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CHAPITRE XXXII

Comment Grandgousicr, pour achepter paix, feit rendre les fouaces.

(^°^ tant se teut le bon homme Gallet : ^ mais Picrochole à tous ses propos ne 'lAlé]^ répond aukre chose, sinon : « Venez les quérir, venez les quérir. Ils (113) ont belle couille et moule. Ils ^vous braj'eront de la fouace. »

Adoncques retourne vers Grandgousier, lequel trouva à genoulx, teste nuë, encliné en un petit coin de son cabinet, priant Dieu, qu'il voulsist amollir la cholère de Picrochole, et le mettre au poinct de raison sans y procéder par force Quand il vit le bon homme de retour, il lui demanda : «Ha! mon ami, mon ami, quelles nouvelles m'apportez vous? — Il n'y ha, dit Gallef ordre : cest homme est du tout hors du sens e^ délaissé de Dieu. — Voire mais, dist Grand-t

(113) « Ils ont... », nous ne voyons pas dans cette pièce tout ce qu'y ont trouvé Burgaud des Marets et Rathery. Cela nous paraît être tout simplement une exclamation triviale dans le genre de celles-ci : Vous me faites une belle jambe, — cela me rend le mollet bien fait.

Nous avons indiqué au n° 6$ de nos notes une expression que nous considérons de la même façoti.

RA15ELAIS MÉDECIN.

gousier, mon ami, quelle cause prétend-il de cest excès? — Il ne m'ha, dist Gallet, cause quelconque exposé : sinon qu'il dict en choléra quelques mots de fouaces. Je ne sçai si l'on n'auroit poinct faict oultrage à ses fouaciers. — Je le veulx, dist Grandgousier, bien entendre devant qu'aultre chose délibérer sus ce que seroit de faire. »

Alors manda sçavoir de cest affaire : et trouva pour vrai qu'on avoit prins par force quelques fouaces de ses gcnts, et que Marquet avoit reçeu un coup (*) de tribard sus la teste. Toutesfois que le tout avoit esté bien payé, et que le dict Marquet avoit premier blessé Forgier de son fouet par les jambes. Et sembla à tout son conseil qu'en toute force il se debvoit deffendre. « Ce non obstant, dist Grandgousier, puis qu'il n'est question que de quelques fouaces, j'essayerai le contenter : car il me desplaist par trop de lever guerre. »

Adoncques s'enquesta combien on avoit prins de touaces, et entendent quatre ou cinq douzaines, commanda qu'on en feist cinq charretées en icelle nuict, et que l'une fust de fouaces faictes à beau beurre, beaulx moyeux d'œufs, beau zaffran et belles espices, pour estre distribuées à Marquet ; et que pour ses intérêts il lui donnoit sept cents mille et trois philippus pour payer les barbiers qui l'auroient pansé (113 bis) ;

(113 bis) Longtemps les barbiers ont pratiqué les opérations de la petite chirurgie. Fn 1505, la Faculté de mé-

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et d'abundant lui donnoit la métairie de la Pomardicre à perpétuité franche pour lui et les siens.

Pour le tout conduire et passer fut envoyé Gnllet. Lequel par le chemin, feit cueiUir près de la saulsaye force grands rameaulx de cannes et roseaulx, et en feit armer autour leurs charrettes et chascun des chartiers. Lui-mesme en tint un en sa main : par ce voulant donner à cognoistre qu'ils ne demandoient que paix et qu'ils venoient pour l'achepter.

Eulx, venus à la porte^, requirent parler à Picrochole de par Grandgousier. Picrochole ne voulut oncques les laisser entrer, ni aller à eulx parler et leur manda qu'il estoit cmpesché, mais qu'ils dissent ce qu'ils vouldroient au capitaine Toucquedillon, lequel nffustoit quelque pièce sus les murailles. Adonc lui dist le bon homme : « Seigneur, pour vous retirer de tout ce débat et oster toute excuse que ne retournez en nostre première alliance, nous vous rendons présentement les fouaces, dont est la controverse. Cinq douzaines en prindrent nos gens; elles feurent très bien payées : nous aimons tant la paix que nous en rendons cinq charrettées : desquelles ceste ici sera pour Marquet qui plus

decine décerna à leur corporation le titre de « corps des barbiers-chirurgiens » ; la Révolution, dit Littré, élimina « cette chirurgie de bas étage » .

— La Pomardière, d'après Sardou, rappellerait la pomvutde, l'onguent dont Marquet avait été oint.

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se plainct. D'advantagc, pour le contenter entièrement, voilà sept cents mille et trois philippus que je lui livre; et, pour l'intérest qu'il pourroit prétendre, je lui cède la métairie de la Pomardière à perpétuité, pour lui et les siens possédable en franc alloi : voyez ci le contract de la transaction. Et pour Dieu vivons doresnavant en paix, et vous retirez en vos terres joyeusement : cédants ceste place ici, en laquelle n'avez droict quelconque, comme bien la confessez. Et amis comme paravant. »

Toucquedillon racompta letoutàPicrochole, et de plus en plus envenima son courage, lui disant : « Ces rustres ont belle paour : par Dieu, Grandgousier se concilie (114), le pauvre buveur : ce n'est son art aller en guerre, mais oui bien vider les flacons. Je suis d'opinion que retenons ces fouaces et l'argent, et au reste nous hastons de remparer ici et poursuivre nostre fortune. Mais pensent-ils bien avoir affaire à une

(114) Toutes les émotions vives peuvent donner la diarrhée : la frayeur est du nombre. Les vieux conteurs se sont plu à constater cet effet pathologique de la peur :

« Il se conchioit tout de maie peur. » (Merlin Coccaic, liv. XXIV.)

« Sa renommée estoit si grande qu'il n'y avoit semblables à Renaud qui n'embrenassent leurs chausses de peur, oyants seulement parler de Balde. » (id. liv. IV.)

« La peur extrême et l'extrême ardeur de courage troublent également le ventre et le laschent. » (Montaigne, I, 540

Dans les Aveniures du baron de Faiieste, le Gascon vanard s'écrie : « Les diables cliient de peur de me voir. »

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duppe, devons paistre ces fouaces? Voilà que c'est : le bon traictement et la grande familiarité que leur avez par ci devant tenue vous ont rendu envers eulx contemptible. Oignez villain, il vous poindra. Poignez villain, il vous oindra. — Ça, ça, ça, dit Picrochole, sainct Jacques, ils en auront; faictes ainsi qu'avez dit. — D'une chose, dit Toucquedillon, vous veulx-je advertir. Nous sommes ici assez mal avitaillés et pourvus maigrement des harnois de gueule (i 1 5). Si Grandgousier nous mettoit siège, dès à présent m'en irois faire arracher les dents toutes, seulement que trois restassent, aultant à vos gents comme à moi (*) avec icelles nous n'avancerons que trop à manger nos munitions. — Nous, dist Picrochole, n'aurons que trop mangeailles. Sommes-nous ici pour manger ou pour batailler? — Pour batailler vraiement, dist Toucquedillon; mais de la panse vient la danse (116), et où faim règne, force exule. — Tant jaser! dist Picrochole. Saisissez ce qu'ils ont amené. »

Adoncques prindrent argent, et fouaces, et

(115) Façon technique fort originale de dire: « les vivres n'abondent pas. »

(116) C'est le ventre plein qu'il faut danser, batailler. Quand on soufire de la faim on perd ses forces : voilà la signification exacte de l'adage cité. Il est facile de s'en convaincre en lisant la comédie médico-morale composée au quinzième siècle par Nicole de la Chesnaye sous ce titre : la Condamnation de Bancquet. Mais ce proverbe a aussi un autre sens, comme on peut le voir par ce passage

RABELAIS AÎÉDECIN.

bœufs, et charrettes; et les renvoyarent sans niot dire, sinon que plus n'approchassent de si près pour la cause qu'on leur diroit demain. Ainsi sans rien iaire, retournarcnt devers Grandgousier, et lui comptarent le tout : adjoustants qu'il n'estoit aulcun espoir de les tirer à paix, sinon à vive et forte guerre.

de Mûliiiet, auteur des Freux de Gourmandise : (c'est Loth qui parle)

« Tant horriblement je souppay Que tous mes cinq sens me faillirent, Mes deux filles si m'assaillirent Que j engrossay par ignorance :

De la pance vient la dnnce. »

Il y avait h\ une occasion d'équivoque qùe Rabelais ie serait bien gardé de laisser échapper.

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