dieu.

Mais un moment après, Panurge se ravise et déclare qu'il ne retournera point chez Raminagrobis. La maison doit être déjà toute pleine de diables^. Les diables pourraient s'y tromper ; s'ils l'allaient prendre, lui, Panurge, pour le poète ennemi des moines !

Une discussion s'engage à ce sujet entre Panurge et frère Jean. Panurge est d'autant moins rassuré qu'il n'y a pas dans sa bourse une seule monnaie marquée d'une croix qui pût le faire respecter du démon. Frère Jean, au contraire, a son épée, et les diables en ont peur. C'est avec son épée qu'Enée, dans sa descente aux enfers, écartait les diables. Un coup d'épée ne les tue pas, mais ils crient quand ils en reçoivent un. Si, dans les batailles, on entend un tel tapage, c'est qu'outre les cris des blessés, il y a encore les cris des diables, qui, venus pour recueillir les asnes [lisez: les âmes] des morts, reçoivent des coups qui ne leur sont pas destinés.

Cette équivoque «l'asne pour Tâme» se trouve répétée plusieurs fois dans ce chapitre. On le reprocha à Rabelais ; il prétendit que c'était une faute d'impression , mais nous ne sommes pas obligés de le croire. Au reste, cette équivoque se trouve chez plusieurs auteurs comiques du XVP siècle. Béroalde de Verville entre autres , un chanoine aussi , mais

l'avis du mourant. 17

franchement libertin, celui-là, manque rarement de faire cette aw fusion ; il imprime presque partout ^Tasne» au lieu de «l'âme.»

Panurge et ses amis examinent enfin la réponse que le poète a pris la peine de leur écrire. C'est un rondel, qui figure en effet dans les Œuvres de Guillaume Crétin, et se termine par les vers suivants :

Jeûnez; prenez double repas, Défaites ce qu'estoit refait, Refaites ce qu'estoit défait.

Souhaitez-lui vie et trépas, Prenez la, ne la prenez pas.

Ces conseils contradictoires, formulés en mauvais vers, prouvent que le poète en mourant n'a pas eu de révélation anticipée de l'avenir. C'est tout ce que Rabelais veut établir ici. L'auteur s'attarde souvent en chemin, mais la démonstration se poursuit à travers lea sinuosités de la^ route.

Panurge a lu dans un traité de Plutarque (De la face qui apparaisû dans le rond de la lune) que Saturne, détrôné, a été relégué par son père dans une île, l'île d'Ogygie, vaste terre qui se trouve dans la mer septentrionale, et où l'on se rend par Saint- Malo, -^ et que là, le vieux dieu rend des oracles et prédit Tavenir. On est toujours sûr de le trouver, attendu qu'il est attaché par de belles chaînes d'or, dans une roche d'or, et nourri par des oiseaux merveilleux, — peut-être, ajoute Panurge, les mêmes corbeaux qui apportaient autrefois du pain à l'ermite Paul dans le désert. Quoique éloigné de l'Olympe, Saturne n'ignore rien de ce qui doit arriver. « Les

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Parces rien ne fiieat, Jupiter rien ne ponrpense et délibère que le bon père en dormant ne cognoisse. » Panurge propose à Epistémon de demander au roi la permission de faire ce voyage pour consulter le Dieu sur la question qui Toccupe. Epistémon Ten détourne. « C'est abus trop évident, lui dit-il, et fable trop laMleuse. >

Les commentateurs de Féditien variorum ont voula trouver ici une finesse. Saturne, enchaîné dans un rocher d'or, représente pour eux le pape et Téglise romaine. C'est trop raffiner évidemment. Babelais, dans son énumératîon des moyens de savoir l'avenir, a tenu à mentionner tous ceux que lui fournissait la littérature classique. Il n y a rien de plus à chercher ici. Ce qui nous semble plus probable, c'est que Heine avait dans l'esprit ce passage de Babelaifi lorsqu'il s'est amusé à nous montrer les dieux de l'antiquité transformés par la tradition populaire : Mercure, devenu un négociant hollandais, et Jupiter vieilli, habitant, en compagnie de son aigle et de la chèvre Âmalthée, sa nourrice, une des lies de la mer Glaciale, l'île des Lapins, espérant toujours, comme un autre exilé fameux, qu'on viendra quelque jour le chercher pour lui rendre

Le trône du moade petdo,

et, en attendant, vendant aux pécheurs égarés dans ces parages la peau des lapins qu'il a tués dans Tannée (Les Dieux en exil).

Epistémon conseille à Panurge, au lieu d'entre* prendre ce voyage à l'Ile fabuleuse dX>gygie, d'aller consulter un astrologue qui demeure dans le voisinage, à riie Bouchard, près de Chinon, le célèbre Her Trippa.

L'ASTSOLOàUE.

On est à peu près d'accord pour ?oir dans ce per* stmnage Ooroeille Agrippa, né i Gdogoe et mort à Lyon, médecin, afitrologue, professefur, qui a eompofsé entre autres un traité curieux sur l'Incertitude et U Yanité des Pences (De moertUudine et vanitoiiôe seietUi4»rim% traduit dans la plupart 4es iangaes. L'auteur cherche à établir^ doBS ce lirre, qu'il n'y a rien de pkts pernicieux qi» les scienoee et les arts pour la vie et le salut des hommes 11 refusa la place ée médecin de la reine Louise de Savoie, mère de François r% et accepta les mêmes fonctions auprès de Marguerite d'Aotricbe, gouvernante des Pays- Bas; il avait refusé la première place paroe que la reine reniait le faire en même temps son astrologue^ Il pratiquait l'astrologie cependant, et il u leissé di* vers traités sur les sciences occultes, mais il reéou"tait probablement un poste officiel q<iiî kii eût imposé une tiop grande responsabilité. Savant nomade, nous le voyons sucoessitement professer en France, en Hollaade^ «n Allemagne, l'hébreu, la philosophie, la théologie, la oiédecine. Né «a HSû, il moiarut en 1533 eu 1534, longtemps par conséquent «.vaAt q«e Sabelais senge&t à le laire figurer dans son liwe, si ianit est qu^il y ait songé*

Panuige suit te conseil qa'on lui donne et va trouver Ser Trippa^ en «ompignie de ses amis Jean et Ëpis* témon, Buiurge dâmte par iake divers pnésents à l^stFologue. Celui-ci lui examine tour i itour le vi« aage et tes mains, et -lui prédit que sbl femme 4e trompera. Il lui demande ensuite le thème de «a utilité, ^en^à-àke la situatmn des planètes et des n 2*

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étoiles dans le ciel au moment de sa naissance. Ce thème, qui rapproche des signes du zodiaque où figurent des animaux à cornes : le Bélier, le Taureau, le Capricorne, est de mauvais présage pour Panurge, s'il se marie. Il y a plus loin diverses planètes, entre autres Jupiter,. Saturne, Mercure, qui forment un quadrilatère : mauvais signe encore.

Paiiurge n'est pas satisEeût L'astrologue énumère divers moyens par lesquels il peut lui prouver que sa femme le trompera. D lui propose de chercher l'avenir par la pyromantie [divination par le feu], par Taéromantie [divination par les vapeurs de Tair], par rhydromantie [par la réflexion de l'image dans Teau], par catoptromantie [en regardant dans un miroir], par carcinomantie [à Paide d'an crible suspendu, qui tourne à droite ou à gauche], par alphitomantie [par la farine d'orge], comme l'indique Théocrite dans sa Pharmaceutrie , par aleuromantie [en mêlant du froment avec de la farine], par astragalomantie [à Paide d'osselets], par tyromantie [à l'aide du froniage], par gyromantie [en faisant tournoyer des cercles], par stemomantie [par Texamen de la poitrine], par libanomantie [au moyen de la fumée d'encens], par gastromantie [à l'aide d'un ventriloque], par céphaléonomantie [en faisant rôtir la tête d'un âne sur des charbons ardents], par ciromantie [en faisant fondre de la cire dans de l'eau], par capnomantie [par la fumée des graines de pavot et de sésame, jetées sur des charbons enâainmés]i par axinomantie [à l'aide d'une cognée qu'on jette loin de soi], par OQymantie [avec de l'huile et de la cire], par téphramantie [à Paide de la cendre qui s'élève], par botanomantie [à l'aide de feuilles de sai^e], par sycomantie [par les

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