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Rabelais et son maitre

N publiant celte étude critique en dehors du grand travail qui pourrait s'intituler, par un emprunt fait au Pantagruel : Maître François restitué à son naturel, je n'ai d'autre bufque d'éveiller l'attention des érudits et de m'attirerdes communications. En effet, cette glose à l'allemande ne saurait trouver place dans un livre qui, en dépit de tous les matériaux accumulés, sera traité sans pédantisme et dans le style de la narration. L'appel que j'adresse aux savants sera-tril entendu? J'en ai le ferme espoir. Pour l'honneur et le profit des lettres, ils m'aideront à fixer les traits de l'homme de génie qu'on a ignominieusement barbouillé de la lie des tonneaux, à restituer enfin son véritable rôle au philosophe honnête et joyeux que les méchants et les sots ont, par rancune, essayé d'identifier avec Panurge !

Le 3o novembre i532, Rabelais écrit la lettre gréco-latine (i) dont la traduction suit :

u A Bernard Salignac, S. P., au nom de Jésus-Christ sauveur.

Georges d'Armagnac, très illustre évêque de Rhodez, m'envoya dernièrement Y Histoire juive de Flavius Josèphe sur la prise de Jérusalem et me pria, au nom de notre vieille amitié, de vous la faire remettre à la première occasion , s'il advenait que 'je rencontrasse un homme de confiance qui allât où vous êtes. J'ai donc saisi avec empressement cette occasion, qui me permet, en outre, mon excellent père, de vous témoigner par quelque bon

(i) Bernardo Salignaco s. p. a Jesu Christo servatore.

€ Georgius ab Arminiaco, Rutenensis episcopus clarissimus, nuper ad me rnisit *),aov)iou 'Iwstiçou lîjTopCav 'Iou5aixr)v Tiepî âXûacioç, rogavitque, pro veteri nostraamicitia, ut si quando hominem oÇtomaTov naclus cssemqui istuc proficisceretur, eam tibi prima quaque occasione reddendam curarem. Lubens itaque ansam hanc arripui et occasionem tibi, pater mi humanissime, grato aliquo officio indicandi, quo te animo, qua te pietate colercm. Patrem te dixi, matrem etiam dicerem, si per indulgentiam mihi id tuam liceret. Quod

office avec quels sentiments de piété filiale je vous honore. Mon père, ai-je dit! plus encore! je dirais : ma mère, si votre indulgence me le permettait. Car ce que nous voyons arriver chaque jour aux femmes qui nourrissent le fruit de leurs entrailles sans l'avoir jamais vu et le protègent contre les intempéries de l'air, tout cela vous l'avez éprouvé aussi, vous qui, ne connaissant ni mon visage ni même mon nom, m'avez élevé et abreuvé aux chastes mamelles de votre divine science. Oui, tout ce qu". je suis, tout ce que je vaux, c'est de vous seul que je le tiens, et, si je ne le crie bien haut, que je sois le plus ingrat de tous les hommes présents ou futurs. Salut, salut encore, père chéri, père et honneur de la patrie, génie tutélaire des lettres, invincible champion de la vérité.

< J'ai appris dernièrement par Hilaire Bertolph, avec qui j'ai ici des relations familières, que vous prépariez je ne sais quelle réponse aux calomnies de Jérôme Aléandre que vous soupçonnez d'avoir écrit contre vous sous le faux nom d'un certain Scaliger. Je ne veux pas que vous soyiez plus longtemps en peine et que vos soupçons vous trompent, car Scaliger existe. C'est un Véronais de la famille des Scaliger exilés, exilé lui-même. Il exerce à présent la médecine à Agen. Cet homme m'est bien connu ; loin d'être estimé, il n'est, à tout prendre, que le calomniateur en question; en médecine il peut avoir quelque compétence, mais

enim utero gerentibus usui venire quotidie experiraur, ut quos numquam viderunt fœtus alant, ab aerisque ambientis incommodis tueantur, a-j-Jj ToûTo 5uy' ËTiaOe:, qui me tibi de facie ignotum, nomine etiam ignobilem sic educasti, sic castissimis divinoetuae docirinte uberibus usque aluisti, ut quidquid sum et valeo, tibi id uni acceptum ni feram, hominum omnium qui sunt, aut aliis erunt in annis, ingratissimus sim. Salve ilaque etiam atque etiam, pater amantissime, pater decusque patria:, htterarum adsertor à/.e- Çixaxo;, veritatis propugnator invictissime.

Nuper rescivi ex Hilario Berthulpho, quo hic utor farailiarissime, te nescio quiJ moliri adversus calumnias Hier. Aleandri, quem suspicaris sub persona factitii cujusdam Scaligeri adversum te scripsisse. Non palier te diutius anim; pendere, atque hac tua suspicione falli. Nam Scaliger ipse Veronensis est ex illa Scaligerorum exsulum familia, exsul et ipse. Nunc vero medicura agit apud Agennates. Vir mihi bene notus oO |j.à tov At £'J5oxi|j.a(3fl£i;i £'t' toîvjv 6i«êo).o; exEîvo;, to; (xuvïXôvTi çivai. Ta |jiÈv îaTptxx O'jx àv£7ci7TYiiiwv, t'a).).» ôè

en fait il n'est qu'un athée insigne autant qu'on l'a jamais été. Il ne m'a pas encore été donné de voir son livre, et, depuis tant de mois déjà, aucun exemplaire n'en est parvenu jusqu'ici; en sorte que je suppose qu'il aura été supprimé par ceux qui s'intéressent à vous à Paris.

« Adieu, et soyez heureux.

« Lyon, la veille des calendes de décembre i532.

« A vous autant qu'on puisse se donner,

« François Rabelais, médecin. »

Comment n'être pas frappé du ton d'enthousiasme qui règne dans cette lettre? Rabelais avait de la reconnaissance, et, à travers les éclaircies de son œuvre touffue, il en a donné plus d'un témoignage à ceux qui le protégèrent, au cardinal du Bellay, au juriste Tiraqueau, à d'Estissac, évêque de Maillezais, à OJet, cardinal de Châtillon, à d'autres encore, qu'ils fussent d'épée ou de robe ; mais à personne avec cette éloquence' presque romaine, avec cette solennité presque religieuse. Ailleurs, c'est l'accent d'une gratitude où il entre de la courtoisie ; ici c'est véritablement l'expression

itâvTY) nàvTu; o6£o;, w; oùx à).).»; tcûtiot' oOôeî;. Ejus librum nondum videre contigit, nec hue lot jam mensibus, delatum est exeraplar ullum; atque adeo suppressum puto ab iis qui Lutetia- bene tibi volunt. Vale xïi eOTu/tiv

« Lugduni, pridie calcn. decembr. i532.

« Tuus quatenus suus.

♦ F. Rabel.esus, inedicus. •

M. Paul Lacroix lit ici Rabel^siiiset aioute cette note :« Il est remarquable que Rabelais traduit son nom en latin, de diverses façons, selon l'ctymologie qu'il lui suppose : Rabeltesus, Rabelcesius, Rablxsius, Rablesus, etc. » Nous avons cru remarquer, au contraire, que Rabelais orthographie toujours de la même façon son nom latinisé : Rabelcesus.

émue de la piété filiale. Quel est donc l'iioinme qui arrache à Alcofribas Nasier un tel cri du cœur? Quel est ce Bernard Salignac enfin?

On ne sait. L'histoire littéraire du seizième siècle, farcie de latin et de grec, répugne à nos travailleurs, qui s'ébattent plus à l'aise dans les allées géométriques du dix-septième et sur les gazons, bien fanés cependant I du dix-huitième. Bernard Salignac appartient au siècle de Rabelais : il a force chances de demeurer inconnu. Pour moi, j'en suis réduit, sur le compte de ce savant personnage, honneur des lettres et de la patrie, comme l'appelle son élève, à de simples conjectures; les hypothèses que je formule, à travers tant de détails parasites, ont au moins le mérite de la vraisemblance, et c'est une étape vers la vérité en attendant que la Dame Nue gagne définitivement la partie.

Cette lettre tant controversée a été publiée pour la première fois par Brant, dans le recueil : Clarorum virorum Epistolœ centum ineditœ, ex Musœo Johannis Brant, Amsterdam, 1702, in-8, page 241 . C'est le célèbre Jean Le Clerc et le savant Scherpezelius, qui la lui avaient communiquée avec d'autres lettres du cardinal Sadolet et d'André Rivet. Les premiers, MM. Rathery et Burgaud des Marets se sont donné la peine de la collationner pour leur édition des Œuvres de Rabelais, sur le texte de Johannès Brant, et d'en transcrire scrupuleusement la suscription, qui nous fixe sur le prénom exact du destinataire. Nous voulons croire que Brant lui-même l'avait fidèlement transcrite, et je ne m'explique pas que M. Herminjart (i) la présente comme adressée à Erasme, d'après € une copie contemporaine qui se trouve à la bibliothèque de la ville de Zurich », mais sans insister outre mesure.

Le savant bibliothécaire de la ville de Zurich, M. le docteur

(i) Correspondance des Réformateurs dans Les pays de langue françai»e, t. III, p. 414.

J. Horner, à qui j'ai soumis la question, répond avec sa bonne grâce ordinaire :

" A M. Arthur Heulhard, « Rédacteur en chef du Moniteur du Bibliophile.

« Monsieur,

« La lettre de Rabelais qui se trouve à notre bibliothèque ne nous paraît pas être une copie contemporaine, comme M. Herminjart dit, mais l'original lui-même (i).

« La lettre n'a point d'adresse; peut-être, se trouvait-elle sur Il partie extérieure de la seconde moitié de la lettre qui a disparu. Dans la colleciion Simter (collection de copies), la lettre a l'adresse: Ad Bernardum Salignacum, et avec cette adresse elle est imprimée dans le recueil de Brant : Clarorum virorum epistolce, etc. Amsterdam, 1702.

« Dans VIndex et argumentum epistolarwn ad Erasmum autographorum quœ adservantur Lipsiœ, in bibliotheca F. Burscheri, Lipsiœ, 1784, la lettre est indiquée comme adressée à Erasme. De même chez Herminjart.

« Agréez, Monsieur, etc.

« D' J. HoRNER, bibliothécaire.

« Bûrger-Bibliothek in Zurich. »

(i) Il fait partie d'une collection de lettres originales des xvi* et XVII* siècles formée par le professeur Hottinger et donnée par ses héritiers à la bibliothèque des chanoines de Zurich. De là elle est passée, en i832, à la bibliothèque de la ville, où elle est connue sous la dénomination de Thésaurus Hottingerdanus. La copie conservée dans la collection Simter a été faite par la main de ce dernier, dans les années 1 750-1 770.

Le manuscrit considéré comme l'original offre des rapports, mais aussi des différences avec les spécimens authentiques de l'écriture de Rabelais conservés aux archives de l'École de médecine de Montpellier et dans la collection Killon. Nous ne nous prononçons donc pas.

Le rédacteur du catalogue de la collection Burscher, dans laquelle la lettre se trouvait déjà privée de son second feuillet, aura jugé que le ton d'admiration qui y règne ne pouvait s'adresser qu'à Erasme ; il ignorait probablement que la lettre avait été imprimée plus de quatre vingt-deux ans auparavant par Brant, avec sa suscription authentique. M. Herminjart, dans son livre si consciencieux pourtant, etsi utile à l'histoire littéraire du xvi' siècle, se sera égaré sur cette fausse piste.

Il faut avouer pourtant qu'une lettre d'Erasme (i), datée de Fribourg en Brisgau le i3 décembre i53i, a pu armer la foi de ceux qui veulent que la lettre de Rabelais s'adresse à lui. Il y est également question d'un Flavius Josèphe. Erasme écrit à Jean du Pin, évêque de Rieux : « . . . Les Froben viennent de suer sang et eau pour restituer le texte de Flavius Josèphe, historien célèbre entre les premiers, mais nous Tavons trouvé altéré sans remède, à moins d'avoir recours à l'original grec. Assurément Rufin (l'ancien traducteur de Josèphe en latin) ne traduit jamais rien consciencieusement, mais beaucoup d'autres encore paraissent s'être fait à leur manière un jeu de cet auteur. Il en existe, à ce qu'on nous a dit, un manuscrit grec dans votre bibliothèque : si vous consentez à nous le prêter pour peu de mois, vous vous attacherez non-seulement notre reconnaissance, mais encore celle de tous les savants. Le livre vous reviendra sain et sauf, et pour le jour que vous aurez fixé, sans la moindre avarie. »

Voilà sans doute le texte qu'on invoque pour supposer que Rabelais a servi d'intermédiaire entre Erasme et le propriétaire du

(i) Erasnaus Roterodamus Episcopo Rivensi S. Friburgi Brisgoae, i3 calend. D. i53i. ..." Sudatumest pridem a Froben iis in restituendo Josephohistoriographo cuva prirais celebri, sed comperimus illum insanabilitcr depravatum,

nisi ipsum grasce loquentem adhibeamus. Ruffinus quidem nihil unquam i

venit bonà fide, sed in hoc autore videntur multi suo lusisse arbiirio. Eum accepimus in tua bibliotheca gra;cura esse, cujus codicis si nobis ad paucos menses copiam facere non gravaberis, non nos tantum sed universos etiam studiosos isto beneficio tibi reddideria obstrictos. Liber ad te redibit incolurnis, atque adeo illaesus, ad quemcunque diem lu prescripseris... » (Epistola' rum, libri XXX!, liber XXV, epistola 3. Londres, 1642, in-fol.)

manuscrit. Je ferai observer simplement qu'Erasme parle ici à l'évêque de Rieux, Jean du Pin, et non à Georges d'Armagnac, évêque de Rhodez, et, de plus, que son envoyé est chargé de rapporter le manuscrit ( i ) . Le cas de du Pin est spécial, la suite en est connue. L'évêque de Rieux fut, en effet, mandé devant le Parlement de Toulouse, sous la prévention d'entretenir une correspondance coupable avec les novateurs : pour toute réponse, il se borna à lire aux conseillers le document que nous venons de citer, dans lequel Erasme lui demandait en communication cet exemplaire de Flavius Josèphe, trouvé, paraît-il, dans la bibliothèque de Philelphe, et que son ancienneté rendait presque indéchiffrable.

Il ne doit donc subsister aucun doute sur l'authenticité de la suscription transcrite par Brant; et, malgré les difficultés d'interprétation qu'elle crée, il faut l'accepter comme la véritable. Le problème n'en serait pas moins obscur dans l'hypothèse où la lettre s'adresserait à Erasme. La correspondance d'Erasme n'offre rien qui se rattache à Rabelais et il n'y a rien dans Rabelais qui touche à la personnalité d'Erasme. Où, quand, comment, à quel propos les deux hommes se seraient-ils rencontrés? S'ils eussent été liés, Rabelais, à son entrée dans la carrière, n'eût certainement pas manqué d'mvoquer le patronage de cet arbitre des lettres qui, avec Budé, se partageait la gloire du siècle.

(:) ... Ob hanc causais emendavimus hune tabellionem, quo codex tuto ad nos perferatur. ..

RABELAIS ET SON MAITRE. i5

Faute d'avoir collationné la lettre en question sur le texte de Brant, qui porte en entier le prénom du destinataire, la plupart des éditeurs et des commentateurs de Rabelais la disent adressée à Barthélémy de Salignac, gentilhomme berruyer. C'est l'opinion de M. Paul Lacroix ; il affirme (Rabelais, sa vie et ses ouvrages, Delahays, i858).

Après avoir éliminé tous les Salignac antérieurs ou postérieurs au xvi= siècle, je veux toucher un mot de ceux qui furent contemporains de Rabelais, et prévenir les gens d'étude contre les erreurs et les confusions entretenues par les bibliographes.

Trois auteurs du nom de Salignac portent un prénom commençant par un B : Barthélémy, Bertrand et Bernard. De là, quantité de méprises qui durent encore, entretenues par plusieurs dictionnaires.

Barthélémy de Salignac, gentilhomme berruyer, protonotaire du Saint-Siège apostolique et professeur en chacun droit, est l'auteur d'un Itinéraire de la Terre-Sainte, dont la première édition est de Lyon, Gilbert de Villiers, i525, goth. Il est contemporain de Bernard de Salignac.

Bertrand de Salignac est un gentilhomme périgourdin dont la carrière diplomatique est suffisamment connue, ainsi que ses

divers écrits, notamment le Discours du siège de Met\ en i552, Paris, i552 II survécut de beaucoup à Barthélémy de Salignac et florissait en 1584.

La Monnoye, dans une note de l'édition de la Bibliothèque française (La Croix du Maine et du Verdier), donnée par Rigoley de Juvigny, mentionne la lettre de Rabelais à Bernard de Salignac, mise au jour par Brant. « J'ignore qui est ce Bernard de Salignac, dit-il, à qui Rabelais écrit, et je présume que la lettre étant adressée B. Saliniaco, le B initial a été mal interprété Bernardo au lieu de Bertrando. »

Une note, ajoutée à celle-ci, dit que Barthélémy, Bernard et Bertrand ne sont point de la même famille. D'après l'annotateur, Barthélémy serait le plus ancien des trois. Bernard aurait écrit quelques traités de mathématiques et de grammaire et serait le précepteur de Rabelais. Enfin il distingue bien la personnalité de Bertrand, qui « mourut à Bordeaux en iSqq ».

Le Bernard dont il s'agit dans la Bibliothèque française ne saurait être celui de Rabelais. 11 appartient h. la seconde moitié du siècle, et sa vie active s'est écoulée hors de France; il avait embrassé le parti de la Réforme et s'était assuré un refuge dans les pays protestants d'Allemagne et de Suisse. Etant disciple de Ramus, il ne pouvait être le maître de Rabelais. La Bibliothèque nationale a de lui : Mesolabii expositio Bern. Salignaco authore, 1574, Genève, apud Artusium Calvinum, in-8, avec cette dédicace ; « B. Salignacus illustrissimo Fr. FuxioComitiCandalœ S. » Salignac lui dédie la solution de ce problème de géométrie comme à un moderne Euclide (avril 1574). Le même est Fauteur d'un Tractatus arithmetici partium et alligationis, Francofurti, apud Andream Wechelium, 1 675, in-8, dédié à Frédéric duc de Bavière, Nehausii, i575. Salignac s'y déclare ardent défenseur du Christ, dépositaire de toute sagesse et vérité, et félicite le prince de l'appui qu'il prête à ceux qui sont exilés pour la foi. Les abréviateurs et continuateurs de Gesner, Simler et Frisius lui attribuent en outre les ouvrages suivants : Arithmeticœ libri 11, et Algebrœ libri 11, cum demonstrationibus, Francofurti, apud Wechelium, i58o, in-4; Régula veri, Heidelberg, i SjS, in-8; Rudiinenta

grœca, prœcipuè ex Pétri Rami Grammaticis, Francofurti, apud

Wechelium, i58o, in-8.

Le prénom qu'il porte nous a fait penser qu'il pourrait bien être le filleul du Bernard Salignac de Rabelais.

La Croix du Maine reconnaît un quatrième Salignac : Jean , docteur en théologie à Paris, gentilhomme du Périgord, homme fort docte ès-langues, professeur d'hébreu, auteur de plusieurs livres en latin et en français, imprimés à Paris et ailleurs. Il était disciple de Valable, ami tout ensemble de Génébrard et de Calvin. La correspondance latine de Calvin contient une lettre à Jean de Salignac, avec la réponse de celui-ci, datée de Paris, décembre i56i, où il annonce qu'il a entrepris d'expliquer à l'Académie les psaumes de David et qu'il s'attaquera, en janvier, aux autres livres de l'Ancien-Testament. C'est, je suppose, celui qui fut nommé, par François I", arbitre dans la querelle entre Ramus et Govea, en 1543.

La Croix du Maine mentionne un autre Jean de Salignac, natif du pays de Lymosin, et dont la notice a été rectifiée depuis, comme faisant double emploi avec celle du gentilhomme périgourdin (i).

Il paraît y en avoir eu deux cependant. Les Scaligerana, sorte de mémoires littéraires de Jules-César Scaliger, arrangés par son fils Joseph, nous montrent un Jean de Salignac, contemporain et différent de celui-là : « Peletier (Jacques Peletier du Mans) et

(i) De Thou (Historiarum, liber III, p. gS) en parle, sous Tannée 1547, comme d'un gentilhomme du Périgord, disciple de Vatable ; Postel avait dcjà signale ce détail dans la préface de son ouvrage De linguarum affinitate. Ménage dit qu'il fut lecteur du roi (Dictionnaire étymol., p. SGg). Louis Des Mazures, l'ami de Ronsard et de Joachim du Bellay, a laisse quelques vers latins à sa louange (Poemata, p. 89). Genebrard l'a vanté (Isagoge ad leg. Rabbinorum, p. 4). II a assisté au colloque de Poissy, en qualité de député' de Sorbonne et parmi les plus modérés. Sur les instances de Calvin il embrassa la religion réformée, à laquelle il convertit à peu près Turnèbe, i5û3. On ne connaît aucun des écrits que La Croix du Maine lui attribue. Voyez Prosper Marchand {Dictionnaire) pour supplément d'instruction.

i8 RABELAIS ET SON MAITRE.

Vinet (Elie) sont de savants mathématiciens, disent les Scaligerana, mais au-dessus d'eux il y a Jean Salignac, jeune Bordelais, qui vient d'inventer un astrolabe (instrument servant à mesurer la hauteur des astres), et François de Foix, duc de Candale (évêque d'Aire en Gascogne, en iSjo). »

Scaliger connaissait un autre Salignac, qu'il désigne vaguement :

« Salignac, docteur en théologie, non moins habile dans les langues que dans la théologie, enfin excessivement savant en toutes choses (t). »

Il y eut de plus un Geoffroi de Salignac, jurisconsulte, dont on a sept volumes in-folio de Commentaires sur le Code et sur le Digeste, imprimés à Lyon en i552 et i557 (2).

La Gallia Christiana nous révèle la présence de divers Salignac au diocèse de Bazas, et parmi eux Jean VI de Salignac, vingt-deuxième abbé de Fontaine-Guillaume, abbaye de. l'ordre de Citeaux, qui eut pour successeurs, en i56o, Fiacre, et, en 1564, Jean VIL D'ailleurs la branche périgourdine des Salignac, alliée depuis aux Fénelon, a fourni de hauts dignitaires à l'église de Périgueux, des évêques au siège de Bordeaux. Un Bertrand de Salignac est prieur de l'église de Sarlat, en 1545, avant la sécularisation du prieuré.

Prosper Marchand {Dictionnaire historique, t. II, p. 182) qui cherche à débrouiller dans l'amas confus des Salignac celui qu'a désigné Rabelais, les rattache tous à une souche commune dont serait issu Fénelon ; mais il n'établit aucune filiation qui nous autorise à admettre son opinion, notamment à l'endroit de Barthélémy et de Bernard, le mathématicien disciple de Ramus,

(i) Jean Salignatius. Peletarius et Vinetus docti mathematici ; sed his sunt doctiores Joannes Salignatius juvenis burdegalensis qui nuper emisit in lucem astrclabium; et Franciscus Foxius Candala.

Salignatius, doctor theologus, non minus linguarum peritus quam iheologiae. Denique in omnibus maxime versatus.

(2) Voyez Bibliotheca Barberina, t. III, p. 335. Denis Simon, Bibliothèque des auteurs de droit, t. II, p. 260. Struvii Bibliotheca juridica, p. f>3.

qui nous paraissent être d'origine différente et étrangers à la branche des Salignac-Fénelon.

Force nous est de convenir que cette dissertation sur les Salignac du XVI' siècle, indispensable à l'instruction du procès, nous éloigne plus du but qu'il ne nous en rapproche. Comme devant, nous nous demandons encore : Quel est le Bernard Salignac désigné par Rabelais? et nous arrivons à ce qu'en ont conjecturé les modernes.

Un des hommes qui ont jeté le plus de lumière sur la vie de Rabelais, M. Rathery, a été amené avant nous à dégager l'identité de Bernard de Salignac. Puis M. Quicherat, qui dirigea l'Ecole des Chartes et qui certes avait qualité pour cela, s'est prononcé à son tour, en appelant à la rescousse le poète latin Voulté, dont il cite la pièce suivante, que je traduis pour la commodité du lecteur :

Ad Joach. Perionium

Si quemquam voluit probare ErasiDus

Insulsum, stolidum, impudentem, ineptum

Obscurum insuper, et tenebricosum,

Hune dixit Monachum; bene ille certel At

Très aut quattuor hoc in orbe sunt, qui

Mendacem faciunt, probantquc Erasmum,

Quorum nomina clariora luce.

Nostin Cortesiumque Dampetrumque?

Cognostin Dionysium, tacebo

Te, nostin Pyladera, Salinacumque?

li sunt monachi, pii, periti,

Passim jara célèbres viri,qui Erasmum (i).

(Detractum volo jam nihil sepulto)

Mendacem faciunt, probantque vanum,

At non in geners est, puto loquutus.

« A JOACHIM PeRION (2).

« Erasme veut-il prouver qu'un homme est insensé, imbécile

(i) Hendecasyllabes, lib. I, p. 21.

(2) Joachim Perion, né à Cormery en Touraine en 1499. Entré dans l'ordre des Dominicains en iSzy, il se rendit ensuite à Paris^ où il prit le grade de docteur en théologie en 1543, et retourna, en 1547, Jar.s son pays natal, où il mourut en i55g, après avoir écrit de nombreux ouvrages dont le plus connu est un Discours contre Ramus.

impudent, inepte, que dis-je? obscur et ténébreux, il le dit moine; bien! Mais il en est trois ou quatre en ce monde qui font mentir ouvertement Erasme, et dont les noms sont plus brillants que la lumière. Connais-tu Courtois et Dampierre? Connais-tu Denis et, sans te compter, Pylade et Salignac? Ceux-là sont des moines, hommes pieux, savants et déjà célèbres de tous côtés, qui prouvent qu'Erasme (je ne veux rien ôter au mort) en a menti comme un imposteur : mais il n'a pas parlé, je pense, en général, » Voici maintenant le commentaire de M. Quicherat sur Salignac et Pylade :

« Les recherches de M. Rathery (en tête des Œuvres complètes de Rabelais, Didot, iSSy) sur ce Salignac ne l'ont conduit qu'à l'incertitude. Je crois avoir trouvé sa trace dans les vers de Jean Voulté, qui fut, comme on sait, de la société de Rabelais... Salignac était un religieux, et, dès lors, on ne peut plus le confondre avec deux professeurs du même nom, entre lesquels a hésité M. Rathery. Quant au Pylade dont le nom est accolé à celui de Salignac, ce pourrait bien être Rabelais lui-même, quoique Rabelais fût déjà relevé de ses vœux à l'époque où ces vers furent composés. Mais l'observation de Voulté ne laissait pas de rester vraie, puisque Rabelais s'était distmgué comme humaniste, lorsqu'il portait encore l'habit de Saint-François. Cela résulte des lettres de Budé, dans l'une desquelles le jeune cordelier est désigné déjà sous le nom de Pylade... » {Quelques traits à ajouter à la vie de Rabelais, article dans la Correspondance littéraire, t. III, p. 414.)

A son tour, M. Rathery, influencé par l'autorité d'un juge tel que M. Quicherat, reconnaît assez volontiers le précepteur de Rabelais dans le Salinacus de Voulté, et, dans le Pylade anonyme, Rabelais lui-même. (Notice biographique en tête des Œuvres de Rabelais, Didot, 1872.)

Si MM. Rathery et Quicherat avaient eu le loisir de pousser plus loin leurs investigations dans les poésies latines du xvi* siècle, ils se seraient convaincus que Pylade n'est point employé au figuré pour désigner le légendaire ami d'Oreste, et que ce Pylade a

existé en chair et en os. Il fut moine comme Rabelais, qu'il connut probablement, étant fort répandu dans le cercle savant où fréquentait maître François. On trouve dans les Odes et dans les Hymnes (i) de Salmon Maigret des pièces sur Pylade, de Petro Pylade monacho salictano. Pierre Pylade était chargé de l'éducation des religieuses au prieuré de la Saussaie, dans les environs de Paris. Une lettre de Calvin, datée de Paris, le 27 juin i53i, nous permet de penser que Pylade était Orléanais.

Jean Calvin écrit à François Daniel, à Orléans, pour lui rendre compte de la mission qu'il a reçue de lui et de sa famille si hospitalière aux gens de lettres. Il s'est rendu au couvent qu'habite la sœur de Daniel, et là il a appris qu'elle avait obtenu des religieuses l'autorisation de prononcer ses vœux : « Sur ces entrefaites, l'abbesse est arrivée, et comme je la pressais d'arrêter un jour, elle m'a permis de le choisir, à une condition toutefois, c'est que Pylade serait présent (vous aurez celui-ci à Orléans d'ici huit jours). Ainsi, dans l'impossibilité de passer outre, nous nous en sommes rapporté à la décision de Pylade (2). »

Pierre Pylade fut ensuite précepteur des enfants de Renée de France, à Ferrare. (Lettre à Dampierre, datée de Ferrare, 6 Id. novembre 1545. Bibl. de Berne, volume E 450, ep» 80».)

Voilà pour Pylade. Des autres personnages cités par Voulté, nous ne connaissons bien que Dampetrus, Dampierre. Cortœsius est peut-être Hilaire Courtois, d'Évreux. auteur de poésies latines imprimées en 1 535, à Paris, chez Simon de Colines, sous le titre de Volantillœ. Il ne paraît pas qu'il fût entré dans les ordres lors de cette publication, dans laquelle on trouve des pièces dédiées à

(i) Virgines sanctè Domino dicatas

Erudit...

dit Maigret, Hymnes.

(1) Inter hxc colloquia abatissa locum mihi dédit siii conveiiiendi. Cum urgeiem ut diem prcescriberet, permisit mihi delectum, veriim adjecta coiiditione ut Pylades adessct, qucm habebitis Aurélia; intraocto dies. Ita, cum certius transigi non posset, detulimiis arbitrium Pyladi. (Herminjart, livre déjà cité.)

Guillaume Courtois, médecin d'Orléans, Martinus Lateranus, docteur en théologie, son grand ami, à Jean Morel, médecin, à Rabenildus, imprimeur, à Guillaume Lateranus, orateur éloquent, à Leodegardus Courtois, médecin, son parrain. Les Lateranus (Delattre?), avec qui Courtois était si lié, comptent aussi parmi les amis de Rabelais.

Dyonisius, Denis, nous est inconnu.

Quant à Salinacus, c'est l'objet même de nos préoccupations, et, il faut bien l'avouer, de nos perpétuelles déceptions.

Impuissants à dissiper les incertitudes, nous allons reprendre une à une les phrases de la lettre de Rabelais, tâcher d'en fixer le sens intime, tracer un itinéraire rationnel aux chercheurs et, quoique le mot de l'énigme soit réservé au hasard, aider en quelque sorte au hasard lui-même.

Il est à remarquer que Rabelais ne donne pas à Salignac la particule qu'il accorde une ligne plus bas à d'Armagnac. Il ne s'ensuit pas que Salignac soit de roture. Mais songez à la difficulté, à l'impossibilité qu'il y a de faire des recherches sur les familles ayant porté le nom des terres dites de Salignac. Outre le bourg de Salignac en Périgord-, le Dictionnaire géographique de d'Expilly distingue quatre villages de ce nom : un dans le Bordelais, en

Guyenne; un en Saintonge, diocèse et élection de Saintes; un en Auvergne, diocèse de Clermont; un en Provence, diocèse de Gap.

Rabelais, établi à Lyon depuis le mois de juin i53?, au moins, se faisait une célébrité dans le monde savant par ses éditions des Lettres sur la médecine, de Manardi, des Aphorismes d'Hippocrate et de VArt médical de Galien. Il venait de succéder à maître Roland comme médecin du grand hôpital du Pont-du- Rhône, au mois de novembre. Gargantua et Pantagruel, ces bouffons sublimes, ces ogres bienfaisants, montraient le nez à la boutique des libraires. Avant de prendre possession de la postérité, il tourne ses regards vers ceux qui lui ont ouvert la voie, et l'occasion aidant, vers celui qui a creusé en lui Vabysme d'encyclopédie qu'il recèle.

I , «.. . ^ Bernard Salignac, salut par le Christ sauveur. »

La formule de la salutation semble indiquer qu'elle s'adresse à ces hommes d'Eglise qui, sans adhérer ouvertement à la Réforme, sentaient le besoin d'une interprétation plus large des textes sacrés. C'est la formule du salut évangélique employée par les précurseurs de la Réforme. Farel saluait en Christ sauveur comme ici Rabelais.

2. «...Georges d'Armagnac, très illustre évêque de Rhodez, « m'envoya dernièrement V Histoire juive de Flavius Josèphe « sur la prise {de Jérusalem)... »

On voit que Rabelais entretenait de bonnes relations avec l'évêque de Rhodez (plus tard ambassadeur de France en Italie et cardinal archevêque de Toulouse, puis d'Avignon) comme avec la plupart des membres du haut clergé. La communauté desgoûts et des études pousse l'évéque et le médecin à remonter aux sources mêmes de l'histoire religieuse.

Le Flavius Josèphe que Rabelais fait parvenir à Salignac est sans aucun doute un manuscrit des Sept Livres de la guerre Ju-

da'ique^ ouvrage distinct des Antiquités Judaïques du même Josèphe. Le titre l'indique assez explicitement. Tous ceux qui étaient assez avancés dans la connaissance de la langue grecque voulaient lire les textes dans la version originale et se défiaient des traductions latines ou françaises qui s'imprimaient alors.

3 «... Et m.e pria, au nom de notre vieille amitié, de vous la « faire remettre à la première occasion, s'il advenait que je « rencontrasse un homme de confiance qui allât où vous « êtes... »

Rabelais atteste l'amitié déjà ancienne qui l'unit à G. d'Armagnac et à B. Salignac, et c'est ici que se pose la question embarrassante de savoir où les trois hommes se sont connus et appréciés. Georges d'Armagnac a trente-deux ans lors de la lettre écrite par Rabelais, étant né en i5oo. On ne connaît rien des années de sa jeunesse, sinon qu'en 1 526, il était abbé de Saint-Ambroise de Bourges; qu'au mois d'août iSag il avait été promu par un fort parti de chanoines à l'évéché de Lectoure dont il ne prit pas possession, et, dans le cours de la même année, au siège de Rhodez qu'il occupa immédiatement.

Comme Rabelais, d'Armagnac dans sa jeunesse, alors qu'il était auprès de la reine, avait recherché les conseils de Budé qui lui a adressé deux lettres (i). Dans l'une d'elles, il l'exhorte vivement à profiter des leçons de Pierre Gilles, l'humaniste et le naturaliste connu par ses travaux sur les poissons dont parle également Rabelais dans le Pantagruel : « Pierre Gilles, lequel tenait un urinai en la main, considérant en profonde contemplation l'urine de ces beaux poissons. »

Est-ce à Bourges que Rabelais et d'Armagnac se rencontrèrent? J'incline à le croire. De 1524 à i53o, la vie de Rabelais s'écoule à voyager d'Université en Université, jusqu'à ce qu'il se fixe à

(i) Postérieures à i52t, car elles ne sont pas dans l'édition des EpistolcE Budei, Bâle, iSai.

RABELAIS ET SON MAITRE. i5

celle de Montpellier. Dans cet intervalle il s'arrêta dans le Berry et à Bourges , ce séjour ne fait pas de doute et eut une certaine dure'e. Bourges, voilà le point de jonction qu'il semble naturel d'assigner à Rabelais et à d'Armagnac, dans des temps antérieurs à l'épiscopat de Rhodez.

Il appert également du choix de Rabelais comme intermédiaire entre l'évêque de Rhodez et Salignac que la contrée, alors habitée par ce dernier, est située au-dessus du Mi ji et de Lyon, peut-être hors de France, mais j'en doute.

Toutefois, il n'est pas impossible que Salignac soit originaire du Périgord. L'usage que Rabelais fait du patois périgourdin dans le Gargantua et les localités qu'il y cite, trahissent, sinon un séjour prolongé en ce pays, du moins des relations assez étroites avec ses habitants.

^. «... J'ai donc saisi avec empressement cette occasion de. . . « vous témoigner avec quelle piété filiale je vous honore, ô mon « père! etc.. Ne me connaissant ni de vue ni de nom, vous m'a- -< vez élevé et abreuvé aux chastes mamelles de votre divine « science... Tout ce que je dois, tout ce que je vaux, c'est de vous « que je le tiens. Salut, père chéri, honneur de la patrie, génie « tutélaire des lettres, champion invincible de la vérité... »

Est-ce à un précepteur de l'enfance que parle Rabelais, ou bien à un de ces professeurs qui donnaient, dans les écoles, une seconde éducation à la jeunesse déjà instruite et réfléchie ? La seconde hypothèse me plaît mieux. Rabelais, enfant et novice, étudia au couvent de Seuillé, près Chinon et à la Basmette, près Angers. Mais il ne s'agit pas ici d'un moine obscur enfermé dans l'ombre du cloître : c'est un homme que la gloire a visité, c'est l'honneur de la patrie, le génie tutélaire des lettres, etc.

Si, pourtant, Rabelais se reportait à des souvenirs d'enfance? Bernard Salignac serait-il un membre d'une famille de Salignac établie en Touraine? Il y avait encore des Salignac au pays de Rabelais à la fin du seizième siècle : témoins les vers du Paradis

d'amour de Guy de Tours adressés aux beautés de la ville et singulièrement à

La blonde Salignac, sang de très noble race.

« Combien lepoëme gagnerait en intérêt, dit M. Prosper Blanchemain dans l'édition qu'il en a donnée, s'il était possible de retrouver la trace des familles auxquelles appartenaient les jeunes filles qui y sont dénommées! ...Mais aucun de ces noms ne figure aujourd'hui dans les annuaires de la ville de Tours, ce qui semble indiquer que la population s'est entièrement renouvelée depuis le XVI' siècle, » J'ai perdu bien du temps à suivre cette piste que pourrait reprendre avec un avantage marqué un compatriote de Guy de Tours.

5 «... J'ai appris, dernièrement, par Hilaire Bertholph avec « qui j'ai ici des relations familières, que vous prépariez je ne « sais quelle réponse aux calomnies de Jérôme Aléandre que « vous soupçonnez d'avoir écrit contre vous sous le faux nom « d'un certain Scaliger. »

M. Johanneau, dans son édition de Rabelais, renvoie aux articles Aléandre et Erasme du Dictionnaire de Bayle pour l'éclaircissement du passage, et rien, en effet, n'est plus clair que les explications de Bayle, si l'on admet que Rabelais s'adresse à Erasme : ce qui n'est pas démontré. Érasme attribuait à Aléandre la première Harangue de Scaliger contre lui : « Eccius est à Paris, dit-il, et, je m'en doute, Aléandre : je soupçonne celui-ci d'y être venu principalement pour travailler à la perte d'Erasme. Le libelle de Jules Scaliger est de lui, j'en suis aussi sûr que je le suis d'être envie. Taisons- nous, pourtant, de peur qu'il n'enrage encore plus d'avoir été découvert. Je sais que les séides de Beda n'abdiqueront jamais... La furibonde niaiserie de Scaliger a été imprimée en cachette et retardée pendant quelque temps, en atten-

dant une permission quelconque de je ne sais quel lieutenant (i). »

Les renseignements très vagues qu'on a sur Hilaire Bertholph ne nous permettent pas de suivre d'assez près sa carrière pour reconstruire son itinéraire à travers la France : si Ton pouvait fixer le point où Salignac lui a donné les nouvelles qu'il apporte à Rabelais, à Lyon, ce serait une étape vers la lumière. Malheureusement, le peu qu'on sait de Bertholph, c'est que, Flamand d'origine; étant né à Liège ou à Gand, i) fut secrétaire d'Erasme vers i523 et lié intimement avec Guillaume Farel.

Vers la fin de l'année 1524, il était au service de la duchesse d'Alençon, Marguerite de Navarre et se trouvait à Avignon (V. Œuvres d'H. Cornélius Agrippa, pars II, p. 825, deux lettres de Bertholph datées inexactement de i525). Plus tard, il habita Lyon où il mourut. Le 3i août i533, Erasme écrit à Boniface Amerbach : « Hilaire Bertholph est mort de la peste, à Lyon, lui, sa femme et ses trois enfants. »

6. «... Je ne veux pas que vous soyiez plus longtemps en « peine et que vos soupçons vous trompent. Car Scaliger existe... « Il exerce à présent la médecine à Agen. C'est un homme qui « m'est bien connu; loin d'être estimé, il n'est, à tout prendre, « que le calomniateur en question ; en médecine, il peut avoir « quelque compétence, mais en fait il n'est qu'un athée in- « signe autant qu'on l'a jamais été. »

Au seizième siècle, il fallait frapper de grands coups pour sortir

(i) Erasmus Conrado Goclenio... « Lutetiae fuit Eccius et, ut suspicor, Aleander; quem suspicor hac de causa praecipue venisse, ut Erasmo moliatur exitium. Julii Scaligeri libellum, tair. scio illius esse, quara scio me viverc. Id tamen dissimuland'um est, nt; magis insaniat prodilo fuco. Beddaicos scio nunquara cessaturos. . . Scaligeri furiosura nugan^ntum furtim excusum est et aliquandiu pressum, donec impetrarent veniara qualcmcunque a nescio quo lieutenanto. » Epht., liber trigesimus, ep. 56, 14 décembre i53i.

de l'obscurité ou pour étendre une renommée locale. Rabelais, dont les études à Montpellier se frottaient à celles de Scaliger à Agen, connaissait l'existence du savant qui depuis... mais alors il a besoin d'en instruire Salignac qui l'ignore comme l'ignorait Erasme. L'épiihète d'athée qu'il inflige à Scaliger paraît dictée uniquement par le désir qu'a Rabelais de faire plaisir à Salignac et peut-être d'effacer lui-même, dans une flatterie adroite pour les sentiments religieux du maître, le soupçon de scepticisme qui commençait à planer sur l'élève. Il n'y avait point alors d'athées déclarés, même parmi ceux qui furent brûlés pour athéisme, et Scaliger était médecin d'évêque !

7. «... Il ne m'a pas encore été donné de voir son livre, et, de- « puis tant de mois déjà, aucun exemplaire n'en est arrivé jus- « qu'ici ; en sorte que je suppose qu'il aura été supprimé par « ceux qui s'intéressent à vous à Paris. »

Nous supposons avec Rabelais que le livre, ou plutôt le passage du livre auquel il fait allusion, fut supprimé avant son apparition. Le premier ouvrage de Scaliger est sa Premièr-e Harangue contre Erasme pour la défense de Cicéron ; nous l'avons lu avec soin, aucun Salignac n'y est nommé. Si l'original contenait des attaques contre le maître de Rabelais, ses amis de Paris eurent tout le temps d'y remédier au milieu des retards qu'en subit l'impression.

Il est avéré (la lettre d'Érasme à Conrad Goclenius le prouve) que des contestations s'élevèrent à Paris sur la permission d'imprimer la première harangue. Scaliger le reconnaît lui-même dans la lettre XII de l'édition de Toulouse envoyée à Paris dès l'an i529 ; elle ne vit le jour que sur la permission du lieutenant Morin, du i" septembre i53i (in-8°, chez Pierre Vidoue^. Les amis d'Érasme purent en faire tranquillement une copie et la lui envoyer; s'il est vrai, comme l'affirme Scaliger, qu'Érasme mit tout en œuvre pour en empêcher la publication (il aurait commis un flamand de ses amis à la destruction de tous les exemplaires qu'il rencontrait), avouons aussi que le silence méprisant qu'il garda équivaut à la plus hautaine des réponses. Son obstination à en accuser la plume pleine de fiel d'Aléandre n'était pas faite

pour calmer l'irritation et l'amour-propre du véritable agresseur, à qui il enlevait ainsi tout l'honneur de la polémique, celui d'être reconnu comme un adversaire sérieux par Érasme. Celui-ci, d'ailleurs, voyait la main d'Aléandre dans tout ce qui s'élevait contre lui, et plus tard, quand Dolet entra dans la lice, il crut voir luire encore la cuirasse de l'ennemi héréditaire: « Aléandre a de nouveau mis au jour un livre furieux sous le nom de Dolet » (lettre du 2 septembre i535). Enfin, il consentit à reconnaître l'existence de Scaliger lorsque celui-ci revint à la charge dans sa Seconde harangue : « Scaliger a de nouveau vomi je ne sais quel libelle contre moi, ainsi que Pierre Curtius: je n'ai vu ni l'un ni l'autre », écrit-il en mars i536, et voyez à quel point l'histoire et la bibliographie du siècle sont obscures 1 II n'y a pas trace de ce Court ou Lecourt. Nosoponus a dressé un catalogue des Cicéroniens que je n'ai pu consulter. Mais, que Bernard Salignac ait été mêlé ou non à !a querelle des Cicéroniens, il appert de la lettre de Rabelais qu'il avait à Paris des amis dévoués, des parents peut-être. Il est permis de croire qu'il avait habité Paris et hanté la Sorbonne.

Nous rencontrons des Salignac, Salignas ou Salinas (c'est tout un, vu la manie des latinisations) attachés de près ou de loin à l'Université de Paris. D'Argeniré nous apprend qu'en i533 à la requête de Pierre Cornu et autres maîtres, la Faculté de théologie s'assembla pour prendre des mesures coercitives contre les docteurs, bacheliers et étudiants de ladite Faculté suspects de propositions hérétiques, et que le i3 janvier, notamment, « plainte fut portée au nom du syndic contre deux bacheliers, de Nuptiis, de l'ordre des frères mineurs, et de Sallignas, du grand Monastère, à cause de leur doctrine: sur quoi il fut dit qu'ils n'argumenteraient plus dans l'école avant de s'être lavés de ce qu'on leur imputait (i). » Et, en effet, le 29 du même mois.

(i) Anno Domini i533, die 12 mensis januarii...

a Item fuit facia querimonia de duobus Baccalaureis par Dorainum syndicum, videlicet, de Nuptiis Ord. FF. min. etde SallignasOrd. MajorisMonasterii propter doctrinam eorum: et dictum fuit, quod non argumentabuntur in schola, donec fuerint purgati de aliquibus eis impositis. » (D'Argentré. Co/lectio judiciorum de novis erroribus, t. I, Index, p. 7.)

3o . RABKLAIS FT SON MAITRE.

maître Hyeronimus Sallignas comparut devant la Faculté réunie aux Mathurins pour entendre la lecture des thèses des candidats à la licence. Beda, syndic, releva dans la thèse de Jérôme Sallignas diverses assertions contre lesquelles il requit et s'opposa à sa nomination avant que la Faculté eût statué sur l'orthodoxie desdites assertions. Sallignas déclara se soumettre d'avance à l'opinion de la Faculté là-dessus et n'y sous-entendre malice aucune.

Mais les sorbonicoles, sorbonagres, sorbonisants ne se laissèrent pas convaincre, si nous en croyons Oswald Myconius (r), qui écrit ceci à Bullinger, de Bâle, le 8 avril i5 34, d'après des nouvelles venues de Paris : « Deux évêques, ceux de Paris et de

« Senlis, sont en mauvaise odeur pour cause de luthéranisme

« Salinas, moine parlant trois langues, a été chassé de la Faculté « de théologie. » Il est douteux qu'il s'agisse ici d'un Salignac autre que maître Jérôme, lequel était bénédictin.

L'Histoire de l'Université, par Du Boulay, nous apprend qu'un Hyeronimus de Salinas, de Bourg, socius sorbonicus, fut élu recteur de l'Université le 24 mars 1 529.

On lit, dans le même ouvrage, que Bernardinus de Salinas, aussi de Bourg, fut élu recteur le 10 octobre 1546, et que Bernardus de Salinas était régent du collège du Mans en i545. Bernardinus et Bernardus font vraisemblablement un seul et même personnage qui n'est pas celui que vise Rabelais. Mais je ne serais pas surpris qu'ils fussent issus de la même souche et que le maître de Rabelais fût originaire de la Bresse. Rabelais avait des amis à Bourg, où il a probablement séjourné. Dans le Gar-

(i) « Episcop! duo, Parisiensis et Sanlius malè audiunt propter Lutheranismurn... Saliras, Monachus trilinguis, extra synagogam ejectus est theologorum. " Herminjart, ouvrage cité. L'évêque de Paris était Jean du Bellay, qui a fait plus encore pour Rabelais que Salignac, car si celui-ci l'a instruit et élevé, l'autre l'a conservé aux lettres en lui sauvant la vie pendant vingt ans.

gantua, au chapitre xvii, il adresse une cordiale flatterie au commandeur de Bourg, Antoine de Saix.

Je termine, étant à bout de renseignements. Mais je ne suis pas à bout de patience, et Je n'attendrai pas, pour continuer mon enquête, le résultat de celle que je propose aux savants français. S'il en est, parmi ceux-là, un seul qui cache aux Rabelaisiens le plus petit document trouvé dans une collection privée ou dans un dépôt public, il est plus coupable qu'un ignorant, et il faut penser de lui ce qu'Erasme et maître François pensaient des moines. '

La Bibliothèque Université d'Ottawa Echéance

*T"he Library University of Ottawa Date Due

Te de Fedc- Lasalle, un I Appendice 1 Catalogue beflorenne.

\cette société \otes sur la rre, 1872),

Is spectacles, a fac-similé

L'ANGLAIS MANGEUR D'OPIUM, traduit de l'anglais par ALFRED DE MUSSET, avec une Notice par M. Arthur Heulhard (Paris, le Moniteur du Bibliophile), 1878, i vol. gr. in-8».

LE JOURNAL DE COLLETET, premier Petit Journal parisien (1676), avec une Notice sur Coll.'tct ga:ietier, par M. Arthur Heulhard (Paris, le Moniteur du Bibliophile, 1878), gr. in-8°.

JEAN MONNET; Vie cl Aventures d'un Entrepreneur de Spectacles au xvin= siècle, avec un Appendice sur l'Opcra- Comique de 1-5-2 à j-5S,et deux estampes (Paris, A. Lemerre, 1884), 1 vol. in-S",

Paris, — Imprimerie Alcan-Lcvv, 61, rue Lalayeltc

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