‹ Rabelais et son uvreChapitre 26 sur 187 · LA FÊTE DE LA JALOUSIE · texte numérisé non relu

LA FÊTE DE LA JALOUSIE

de l'infidélité insista tellement que Jupiter finit par l'inscrire sur le calendrier, mais comme il u'y avait pas de place vacante , sa fête fut fixée au même jour que celle de la Jalousie. Jupiter décida que les deux fêtes devraient être célébrées ensemble ; les maris curieux d'obtenir la bienveillance et les faveurs du Dieu devraient commencer par honorer et fêter la déesse , comme elle aime à être fêtée, c'est-à-dire par les soupçons, la défiance, le guet et l'espionnage du mari sur la femme. Ceux qui ne feraieut aucun sacrifice à la déesse, le dieu ne devait leur accorder aucune faveur ni tenir compte d'eux ; jamais il n'entrerait en leurs maisons , jamais ne hanterait leurs compagnies, quelques invocations qu'ils lui fissent, — mais les laisserait éternellement pourrir seuls avec leurs femmes et sans rival aucun , et les refuirait sempiternellement comme gens hérétiques et sacrilèges, ainsi qu'en usent les autres dieux envers ceux qui ne les honorent dueînent, Bacchus, envers les vignerons , Cérès envers les laboureurs, Pomone envers les fruitiers , Neptune envers les nautonniers, Vulcain envers les forgerons, etc. Mais il fut fait promesse infaillible à ceux qui, comme je l'ai dit,, chômeraient sa fête, cesseraient toute entreprise, et négligeraient leurs propres affaires pour épier leurs femmes, les resserrer et les maltraiter par jalousie ; il serait continuellement favorable, les aimerait, les fréquenterait, serait jour et nuit en leurs maisons et ne seraient jamais privés de sa présence. J'ai dit. »

Le joli apologue de la Jalousie rapporté par Ron-

dibilis n'est pas de l'invention de Rabelais. Il en a trouvé l'idée dans Plutarque, mais il l'a appliqué au mariage, et a attribué à la Jalousie ce que l'écrivain grec attribue au Deuil. On sera peut-être bien aise de trouver ici ce passage de Plutarque. Nous citons toujours la version d'Amyot * :

On lit qu'un ancien philosophe s'en alla un jour visiter la reine Arsinoé, laquelle demenoit deuil et lamentoit un sien fils qui luy estoit decedé, et luy fit un tel conte :

Du temps que le grand Dieu Jupiter distribuait ses honeurs et dignitez aux petits Dieux et demi-Dieux, le Deuil ne s'y trouva pas d'avanture présent avec les autres ; mais après que toute distribution fut faite, il y arriva et demanda à Jupiter sa part des honeurs aussi bien comme les autres. Jupiter se trouva bien empesché, pour avoir jà tout employé et donné aux autres ; parquoy n'ayant autre chose que luy bailler, il lui bailla l'honeur qu'on lait aux trespassez, ce sont les larmes et les regrets. Or tout ainsi comme les autres démons et petits Dieux aiment ceux qui les honorent, aussi fait le Deuil. Parquoy si tu le méprises, Dame, il ne retournera jamais cùez toi; mais situ le sers et honores diligemment des honeurs et prérogatives qui lui ont esté données, qui sont regrets, larmes et lamentations, il t'aimera bien et t'envoyra toujours de quoi le servir et honorer continuellement.

Ce conte est très ingénieux dans l'original, mais l'application qu'en fait Rondibilis est plus ingénieuse encore.

Ha ! ha ! dit Carpalim en riant, c'est là un excellent remède, et j'y crois. Le naturel des femmes est tel qu'elles ne désirent rien avec tant d'ardeur que ce qui leur est défendu. — C'est vrai, dit le théologien, quel est le premier mot que le tentateur dit à Eve ?

1 Consolation envoyée à Apollonius sur la mort de son fils. Œuvres morales, I, p. 805.

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il lui parle de la défense de manger du fruit de l'arbre de tout savoir, comme s'il eût voubi dire : Cela t'est défendu, donc tu dois le faire, autrement tu ne serais pas femme. »

A propos du fruit défendu et de la curiosité des femmes, Ponocrates fait un conte qui a été très souvent répété depuis, mais que Rabelais n'a pas inventé, non plus que beaucoup d'autres qui ornent son livre. Celui-ci figure dans plusieurs sermons prêches au moyen-âge.

«J'ai ouï conter que le pape Jean XXII passant un jour par le couvent de Fontevrault, fut prié par fabbesse et des mères discrètes de leur accorder la permission de se confesser les unes aux autres, disant qu'il y a certains péchés qu'il est difficile de dire à des hommes, et qu'il serait meilleur sous tous les rapports de ne les confier qu'à des femmes, sous le sceau de la confession. — Il n'y a rien, dit le pape, que je ne sois disposé à faire pour vous, mais j'y vois une difficulté, c'est que la confession doit être tenue secrète. Seriez- vous capable d'accomplir cette condition? — Parfaitement, dirent-elles, et mieux que les hommes. Au jour propre, le saint père leur donna en garde une boite dans laquelle il avait fait mettre une petite linotte, les priant doucement de la serrer en quelque lieu sûr et secret, leur promettant, foi de pape, de leur accorder ce que portait leur requête, si elles gardaient la boîte secrète, et leur faisant défense rigoureuse de l'ouvrir d'une façon quelconque, sous peine de censure ecclésiastique et d'excommunication éternelle. La défense ne fut pas sitôt faite, qu'elles grillaient en leur entendement d'ardeur de voir ce qui était dans la boîte,

et il leur tardait que le pape fût hors de la porte pour y regarder. Le saint père, après leur avoir donné sa bénédiction, se retira. I! n'avait pas fait trois pas hors de l'abbaye que ces bonnes dames accoururent pour ouvrir la boîte défendue et voir ce qu'elle contenait. Le lendemain le pape vint et elles s'attendaient à recevoir l'induit ; mais avant d'en parler, il commanda qu'on lui apportât sa boîte. Elle lui fut apportée, seulement l'oiseau n'y était plus. — Vous voyez bien, leur dit-il, qu'il vous sera impossible de garder le secivt de la confession puisque vous n'avez pu vous tenir pendant un jour de chercher le secret d'une boîte que je vous avais tant recommandée.»

Cette historiette a été souvent reproduite, en prose et en vers. Une des plus jolies rédactions est celle de Grécourt : La Linotte de Jean XXII. Grécourt s'amuse à décrire l'agitation des nonnes après le départ du pape :

On dormit peu; le lendemain l'office, Comme on peut croire, alla tout de travers. Peut-on suffire à tant de soins divers?... Ah ! dit l'abbesse à la gent attroupée, Le pape joue à nous faire sécher, Quel grand secret a-t-il à nous cacher?... Il fait vraiment un grand honneur aux nonnes ! Pour nous venger, ouvrons ; qui le dira ? Comme elle était, on la refermera.

Il sortit de la boîte une linotte,

Qui tout à coup prit son vol au plafond, Fit en sifflant trois rondes autour d'elles, Puis, par un trou, s'enfuit à tire d'ailes.

Le pape arrive et, trouvant la boîte vide, dit aux 1 Œuvres diverses de M. de Grécourt, éd. Cazin, I, p. 56.

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