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CHAPITRE VI

Comment Pantaoruel rencontra un Limosin, qui contrefaisait le langage françois.

Quelque jour, je ne sçai quand, Pantagruel se pourmenoit après souper avecques ses compagnons, par la porte d'oncl l'on va à Paris, là rencontra un escholier (183 B) lout jolict, qui venoit par icellui chemin ; et après qu'ils se furent salués, lui demanda : «Mon ami, d'ond viens-tu à cestc lieurc? — L'cscholier lui respondit : De l'almc, inclyte et célèbre académie, que l'on vocile Lutèce. — Qu'est-ce à dire ? dist Pantagruel, à un de ses gents? — C'est, responditil, de Paris. — Tu viens doncques de Paris ? dist il. Et à quoi passez vous le temps, vous aultres messieurs cstudiants au dict Paris '? — Respondit l'escholier : Nous transfretons la Scquane au diluculc et crépuscule : nous déambulons par les compites et quadrivies de l'urbe ; nous despuraons la verbocination laliale : et comme verisimiles amorabonds, captons la benevolence de lomnijuge, omnitorme, et omnigene sexe féminin. Certaines diecules, nous invisons les lupanares de Champgaillard, de Malcon, de Cul de sac, de Bourbon, de Huslieu, et en ecstase venereique inculcons nos veretres (184) és penitissimes

(183 B) Du Petit Tliouars a pensé que l'écolier limousin, dont il est question dans ce chapitre, était un médecin contemporain de Rabelais, qui traduisit Galien en termes baroques. Ce médecin s'appelait Ervé Fayard ; il n'est pas sûr qu'il ait réellement servi de modèle à l'auteur de Pantagruel.

(184) Verelre de veretrum ; penetissime, de penitut, profond ; recesseï, de receitui, cavités; pudendeÊ de pudenda.

PANTAGROEL.

recesses des pudendes de ces meretricules amicabilissimes. Puis cauponizons és tabernes méritoires de la Pomme' de pin, du Castes de la Magdalene, et de la Mule, belles spatules vervecines perforaminées de petrosil. Et si par forte fortune y a rarité ou pénurie de pecune en nos marsupies (184 A) et soient exhaustés de métal ferruginé, pour l'escol nous dimittons nos codices et vestes opignerées, prestolants les tabellaires à venir des pénates et lares patriotiques. »

A quoi Pantagruel dist : « Que diable de language est ceci ? Par Dieu tu es quelque hérétique. — Senior non, dist l'escholier, car libentissimement, dès ce qu'il illucesce quelque minutule lesche du jour, je deraigre en quelqu'un de ces tant bien architectés moustiers ; et là, me irrotant de belle eau lustrale, grignotte d'un transon de quelque missique precation de nos sacrificules. Et submirmillant mes precules boraires, esclue et abstei'ge mon anime de ses inquinaments nocturnes. Je révère les olympicoles. Je vénère latrialement le supernel astripotent. Je dîlige et redame mes proximes. Je serve les prescripts decalogiques : et, selon la facultatule de mes vires : n'en discede la late unguicule. Bien est veriforme qu'à cause que Mammone ne supergurgite goutte en mes locules, je suis quelque peu rare et lent à supereroger les eleemosynes à ces egènes queritants leur stipeostialement,

— Et bren, bren ('184 B), dist Pantagruel, qu'est-ce que veult dire ce l'ol ? Jo crois qu'il nous forge ici quelque language diabolique, et qu'il nous charme comme enchanteur. — A quoi dist un de ses gents : Seigneur, sans double ce galant veult contrefaire la langue des Parisians ; mais il ne faict qu'escorcher le

(18 J A) Mnrsupie, de [iaptrOnov, bourse, d'où on a fait marsiipiaux, groupe d'animaux dont les femelles portent une poche abdominale dans laquelle les petits achèvent leur développement, après être sortis de la matrice .

(184 B) Bren, mot celtique, signifiait «on et s'employait par métaphore dans le sens de matière fécale. (M. A, L. Saudou.)

RABELAIS MÉni;C.IN.

latin, et cuide ainsi pindariser ; et lui semble bien qu'il est quelque grand orateur en françois, parce qu'il dédaigne l'usance commune de parler. — A quoi dist Pantagruel : Est-il vrai ? — L'escholier respondit : Senior missaire, mon génie n'est poinct apte nute à ce que dict ce flagitiose nebulon, pour escorier la cuticule de nostre vernacule gallique : mais viceversement, je gnave opère, et par vèlcs et rames je me enite de le locupleter de la redandance latinicome. — Par Dieu, dist Pantagruel, je vous apprendi-ai à parler. Mais devant respond-moi, d'ond es-tu? A quoi dist l'escholier : L'origine primève de mes aves et ataves fut indigène des régions Lemoviques, où requiesce le corpore de l'agiotate sainct Blartial. — J'entends bien, dist Pantagruel. Tu es Limosin, pour tout potage. Et tu veulx ici contrefaire le Parisian. Or vien ça que je te donne un tour de peigne. »

Lors le print à la gorge, lui disant : « Tu escorches le latin ; par saincl Jean, je te ferai escorchcr le regnard (185), car je t'cscorchcrai tout vif. — Lors commença le pauvre Limosin à dire : Vée dicou gcntilastre, ho sainct Marsault, adjouda mi ! Hau, hau ! laifisas à que au nom de Dious, et ne me touquas grou. — A quoi dist Pantagruel ; A ceste heure parles tu naturellement. «

Et ainsi le laissa ; car le pauvre Limosin conchioit

(iSo) V. note 37 bis. CeUe expression écoicher le renord, signifiant vomir, est très commune dans les œuvres postérieures au Gargantun.Oa la trouve rarement dans los nombreuses farces, sotiies et moralités réunies par Edouard Fournier sous ce litre : le Thidtre français avant la renaissance. Elle est pourtant dans le prologue des « Neapolitaines », comédie de François d'Aroboiso. « Au temps qui court, dit l'auteur, chacun veut prendre un peigne et s'en mesler, chacun veut escorcher le renard, n

Edouard Fournier a expliqué « chacun veut escorcher le renard » par « chacun veut faire le fin, chacun veut prendre la peau de l'animal rusé ». C'est le seul commentateur qui ait, à notre connaissance, interprété ainsi une expression dont nous aurons l'occasion de reparler.

PANTAGRUEL

toutes ses chausses (186), qui estoient faictes à queue de merlus, et non à plain fonds ; dont dist Pantagruel : « Sainct Alipantin , corne mi de bas, quelle civette (187)1 Au diable soit le mascherabe, tant il put. » Et le laissa. Mais ce lui fut un tel remords toute sa vie, et tant fut altéré, qu'il disoit souvent que Pantagruel le tenoit à la gorge. Et après quelques années, mourut de la mort Roland (188), ce faisant la vengeance divine, et nous démonstrant ce que dict le philosophe, et Aule Gelle, qu'il nous convient parler selon le language usité , et, comme disoit Octavian Auguste, qu'il fault éviter les mots espaves, en pareille diligence que les patrons de navire évitent les rochers de mer,

(186) V. noie 114.

(187) V. noies 3 et ISS bis.

(188) Mourir de la mort Roland, dit le bibliophile Jacob, dans saâ noies sur les Farces el MoraliUt du xv siècle, c'est mourir de soif') car dans les anciennes épopées, le paladin Roland, assailli à Roncevaux par les Sarrazins qui poursuivaient l'armée de Charlemagne, souffre tellement de la soif, qu'il cherche à l'étancher en buvant le sang de ses blessures.

D'après la Chronique des prouesses de C.harlemagne, de l'archevêque Turpin, imprimée en 150S, Roland mourut en jouant de son cor d'ivoire, avec une force telle que les veines de son gosier se rompirent et qu'il rendit tout son sang, par la bouche et par les narines

Ici, la mort Roland, qui vient finir les jours du limousin, doit s'entendre des suites de quelque affection de la bouche ou du larynï, punissant n par vengeance divine s les organes qui avaient péché.

RABELAIS .MÉDKCIN.

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