‹ RabelaisChapitre 6 sur 9 · XL VIII · texte numérisé non relu

XL VIII

Mais les nécessités de l'ambassade, après six mois de séjour à Rome, le rappelèrent en France : il apportait, je crois, à François r*" un message du cardinal.

Les biographes racontent à cette occasion l'anecdote qui a donné lieu au proverbe du quart dlieure de RcMais; anecdote invraisemblable, puisqu'on y suppose que Rabelais, si généralement estimé, se serait trouvé sans ressources, à Lyon même, où il avait plusieurs amis riches, entre autres les trois imprimeurs François

Juste, Sébastien Gryphe et Dolet. D'ailleurs, c'est ici Toccasion de rapporter ce que dit de lui un ancien commentateur peu favorable, puisqu'il blâma ses écrits. D'après ce commentateur, Rabelais fut un homme de Ion ménage... Or, suivant l'anecdote en question, ne sachant, faute d'argent, comment gagner Paris, il aurait fait écrire, dans une auberge, par un enfant, sur de petits paquets de cendres : poison pour faire mourir le roi; puis, arrêté comme criminel d'Etat, il aurait été, par cette invention , transporté gratis auprès de François P"", qui, l'ayant reconnu, aurait ri aux éclats de son stratagème.

Ne nous arrêtons pas à ces fables; la nature ne crée pas de tels hommes pour que nous en fassions un texte à facéties. Précisément parce que le génie de Rabelais est resté enveloppé de tant de ridicules commentaires, tâchons de le mettre à nu.

Son message achevé auprès du roi, il ne séjourna guère à Paris ; il revint à Lyon :

iM sedes est st-udionim meorîtm, oii est le siège de mes études, écrivait- il.

D'abord, il y imprime une traduction qu'il avait faite, avec quelques changements, du livre de Barthélémy Marliani sur la topographie de Tancienne Rome, et il dédie cet ouvrage au cardinal Du Bellay.

Puis, pour raffermir sa raison contre le spectacle des difformités aperçues en Papimanie , pays d'Antiphysis (ennemi de nature), il étudie et professe publiquement Tanatomie. Il avait été, à son retour à Lyon , nommé médecin du grand hôpital. On se représente quelle tâche ce pouvait être en ces temps de peste ; mais ces soins avaient du charme pour lui : il se trouvait ,là dans sa sphère , qui était de guérir, de soulager, d'instruire. Il pansait ses malades, et il venait ensuite verser à tous les trésors de sa science. Il montrait comment la création était apparue en ce siècle plus vaste que jamais ; et bien des âmes, en l'entendant exposer cette mani-

RABELAIS m

festation nouvelle des lois divines, se con* solèrent de tant de ruines qui se consommaient ou se préparaient alors.

Il faisait son cours d'anatomie avec une telle éloquence, il y montrait si bien comment rhomme, construit d'une si savante et si précautionneuse architecture, est un être de prédilection, que la foule accourait pour Tentendre. Dolet suivait ses leçons. Rabelais, un jour, disserta sur un pendu avec tant de chaleur d'àme, il montra si nettement sur ce cadavre le miracle de notre nature, que Dolet s écria, en sortant, qu il enviait le sort du pendu, lequel venait d'être Toccasion d'un discours si divin.

Il écrivit cela à maître François dans une ode latine, lui disant qu'il avait, dans sa leçon, comblé d'honneurs la nature humaine. L'illustre imprimeur sentait là

véritablement s'écrouler le vieux monde; il voyait se lever la lumière, et, plein d'espérance, il composait ces beaux vers :

C'est assez vécu en ténèbres,

Des traces de ce cours se retrouvent dans le Pantagruel ; on voit qu'il y enseignait, outre la grandeur de la création, le respect de la vie et combien le sang est sacré. « Un seul labeur peine ce monde, disait-il, c'est forger sang continuellement. En ce travail, chaque membre a son office propre. La matière est fournie par la nature entière ; c'est le pain, c'est le vin, ce sont les aliments de toute espèce. Pour les trouver et préparer, les mains travaillent, les pieds cheminent et portent toute la machine ; les yeux conduisent, la langue

goûte, les dents mâchent, Testomac reçoit et digère. . . » Ici, le professeur décrit la formation du sang et le rôle que joue chacun de nos organes ; puis il ajoute : « Quelle joie parmi ces officiers quand, après tant de travaux, de soins et de dépenses, ils voient ce ruisseau d'or ! Chaque membre se prépare et s'évertue de nouveau à purifier, à épurer ce trésor. Le cœur, par ses mouvements diastolique et systolique, le subtilise et enflamme, tellement, que, par le ventricule droit, il le met à perfection, et, par les veines, l'envoie à tous les membres... L'harmonie des cieux n'est pas plus grande que celle du corps de l'homme. On se perd, on s'égare, quand on entre au profond abime de ce microcosme. Cro3^ez qu'il a là quelque chose de divin ; ce ^etit monde est si bon, que, cette alimentation achevée, il pense déjà à ceux qui ne sont pas encore nés. » Alors Rabelais explique les mystères de la génération, tout cela comme on l'entendait alors, mais si humai-

nement, qu'il grava dans les esprits à jamais cette vérité éternelle : que tout est réglé par des lois.

Dolet n'oul)lia point ces leçons. Dans son cachot, ce furent elles qui lui inspirèrent ces autres vers :

Un homme est-il de valeur si petite, Est-ce une mouche ou un ver qui mérite Sans nul égard sitôt être détruit?

Un homme est-il sitôt fait et instruit, Sitôt muni de science et de vertu, Pour être ainsi qu'une paille, un fétu, Annihilé? Fait-on si peu de compte D'un noble esprit?

Rabelais et Dolet, comme amis, s'éclairent l'un par l'autre. Hélas ! le temps n'est pas loin où celui-ci sera brûlé pour avoir mis au jour des livres hérétiques. Mais

nous le verrons écrire, plein d'espérance et de joie calme :

Si, au besoin, le monde m'abandonne, Et si de Dieu la volonté n'ordonne Que liberté encores on me donne Selon mon veuil {voeu),

Dois-je en mon cœur, pour cela, mener deuil Et de regrets faire amas et recueil ?

Non, pour certain, mais au ciel lever l'œil Sans autre égard.

Tels étaient les pantagruélistes.

Lir

Si les jours, pour maître François, étaient employés à Tanatomie et aux soins du grand hôpital, il passait les nuits presque entières à étudier l'astronomie, du haut d'un observatoire qu'il s'était fait construire.

Il publia, pour 1535, un nouvel aima-

nacli ; ce qui ne rempêcha pas de donner une édition revue et corrigée de Gargankia et du premier livre de Pantagruel,

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