PARIS
LIBRAIRIE DE M"" V« PAIRAULT 55, rue de Lafayette, 55
Notice Biographique
Le médecin moraliste Rabelais, qui aima mieux rire que pleurer sur les vices de son temps, naquit à Chinon, dans l'auberge de la Lamproie, en 1483 selon les uns, en 1495 selon les autres. La première de ces deux dates est celle que nous admettonsle plus volontiers : nous dirons plus loin pourquoi.
Il commença ses études, à l'âge de dix ans, chez les bénédictins de l'abbaye de Seuilly, et les continua au couvent de la Baumette^ près d'Angers, où il fut le condisciple des frères du Bellay.
Celui qui devait, d'une main ferme, plonger l'arme puissante du ridicule au flanc du géant papal ne fit, ô ironie du sort et des volontés paternelles ! qu'un saut du couvent de la Baumette à celui de Fontenay-le-Comie. Il était élève dans le premier, il devint novice dans le second et y prit l'habit de l'ordre des cordeliers : il passa successivement par tous les degrés du sacerdoce, et, à vingt-cinq ans, il était ordonné prêtre.
Pendant que ses compagnons à robe grise faisaient leur§ délices d'une messe bien chantée.
NOTICE
d'une matine rondement sonnée, d'une quête fructueusement prêchée, le jeune frère mineur ne s'attachait que modérément à cette partie essentielle de la règle de saint François, son patron. Il s'y attacha si peu, il remplaça si souvent la lecture de la Bible par celle de Plaute, on lui vit si souvent en main les auteurs profanes de la Grèce et de Rome au lieu des pieuses élucubrations de Scot, qu'il devint odieux à la communauté. Une perquisition faite dans sa cellule ayant amené la découverte de livres épouvantables — il s'y trouvait V Histoire uaiiire/le de Pline et quelques écrits d'Erasme — Rabelais dut prendre la fuite et se cacher dans une maison amie.
Quand l'orage monacal fut un peu calmé, le franciscain, qui avait eu le tort d'être trop amoureux de la science, obtint de Clément VII un induit qui l'autorisait à passer dans Tordre de Saint-Benoit, à l'abbaye de Maillezais, avec le titre de chanoine régulier. Il n'usa pas long- j temps de cette permission. On le vit bientôt, j vêtu de l'habit de prêtre séculier, courir le jj monde, des herbes à la main, s' arrêtant quelque , peu dans les églises, faisant de longues stations au chevet des malades.
L'hospitalité du bon évêque Geoffroy d'Es- | tissac, son ancien camarade d'études à la Bau- ^ mette, l'arrêta quelque temps au château de p Ligugé. Dans la charmante retraite de ce prélat grand seigneur et lettré, Rabelais songea à mettre de l'ordre dans ses travaux. Ses études ,
avaient, jusqu'alors, embrassé l'universalité des sciences humaines ; à Ligugé elles se tournèrent spécialement du côté des choses de la nature.
« Ainsi, dit CoUetet, par la force de son esprit et par ses longs travaux, il s'acquit cette polymathie que peu d'hommes ont possédée, car il est certain qu'il fut très-savant humaniste et trèsprofond philosophe, théologien, mathématicien, médecin, jurisconsulte, musicien, géomètre, astronome, voire même peintre et poëte tout ensemble. Mais comme la science des choses naturelles était celle qui revenait le plus à son humeur, il résolut des y appliquer entièrement, et, à cet effet, il s'en alla droit à MontpeUier. »
Eugène Noël raconte en ces termes l'arrivée de Rabelais à MontpeUier :
«... Il avait suivi la foule dans une salle où avait lieu une discussion sur la botanique,... sa réputation l'avait devancé à l'école, personne : n'ignorait son prodigieux savoir,... le doyen l'en- . gagea à prendre part à la discussion... Rabelais ^s'excuse, on insiste ; on le pousse vers la chaire, lil y monte : alors il parle des plantes avec tant de charme, d'éloquence et de clarté, et présente la plupart des questions sous un aspect si nouveau, que les applaudissements éclatent de toutes Jes parties de la salle et que l'auditoire en masse, :docteurs, élèves et pubhc, accompagne maître François jusqu'au heu de sa demeure. »
La notice biographique de Louis Barré ajoute :
« Dans la discussion de cette thèse de botanique, il obtint un succès d'acclamation qui lui
NOTICE
valut le grade de bachelier, lequel lui fut conféré régulièrement un mois après. »
Les archives de la Faculté de médecine de Montpellier ne mentionnent rien de pareil. Elles font voir simplement que Rabelais fut immatriculé, comme élève de l'École, le 17 septembre 1530. Voici en quels termes cette inscription est conçue :
Ego hranciscus Rabchvsus Chiiionensis diocesis Turonensis, hue adpuli, sludiorum mediciiue gralia, delegiqiie viihi in pat rem egregium dominum Joanneni Seurronuni, docloreni regentenique in bac aima Univcrsiiatc. Polliceor autem meomnia observalontm, quœ in pnrdicla ntcdicinœ Facullate slaUiunlur, et ohscrvari soient ab iis qui nomen bonà fidc dedeie, Juramenlo, ut maris est, prccstiio; adscripsiquc nomen nienm manu propria, diedccinia sepliinn mensis scptcmbris, anno Doniini millesimo quingcnlesimo trigesimo.
F. Rabel^sus.
Une main étrangère a ajouté en marge : Solvit très libras.
Les inscriptions coûtent plus cher aujourd'hui.
Oiielle que soit l'incertitude qui règne au sujet du baccalauréat de Rabelais, toujours est-il que le nouvel élève put jouir d'une faveur bien; grande pour l'obtention de ce grade. Le Livre des procureurs mentionne, à la date du i*^' décem-
NOTICE
bre 1530 (et non novembre), le payement, par Rabelais, d'un écu d'or pour son titre de bachelier.
Maître François avait donc fait, en une cinquantaine de jours, le chemin que les étudiants ordinaires ne parcouraient qu'en trois ans. Il est hors de doute que cette dispense lui fut accordée en raison de son savoir reconnu et de son érudition immense; mais, dans la suite, il dut se soumettre à la règle commune.
M. Germain, professeur d'histoire à la Faculté de Montpellier, s'est livré à des recherches qui lui ont permis de faire connaître aux amoureux des choses du passé tout ce qu'il y a de précis dans la vie de Rabelais à l'École; le docteur Gordon, le savant bibliothécaire de laFaculté de médecine de Montpellier, a pieusement recueilli tous les documents qui marquent le séjour, ou plutôt le passage, du père de Gargantua dans le monde de l'enseignement officiel : ces deux auteurs nous apprennent qu'une fois reçu, le nouveau bachelier ne pouvait prétendre à la licence et au doctorat qu'après avoir fait, pendant trois mois, des leçons publiques appelées les cours. Ces cours, Rabelais les fit. Il expliqua, devant un nombreux auditoire, les aphorismes d'Hippocrate et l'art médical de Galien.
Les cours terminés, les étudiants étaient admis à se présenter aux quatre examens per intentioneni adipiscendi licentiani. « Il fallait, dit M. Germain (i), soutenir quatre thèses sucessivement,
(I) Germmn, La Renaissance à Monlpellier: in Métn. de la Soc Srçh. de Montpellier, 187].
de deux en deux jours, sur un sujet donné la veille, et chacune de ces épreuves durait au moins une heure. Au bout de huit jours, on soutenait deux autres thèses appelées^ow/i reiix. Le premier point roulait sur une maladie et le second sur un aphorisme d'Hippocrate, tirés au sort vingt-quatre heures seulement avant la soutenance. En conséquence, le postulant piquait dans deux livres, dans l'un chez le chancelier, dans l'autre chez le doyen. Cet acte durait de midi à quatre heures à la chapelle Saint- Michel de l'église Notre-Dame-des-ïables. Une fois admis, le candidat allait au palais èpiscopal, dans la huitaine, recevoir la licence des mains de Tévêque ou de son vicaire général, en présence de deux professeurs délégués par la Faculté. »
Ces divers examens, Rabelais les subit. Le docteur Gordon n'a point trouvé, il est vrai, l'acte de licence dans les registres de la Faculté de médecine ; mais cette absence tient évidemment — nous partageons sa manière de voir à ce sujet — à ce que les thèses de licence en médecine étaient ordinairement soutenues dans une -église, et le grade de licencié conféré au domicile du prélat. A défaut de l'acte de licence, notre savant confrère a reproduit dans son ouvrage (i) la mention du payement des droits. Elle figure au registre des matricules de l'École de Montpellier et porte la date du 3 avril 1537.
Le doctorat ou acte de triomphe pouvait suivre
(1) D. R. Gordon, F. Itabelais à la Faculté de médecine de Montpellier. Montpellier, 1876.
NOTICE
de près la licence. Rabelais y fut promu le mois suivant. Le 22 mai 1537, il coiÔait le bonnet de drap noir à houppe cramoisie, marque de son nouveau grade, et mentionnait son entrée officielle dans le corps médical par quelques lignes manuscrites sur le Cahier des actes de T Université. Nous en donnons le fac-similé à la page suivante.
NOTICE
Si l'on se rappelle que Rabelais arriva de Ligugé à Montpellier en 1 5 30, et si l'on rapproche de cette date celle de son doctorat, on sera amené à conclure qu'il fut, pendant sept ans environ, étudiant de la Faculté .
La conclusion ainsi déduite est vraie, à ces détails près, que, pendant les annéesi532,i j'33, 1534 et 1535, il passa une bonne partie de son temps àLyon; qu'en 1536 il vint à Paris, et que l'an 1537 le trouva à Rome remplissant les fonctions multiples de lecteur, de bibliothécaire, d'économe et de médecin attaché à la personne de son ami l'évêque Jean du Bellay, ambassadeur de François I®'" auprès du Saint-Siège.
S'il fallait en croire M. Delabouisse-Rochefort, Lyon, Paris et Rome ne formeraient pas la liste complète des villes dans lesquelles notre étudiant mûr s'offrit des vacances. Castres aurait eu aussi l'honneur de posséder quelque temps l'écrivain illustre dont la statue occupe en ce moment la France intelligente tout entière.
Dans les « Antiquités de Castres, de Pierre Borel, médecin du roy, an 1649 », M. Delabouisse-Rochefort a lu :
« Il ne faut pas oubUer à mettre entre les personnes qui honorent Castres, François Rabelais, médecin, qui y a composé une partie de ses œuvres et y a exercé la médecine. »
Dans un autre livre : « l'Anacharsîs français » (1830, tome III), M. Delabouisse-Rochefort a pu voir :
« Ce plaisant Rabelais, qui médisait de
NOTICE
Saint-Féréol, composa une grande partie de ses œuvres à Castres. »
De ces deux passages, M. Delabouisse-Rochefort a conclu ceci :
«De 1525 à 1531 (pourquoi ces dates ?) il y a sept ans dont Rabelais a pu consacrer à Castres la plus grande partie. Borel le soutient et personne ne le lui conteste. Objecta-t-on que Borel disant que Rabelais exerça la médecine à Castres il n'aurait pu y habiter de 1525 à 1531, puisqu'il ne fut reçu docteur \ Montpellier qu'à la fin de cette époque? mais cette difficulté tombe d'elle-même, puisque, dans son couvent, Rabelais avait étudié la médecine pour son plaisir et pour son instruction et qu'il la pratiqua longtemps avant de la professer. Il ne se fit agréger à la Faculté de Montpellier que de surérogation et pour se voir attaché à un corps illustre. Allant habiter cette ville, il ne voulait pas avoir contre lui les membres d'une école aussi célèbre, qui auraient pu lui nuire, par prévention et par rivalité. Ainsi, je le répète, Borel est une autorité suffisante. Puisqu'on ne trouve pas la possibilité de lui répondre non, la question est résolue et c'est oui. »
Nous sommes mieux renseignés sur le séjour de Rabelais à Lyon et à Paris.
Le 4 mai 1825, à la séance publique de l'administration des hôpitaux du chef-lieu du Rhône, le docteur Pointe, professeur d'hygiène à l'École deLyon, lut une notice historique surlesmédecins du grand Hôtel-Dieu, dans laquelle il disait 4e Rabelais ;
NOTICE
* Il "avait quarante ans lorsqu'il conçut le projet d'étudier l'art de guérir; il suivit les exeicices de la célèbre École de Montpellier et fut reçu docteur de cette Faculté. Rabelais vint ensuite à Lyon (c'est avant qu'il faudrait dire), et, en 1532, il fut nommé médecin du grand Hôtel-Dieu . Mais il y retrou va une règle à laquelle son caractère ne put se plier et y apporta des habitudes que ne pouvait tolérer l'ordre indispensable à une maison hospitalière. Aussi, après s'être absenté deux jours sans congé (il était probablement allé faire une apparition forcée à Montpellier), fut-il, en 15 34, remplacé par décision des consuls... Rabelais réunissait toutes les qualités qui font l'homme d'esprit; ses manières étaient prévenantes, son extérieur agréable. De tels avantages devaient le conduire à de grands succès dans le monde ; ses livres et ses saillies ajoutèrent à celte espèce de prestige et lui acquirent bientôt une réputation que le temps n'a point afîaibUe. Son nom est resté en vénération dans l'École de Montpellier et les cérémonies du doctorat en perpétuent le souvenir. Qu'il nous soit permis, messieurs, de lui adresser notre premier hommage, puisqu'il est le premier des médecins de cet hôpital qui aient inscrit leui nom dans les fastes delà science. »
Pour compléter ce qui a trait au séjour de Rabelais à Lyon, disons qu'il ne se contenta pas de remplir les fonctions de médecin à l'hôpital, il y fit encore des cours et des livres.
L'anatomie était, dvi temps de Rabelais, une
NOTICE
science toute nouvelle, la dissection trouva en lui un chaud partisan, comme le témoigne une pièce de vers latins d'Étienne Dolet, dans laquelle l'auteur (qui fut brûlé vif, on sait pour quoi) fait parler un pendu ayant eu l'honneur d'être disséqué dans l'amphithéâtre de Lyon, par Rabelais en personne. On comprendra l'importance que devait avoir cette dissection publique, aux yeux des contemporains de maître François, quand on saura qu'en 1376 la Faculté de Montpelher en était encore à se féliciter d'avoir obtenu de Louis d'Anjou un cadavre de criminel par chaque année pour faire des démonstrations. A la nn du quatorzième siècle, l'Ecole de Montpelher était plus riche, elle pouvait disséquer deux cadavres par an. Elle n'en disséquait pas une demi-douzaine cent ans plus tard.
Un grand nombre de commentateurs et avec eux le docteur Pointe, dont nous citions tantôt les paroles, prétendent que Rabelais pubHaà Lyon une traduction latine de quelques parties d'Hippocrate et de Galien. Ces auteurs se trompent. La traduction prétendue n'est qu'une réimpression. A ceux qui en douteraient nous conseillons de hre la dédicace de cet ouvrage dont voici le titre exact : Aphorismorum Hippocralis sectiones septem, ex Franc. Rahelœsi recognitione, quibus ex Ant. Miisœ commentariis adjecimus et octavam et quadain alia, qua sequens indicabit pagella. Ils y verront que Rabelais s'est contenté de rétablir certains passages tronqués et d'exclure quelques interpolations.
NOTICE
Il fit œuvre d'éditeur intelligent pour les Aphorismcs, comme il donna ses soins à un grand nombre d'autres publications de Sébastien Gryphe, François Juste, Claude Noury, sur la médecine aussi bien que sur l'archéologie ou la ] urisprudence. « Une reculaitmème pas, ditRathery(i), devant la composition d'almanachs, dont quelques-uns seulement ont été conservés, mais dont la série complète paraît s'être étendue de 1533 à 1550.
Avant de partir pour Rome, Rabelais vint à Paris, Que venait-il y faire? Tout simplement serrer la main à son ami du Bellay et passer quelques heures en la librairie Saint- Victor. A propos de ce voyage nous ne nous croyons pas obligé de faire assister nos lecteurs à l'entrevue, mentionnée dans tous les ana, du chancelier Duprat avec le défenseur polyglotte des privilèges de la Faculté de Montpellier. Nous renvoyons ceux qui croient encore que Rabelais fut chargé de plaider la cause de l'Université auprès du ministre de François 1" aux notes d'Astruc sur ce sujet. Elles leur démontreront bien clairement que Rabelais n'avait pas à aller à Paris, demander le rétablissement de quelque chose qui n'avait jamais été aboli.
Rabelais séjourna en Italie à trois reprises différentes. Il s'y rendit pour la dernière fois en 1547, dans les circonstances que nous allons indiquer.
(l) Ratbbry. NoHee biogr. 1875.
NOTICE
L'immortel roman de Pantagruel avait vu le jour. De cet ouvrage fou « d'un sagequi a préparé la destruction de nos sottises », la quatrième partie venait d'être subrepticement publiée à Lyon; elle avait soulevé dans le monde clérical un teldéchaînement de passions haineuses, que l'auteur, ne se sentant plus protégé parle privilège que le défunt roi L'rançois I^'' avait accordé au tiers livre, avait cru prudent de mettre la frontière entre lui et la rage des dévots. Il était à Metz, isolé, éloigné de tout foyer d'instruction, privé de ressources pécuniaires, vivant de quelques rares secours que lui faisait passer le cardinal du Bellay; il ne pouvait supporter un pareil exil. Il traversa donc la France au risque de subir le sort de Dolet et revint à Rome.
Il devait y gagner les bonnes grâces du nouveau monarque.
« Un fils », dit L. Barré, «venait de naître à Henri II. Le cardinal et le seigneur d'Urfé, ambassadeur deFrance, s'étant entendus pour célébrer cette naissance par des fêtes, chargèrent Rabelais de rédiger le programme d'une sciomacbie, ou combat simulé, dans lequel furent introduites de délicates flatteries à l'adresse de la belle Diane de Poitiers, alors maîtresse de Henri, après avoir été celle de François, père de Henri; laquelle Diane n'était pourtant de rien dans la naissance en question, et aurait dû être mise à partentout ce qui concernait la couche légitime. Mœurs de cour, matière de bréviaire, comme dit frère Jean. Passons \ Une bassesse obtint aussitôt ce qu'pn
eût refusé à la science et aux lettres, à savoir : un nouveau privilège; le rappel de Rabelais en France, où il semblait n'avoir plusrien à craindre désormais ni des Sorbonistes ni des Protestants, également acharnés contre lui ; et enfin la cure de Meudon, où, sur la résignation de son prédécesseur Richard Berthe, il fut installé par le vicaire général de l'évèque de Paris. L'acte de cette installation existe encore et porte la date du 8 janvier 1550; il faut lire, dans le nouveau style, 1551, parce qu'alors Tannée commençait à Pâques. »
A Meudon, comme ailleurs, Rabelais pratiqua la médecine. Un curé, qui fut son successeur, Antoine Leroy, a écrit :
« Qii'il étoit fort exact à enseigner son peuple ; qu'il se plaisoit à enseigner le plain-chant; que sa maison estoit à tout le monde, excepté aux femmes; qu'il rassembloit souvent les sçavants pour s'entretenir avec eux; que les misérables trouvoient des secours dans sa bourse; qu'il estoit d'une si grande intégrité que jamais on ne le trouva manquant de parole ; que sa connoissance dans la médecine le rendit doublement utile à sa paroisse. »
Ce même Antoine Leroy, qui était fier d'endoctriner ses ouailles du haut de la chaire dans laquelle Rabelais avait prêché, nous a conservé une mscription, visible de son temps sur la porte du presbytère, qui prouve que maître François n oubha jamais son titre de médeçin, La voici :
Cordiger et Medtcus dein Reclor et intus obivi : Si îioiiieii qiuvi is, te mea scvipta docent.
Quelques auteurs ont prétendu que ce distique constituait une épitaphe. Il en a assez la tournure, mais pourtant le curé qui l'a recueillie a cru devoir avouer, en la faisant connaître, qu'aucune tradition locale ne venait confirmer le fait de la mort de Rabelais à Meudon, D'après CoUetet, le prêtre-docteur sortit de la vie pendant un voyage qu'il était venu faire dans la capitale. « Il mourut, dit-il, non point à Meudon, comme l'a dit Scé vole de Sainte-Marthe et comme la plupart des écrivains le croyent, mais à Paris, en la rue des Jardins, sur la paroisse de Saint- Paul, au cymetière duquel il fust enterré, et proche d'un grand arbre, que l'on voyoit encore il y a quelques années... Que sa fin ait esté telle que je l'ay ditte, nous en avons un illustre garant en la personne demessireJacquesFay d'Epesse, conseiller du roy et son ambassadeur en Hollande, qui m'a dit plusieurs fois de sa bouche propre que Rabelais estoit mort ainsy dans le sein de l'Église, et enterré comme il l'avoit appris du président d'Epesse, son père, qui estoit un des grands amis de ce docte deffunct. Ce que Guy Patin, célèbre docteur de la Faculté de médecine de Paris, m'a quelquefois confirmé encore, puisque ce célèbre ambassadeur luy dit la mesnie chose. »
Qu'il soit mort à Paris ou à Meudon, Rabelais cessa de vivre le 9 avril 15 53) à l'âge de soixante-dix ans, comme cela est rapporté dans
NOTICE
le Thrésor chronologique du R. P. feuillant Pierre de Saint-Romuald : il était donc né en 1483 (et non en 1495) et avait plus de cinquante ans au moment de son doctorat.
Ces dates paraissent à Rathery difficiles à admettre.
Ce critique, dont l'opinion vaut la peine d'être discutée, répugne à l'idée d'un étudiant à barbe grise, jouant avec de jeunes et joyeux compagnons, sur un théâtre de Montpellier, la Farce de la femme mute:
D'où nous vient, cependant, la mention d'un tel divertissement ? — De l'œuvre même de Rabelais, de ce livre dans lequel il est dit que rire EST LE PROPRE DE l'homme. Alors, pourquoi refuser de croire que celui que Brantôme appelait « le bon rompu » a pu faire, à cinquante ans^ ce qu'il fit jusqu'à la fin de sa vie, puisqu'il la termina par ce mot déjà prononcé par Auguste mourant : La comédie est jouée I
Quelqu'un dira peut-être : cette exclamation est désolante.
Qu'elle semble telle dans la bouche d'un empereur qui s'en va, cela est possible; mais, lorsqu'elle sort des lèvres du fils d'un cabaretier devenu savant entre les savants, d'un enfant de la plèbe ayant illuminé et réchauff"é le monde des splendeurs de sa moquerie, elle console les déshérités et les rend meilleurs. Votre arme, leur dit-elle, doit être le rire. On l'appelle aussi critique : Servez-vous-en, elle vous amènera à la conquête pacifique de la tolérance et de la liberté.
NOTICE
Rabelais a beaucoup écrit. On a de lui, outre la réimpression des Aphorisines à'Hippocrate :
Un %ecHeil de lettres ;
Un Almanach calculé sur le méridien de la noble cité de Lyon pour l'an 1 541 ;
Une préface aux E pitres médicales de]. Menardi de Ferrare;
La Tantagrueline pronostication;
La Sciomachie;
Les Songes drôlatiques ;
Et, s'il fallait en croire Larousse, « un traité sur la syphilis etses méthodes curatives, leTriuiiiphe, dont la bibliothèque de Lyon possède un exemplaire peut-être unique ».
Voici le titre exact de ce livre, qui n'est pas un traité, et dont plusieurs bibliothèques possèdent un exemplaire :
Le Triumphe de TRESHAVLTE, ET PVIS santé Dame Verolle, Royne du Puy d'Amours : nouuellement compo sé par l'inuenteur de menus plaisirs hon nestes
MDXXXIX
On les uend à Lyon, chez Francoys luste deuant nostre dame de Confort
Malgré l'avis contraire de Paul Lacroix, nous
NOTICE
.pensons que cet ouvrage n'est pas l'œuvre de Rabelais, tout en reconnaissant volontiers que les matières qui y sont traitées font partie de celles étudiées de préférence par maître François. Avec la goutte, maladie des buveurs, la vérole est certainement l'affection qui revient le plus souvent dans les écrits de Rabelais ; les vérolés et les goutteux sont peints dans Gargantua de main de maître, cela est vrai; l'auteur sait bien le fort et le faible du traitement peu ménagé qu'on leur inflige, nous en convenons; mais il n'est pas nécessaire d'aller fouiller dans le Triumphe pour voir que le Curé de Meudon connaissait les maladies vénériennes mieux que Béthencourt, Ulrich de Hutten ou Gaspard Torella.
Le Triumphe n'est pas de Rabelais. Nous l'en dépouillons avec d'autant plus de légèreté de cœur que cette œuvre n'ajouterait rien à sa gloire, laquelle réside tout entière dans le roman immortel, inimitable et intraduisible de Gargantua et de Pantagruel.
Ce livre, qui est le rire à plein ventre, c'est aussi lascience à plein cerveau. L'Homère Bouffon est doublé du savant le plus complet du XV/ siècle. Laissez de côté l'éCorce grossière, ne vous arrêtez pas à l'enveloppe matérielle^ sucez l'os jusqu'à la moelle, et les paradoxes de Panurge, les saillies de frère Jean, les exploits d'Epistemon, les maximes de Rondibilis, les théories de Pantagruel vous apparaîtront renfermant, en leur gros sel savoureux, plus de bon sens médical qu'il n'y en a dans les insipides
NOTICE
in-folio des auteurs de son temps. Eux compilaient, lui jugeait.
Cette immixtion de la science dans le roman, ce mariage de l'éclat de rire et de la médecine, cela a eu plus d'un résultat. Cela nous a donné le tableau et souvent la charge de l'art de guérir tel qu'on le pratiquait du temps de Rabelais^ et cela a enrichi la langue. Des locutions, des idées, des termes précieux, qui ne seraient jamais entrés dans le langage, s'y sont implantés pour l'éclaircir et le rendre plus flexible; des pratiques médicales dangereuses ont été tuées par un bon mot, des croyances physiologiques absurdes ont été déracinées par une plaisanterie, des contes grivois ont servi à la vulgarisation de saines notions anatomiques : l'art de guérir doit se joindre à la philosophie pour applaudir à l'érection des statues de Rabelais à Tours et à Chinon,
D. FÉLIX Brémond.
PRÉFACE
1 y a environ un siècle, un rédacteur de ï Encyclopédie écrivait :
« Rabelais est bien phs connu dans le monde savant par ses facéties spirituelles que comme médecin. »
Ce qui était vrai du temps de Diderot et de d'Alembert est encore vrai aujourd'hui ; et pourtant l'auteur de Pantagruel a été étudié et commenté de cent façons.
Les Le Duchat, les Dernier, les Lemotheux, les Marsy, les Ginguené, les Johanneau, les Lacroix, les Rathery, lesDesmarets, ont donné de ses œuvres des éditions recommandables et pré^ cieuses à plus d'un titre : ceux-ci ont montré dans Rabelais le satirique profond, le philosophe hardi ; ceux-là ont fait voir en lui le conteur agréable, le représentant le plus autorisé de la plaisanterie gauloise. Tous ont admiré en lui
PRÉFACE
l'universalité des connaissances, mais nul n'a songé à présenter au lecteur Rabelais homme de sciences, — nous employons le mot. sciences dans sa signification opposée à celle du mot lettres, — nul ne s'est attaché à commenter, à étudier Rabelais médecin.
Alors qu'on s'était mis l'esprit à la torture pour fiùre concorder avec l'histoire politique et galante d'un siècle les aventures de personnages imaginaires éclos dans le cerveau d'un écrivain, il n'est venu à personne l'idée naturelle de remarquer que cet écrivain était médecin^ et qu'on pourrait trouver dans ses livres le tableau rétrospectif de la médecine de son temps. Cette idée que nul n'avait mise en pratique,, nous l'avons eue ; cette besogne spéciale que nul n'a songé à tenter, nous l'avons entreprise et nous venons offrir au public savant, sous forme de notes accompagnant le texte de Rabelais, le résultat de nos recherches.
Notre publication a-t-elle quelque chance d'être bien accueiUie ? — Cela n'est pas impossible. Les amis de la vieille littérature pourront trouver quelque intérêt à un travail qui est de nature à éclaircir d'anciens textes; les médecins reconnaîtront, peut-être, avec nous qu'extraire l'essence et le germe de la science d'un ouvrage
PRÉFACE
réputé frivole est une œuvre saine et digne d'un homme sérieux.
Nous avons dit à nos lecteurs quel est notre dessein; nous n'avons plus qu'à ajouter ceci avant d'entrer en matière :
Nous nous considérerions comme amplement payé d'un labeur de plusieurs années si nos notes et nos éclaircissements parvenaient à propager cet axiome :
Rabelais n'est pas seulement le premier des saliriques français, le père de Voltaire et de Molière, c'est encore un grand médecin.
D' F. BUHMOND.