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CHAPITRE IV

De l'enfance de Pantagruel.

Je trouve par les anciens historiographes et poètes que plusieurs sont nés en ce monde en façons bien estranges que seroient trop longues à racompter : lisez (179) le septiesme livre de Pline, si avez loisir. Mais vous n'en ouisles jamais d'une si merveilleuse comme fut celle do Pantagruel : car c'estoit chose difficile à croire, comment il creut en corps et en force en peu de temps. Et n'estoit rien Hercules, qui estant au berceau tua les deux serpents : car lesdicts serpents estoient bien petits et fragiles. Mais Pantagruel, estant encores au berceau, feit cas bien espouventables. Je laisse ici à dire comment à chascun de ses repas il humoit le laict de quatre mille six cents vaches (*), et comment, pour lui faire un paeslon à cuire sa bouillie, furent occupés tous les paesliers de Saulmur en Anjou, de Villedieu en Normandie, de Brament en Lorraine ; et lui bailloit-on ladicte bouillie en un grand tymbre, qui est encore de présent à Bourges près du palais : mais les dents lui estoient desja tant creues (179 A) et fortifiées, qu'il en rompit dudict tymbre im grand morceau, comme très-bien apparoist.

(179) V. noie 44.

(179 A) L'évolution des dénis est une fonction qui commence généralement du quatrième au dixième mois. On observe pourtant des cas dans lesquels les donts se montrent à une époque plus rapprochée de la naissance. Les enfants qui devancent ainsi les autres sont robustes; ils ont quelques-unes des qualités physiques que Rabelais donne au jeune Pantagruel.

RADELAIB MÉniîCIN.

Certain jour vei's le matin, qu'on le vouloit faire teter une de ses vaches (car de nourrices il n'en eut jamais aultrement comme dict l'iiistoire), il se deffeit des liens qui le tenoiént au berceau un des bras, et vous prend ladicte vache par dessoubs le jarret, et lui mangea les deux tetins (") et la moitié du ventre, avec le foie et les rognons (*); et Teust toute dévorée, n'eust esté qu'elle crioit horriblement comme si les loups la tenoicnt aux jambes : auquel cri le monde arriva, et ostarent ladicte vache à Pantagruel. Mais ils ne sceurent si bien faire que le jarret ne lui en deincurast comme il le tenoit, et le mangeoit très-bien, comme feriez d'une saulcicc, et quand on lui voulut oster l'os, il l'avala bientost, comme un cormoran feroit \in petit poisson, et après commencea à dire : « Bon, bon, bon ! » car il ne sçavoit encore bien parler : voulant donner à entendre, qui l'avoit trouvé fort bon; et qu'il n'en falloit plus qu'aultant. Ce que voyants cculx qui le servoient, le liarent à gros cables comme sont ceulx que l'ont faict à Tain pour le voyage du sel à Lyon; ou comme sont ceulx de la grand nauf françoise qui est au port de Grâce en Normandie. Mais quelquefois, qu'un grand ours que nourrissoit son père escapa, et lui vcnoit leichcr le visage, car les nourrices ne lui avoient bien à point torché les babines, il se deffeit desdicts cables aussi facilement comme Samson d'entre les Philistins, et vous print monsieur de l'ours, et le . mist en pièces comme un poullet, et vous en feit une bonne gorge chauldc pour ce repast. Parquoi, craignant Gargantua qu'il se gastast (17'JB), trouva quatre

(179 B) Le verbe gâler a ici la significalion que lui donne La Fontaine, dans la fable où il nous montre un loup victime de son avarice :

a par terre.

Mal en point, sanglant et gâté. »

ou celle de ce passage de la moralité du vieil amoureux, disant au jeune homme inexpérimenté :

« d'amour

Ne voys-tu pas de jour en jour Comme plusieurs en sont gdlés •

PANTAGRUEL

grosses chaînes de fer pour le lier, et feit faire des arcs-boulants à son berceau l)ien afastés. Et de ces chaines en avez une à la Rochelle, que l'on lève au soir entre les deux grosses tours du Havre. L'aultre est à Lyon. L'aultre, à Angiers. Et la quarte fut emportée des diables pour lier Lucifer qui se dçschainoit en ce temps-là, à cause d'une colique (") qui le tourmentoit extraordinairement, pour avoir mangé l'âme d'un sergent en fricassée à son desjeuner. D'ond povez bien croire ce que dict Nicolas de Lyra sus le passage du.psaultier où il est escript : Et Og Regem Basan : que le dit Og, estant encore petit, estoit tant fort et robuste, qu'il le falloit lier de chaines de fer en son berceau. Et ainsi demoura coi et pacifique -• car il ne povoit rompre tant facilement lesdictes chaines, mesmement qu'il n'avoit pas espace au berceau de donner la secousse (*) des bras. Mais voici que arriva un jour d'une grande feste, que son père Gargantua faisoit un beau banquet à touls les princes de sa court. Je croi bien que touts les officiers estoient tant occupés au service du festin, que l'on ne se soucioit du pauvre Pantagruel, et demouroit ainsi à reculorum. Que feit-il? Qu'il feit? mes bonnes gents? Escoutez. Il essaya de rompre les chaines du berceau avecques les bras, mais il ne put, car elles estoient trop fortes : adonc il trépigna tant des pieds qu'il rompit le bout de son berceau, qui toutesfois estoit d'une grosse poste de sept empans en quarré, et ainsi qu'il eut mis les pieds dehors, il s'avala le mieulx qu'il put, en sorte qu'il touchoit les pieds en terre. Et alors, avecques grande puissance se leva, emportant son berceau sur l'eschine ainsi lié, comme une tortue qui monte contre une muraille; et à le voir sembloit que ce fust une grande carraque de cinq cents tonneaulx qui fust debout. En ce poinct entra en la salle où l'on lianquetoit, si hardiment qu'il espouvanta bien l'assistant : mais, par aultant qu'il avoit les bras liés dedans, il ne povoit rien prendre à manger : mais en grande poine s'inclinoit pour prendre à tout la langue quelque lippée. Quoi voyant son père, entendit bien que l'on l'avoit

RADELAIS MÉDECIN.

laissé sans lui bailler à repaistre, et commenda qu'il fust délié desdictes chaînes, par le conseil des princes et seigneurs assistants ; ensemble aussi que les médecins de Gargantua disoient que, si Ton le lenoit ainsi au berceau, que seroit toute sa vie subject à la gravelle (180). Lors qu'il fut deschainé, l'on le feit asseoir, et reput fort bien, et mist son dict berceau en plus de cinq cents mille pièces d'un coup de poing qu'il frappa au milieu par despit, avec protestation de jamais n'y relourncr.

(180) La gravelte, maladie caraclérisée par l'oxislenco de petits graviers dans les urines, est encore assez mal expliquoiî quant à ses causes premières. Cependant on s'accorde à admeUre que la formation des produits spéciaux aux calculeux dépend de circonstances gênant ou suspendant la circulation de l'urino : le séjour prolongé au lit pourrait être une de ces causes prédisposantes.

PANTAGRUEL

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