CHAPITRE XIX
Comment Panurge feit '< quinault l'Anglais, qui arguait par signes.
Adonccfues, tout le monde assistant et escoutant en bonne silence, l'Anglois leva hault en l'aer les deux mains séparément, clouant toutes les extrémités des doigts en forme qu'on nomme en chinonnois, cul de poulie (235 C), et frappa de l'une l'aultre par les ongles quatre fois, puis les ouvrit : ainsi aplat de l'une frappa l'aultre en son strident une fois, derechef les joignant comme dessus frappa deux fois ; et quatre fois derechef les ouvrant. Puis les remit joinctes et estendues l'une jouxte l'autre, comme semblant dévotement Dieu prier. Panurge soubdain leva en l'aer la main dextre, puis d'icelle mist le poulce dedans la narine d'icellui coslé, tenant les quatre doigts estendus et serrés par leur ordre en ligne parallèle à la pinne (235 D) du nez, fermant l'œil gausche entièrement, et guignant du dextre avec profonde dépression de la sourcille, et paulpière. Puis la gausche leva hault, avecques fort serrement et extension des quatre doigts et élévation du poulce, et la tenoit en ligne directement correspondante à l'assiète de la dextre, avec distance entre les deux d'une coubdée et demie. Cela faict, en pareille forme baissa contre terre l'une et l'aultre main : finalement les tint on milieu, comme visant droict au nez de l'Anglois.
« Et si Mercure, » dist l'Anglois. Là Panurge inter-
(233 C) Le terme « Chinonnois s cul de poule » est, bel et bien, scientifique. Les chirurgiens disent de certaines fistules qu'elles sont «en cul do poule » ; les vétérinaires ont appelé a cul de poule » une ulcération dont les bords sont en dehors; on observe généralement cette forme dans le farcin.
rompt disant : « \'ous avez parlé, masque. » Lors feist l'Anglois tels signes : la main gauscho toute ouverte il leva liault en l'aer, puis ferma au poing les quatre doigts d'icelle, et le poulce estendu assit sur la pinne (535 D) du nez. Soubdain après, leva la de.xtrc toute ouverte, et toute ouverte la baissa joignant le poulce au lieu que fermoit le petit doigt de la gausche, et les quatre doigts d'icelle mouvoit lentement eu Tacr. Puis au rebours leil de la dcxtre ce qu'il avoit faict de la gausclie, et de la gauscho ce que avoit faict de la dextre. Panurgc, de ce non estonné, lira en l'aer sa trisniégistc braguette (236) de la gausche, et de la dextre en tira un transon do cosle bovine blanche, et doux pièces do bois de forme pareille, l'une d'ébèno noire, l'aultrc do brcsil incarnat, et les mist entre les doigts d'icelle en bonne symniétrie ; et les choquant ensemble, faisoii son, tel que font les ladres {T^G A) en Bretagne avecqucs leur.s cliquettes.
(233 D) Pinna, aile, et aussi nageoir'\
(230) V. note 40 bis. « Ce v»in modèle et iiiulile d'un raembro que nous ne pouvons seulement lionnesiomenl nommer, duquel toutefois nous ne faisons monstre parade en public. » (Montaigne, Essais, l, iSii.)
(230 A) V. notes 80, 22(1 li. — Quand les lépreux sortaient des établissements spéciaux, qu'on leur aviiil bâtis on grand nombre aux .W" et XVI* siècles, ils étaient tenus do s'annoncer par le bruit do deu.\ pulelles de bois, frappant l'une contre l'autre, appeloos cUquetlcs, claquettes ou languettes. Comme il leur était inteidil d'ontrer cliez les boulangers, ils se servaient do col instrument quand ils voulaient demander un morceau do pain. Uans son Histoire de la mériccine, Sprengel assure que, si un lépreux marchait de nuit, il ét-iit obligé de faire retentir cunlinuelleinunt ses cliquettes. (Juand venait le jour, il ne pouvait, d'après Poucbot, parler aux passants, à moins qu'ils ne fussent sous le vent, pour préserver ceu.\-ci de ses exhalaisons. Astruc rapporte que lorsqu'un lépreux se rendait en pèlerinage, il devait por- 1er des gants de laine blanche, afin de pouvoir éire reconnu de loin.
Au chapitre XII De la vérulle et de la lèpre, Ambroise Paré a écrit : I Aujourd'huy on baille aux ladres des cliquettes et un baril, à fin qu'ils soient conneus du peuple. » Au livre des monstret, cbap. XXlll, le même auteur dit encore : <t Un gros manant qui cunirefaisuit le ladre, tenant en sa main droite des cliquettes, les faisant cliqueter assez haut : la face couverte de gros boutons. »
PANTAGRUEL
mieulx toutesfois résonnant et plus harmonieux : et de la langue contracte dedans la bouche fredonnoit joyeusement, tousjours regardant l'Anglois.
Les théologiens, médicins (") et chirurgiens pensarent que par ce signe il inféroit l'Anglais estre ladre. Les conseillers, légistes, et décrétistes, pensoient que ce faisant il vouloit conclure quelque espèce de félicité humaine consister en estât de ladrerie (236 B),* comme jadis maintenoit le Seigneur. L'Anglois pour ce ne s'effraya, et levant les deux mains en l'aer, les tint en telle forme que les trois maistres doigts serroit au poing, et passoit les poulces entre les doigts indice et moyen ; et les doigts auriculaires demouroient en leurs étendues : ainsi le présentoit à Panurge, puis les accoupla, de mode que le poulce ^ dextre touchoit le gausche, et le doigt petit gausche touchoit le dextre. A ce, Panurge, sans mot dire, leva les mains, et en feit tel signe : de la main gausche il joignit l'ongle du doigt indice de l'ongle du poulce.
(236 B) Ces malheureux ladres, ainsi redoutés el tenus à l'écart, passaient pour posséder deux choses que n'ont pas les autres hommes ils étaient toujours prêts pour l'acte vénérien, ils nn connaissaient pas la douleur physique.
Paracelse avait dit : la lèpre excite la luxure; d'où l'expression de ladre vert, que l'on trouve dans te Baron ds Fœnestc, où Daubigno appelle le disciple 'de Ramus, Cayer « puant, vérolé, ladre vert ».
En tête des premières éditions de la satire ménippée, l'imprimeur avait écrit : « 11 faudra qu'ils soyent parfaitement ladres clavelei, s'ils ne sentent ce poignant esguillon. »
Ambroise Paré a appuyé de son autorité la croyance aux deux avantages signalés ci-dessus. « Les lépreux, dit-Il, désirent grandement le coït, à cause qu'ils sentent grande chaleur aux parties internes de leur corps, et parlant bruslent du désir de dame Vénus. > {De la petite véroUe, chap. ViU.) Au chapitre X de lu vérolle, le grand chirurgien ajouta : a Les ladres ont une stupeur ou diminution de lu faculté sensitive,.. Je me suis souvent trouvé à l'espreuvo des ladres, et entre tous les signes dignes d'estre bien notés, celuy-cy m'estoit commun, c'est que les ayant piqués d'une assez grosse ei longue espingle au gros tendon qui s'attathe au talon. qui est fort sensible par-dessus les autres, et voyant qu'ils n'en senioient rien, bien que j'eusse poussé l'aiguille fort avant, je conclus que véritablement ils sont ladres. »
faisant au milieu de la distance comme une boucle, et de la main dextre serroit touts les doigts au poing, excepté le doigt indice, lequel il mettoit et tiroit souvent par entre les deux autres sus dicts de la main gausche ; puis do la dextre estendit le doigt indice et le milieu, les esloignant le mieulx qu'il povoit, et les tirant vers Thaumaste : puis mettoit le poulce de la main gausche sus l'anglet (23G C) de l'œil gauche, estendant toute la main comme une aile d'oiseau, ou une pinne de poisson (236 D), et la mouvant bien mignonnement de çà et de là ; aultant en faisoit de la dextre sur l'angle de l'œil dextre.
Thaumaste commcncoa pasiir et trembler, et lui feit tel signe : de la main dextre il frappa du doigt milieu contre le muscle de la vole (236 E), qui est au dessoubs le poulce, puis mist le doigt indice de la dextre en pareille boucle de la senestre ; mais il le mist par dessoubs, non par dessus, comme faisoit Panurge. Adoncques Panurge frappe la main contre sus l'autre, et soufile en paulme : ce faict met encores le doigt indice de la dextre en la boucle de la gausche, le tirant et mettant souvent ; puis estendit le menton, regardant ententivement Thaumaste, Le monde, qui n'entendoit rien à ces signes, entendit bien qu'en ce il demandoit sans dire mot, à Thaumaste : « Que voulezvous dire là 'l » De faict Thaumaste commencea suer à grosses gouttes, et sembloit bien un homme qui fust ravi en haulte contemplation. Puis s'advisa, et mist touts les ongles de la gausche contre ceulx de la dextre, ouvrant les doigts, comme si ce eussent esté demis cercles, et eslevoit tant qu'il povoit les mains, en ce signe.
A qui Panurge soubdain mist le poulce de la main
(2,16 C) Anglet doit désigner l'angle inlerne de l'œil. (236 D) V. noie i33 D.
(236 E) Pline, Varron et plusieurs autres appelaient Vola la face palmaire de la main. Le muscle « de la vole », qui est au-dessous du pouce, doit s'entendre de toute la masse ■musculaire qui constitue l'ominence ihenar.
PANTAGRUEL
dcxtre soubs les mandibules, et le doigt auriculaire d'icelle en la bouche de la gausche, et en ce point f aisoit sonner (*) ses dents bien mélodieusement les basses contre les haultes.
Thaumaste de grand ahan se leva, mais en se levant feit un gros ped de boulanger (car le bran vint après) et pissa vinaigre (237) bien fort, et puoit comme tous les diables. Les assistants commencearent se estouper le nez, car il se conchioit (237 A) d'angustie ; puis leva la main dextre la clouant de telle façon qu'il assembloit les bouts de tous les doigts ensemble, et la main gausche assit toute pleine sur la poictrine. A quoi Tanurge lira sa braguette (237 B) avecques son floc, et l'estendit d'une coubdée et demie, et la tenoit en l'aer de la main gausche et de la dextre print sa pomme d'orange, et la jectant en l'aer par sept fois, à la huicticsme la cacha au poing de la dextre, la tenant en hault tout coi ; puis commencea secouer sa belle braguette, la monstrant à Thaumaste.
Après cela, Thaumaste commencea enfler les deux joues comme un cornemuseur, et souffloit comme s'il enfloit une vessie de porc. A quoi Panurge mist un doigt de la gausche au trou du cul, et de la bouche tiroit l'aer comme quand on mange des huistres en escaille ("), ou quand on hume sa soupe ; ce faict, ouvre quelque peu de la bouche, et avec le plat de la main dextre frappoit dessus, faisant en ce un grand son et profond, comme s'il venoit de la superficie du
(237; V. note 234. — Dans la Comédie de Proverbes, d'Adrien de Montluc, un poltron s'écrie après une algarade : « Pour moy, il faut que je vous confesse que j'ai pensé pisser de peur. »
(237 A) Amjustia, inquiétude, détresse.
Cet effet de la frayeur, que nous avons vu plusieurs fois indiqué dans les chapitres qui précèdent, on le trouve, malgré sa.malpropreté, dans tous les auteurs du xvi" siècle. On n'a même pas' craint de le mettre au théâtre. Dans la pièce citée plus haut, Adrien de Montluc fait dire à un de ses acteurs : « J'ay si grand peur, qu'on me boucheroit le cul d'une charretée de foin, »
(237 B) V. noies 49 bis et 236.
RADELAIS MÉDECIN.
diaphragme (238) par la trachée artère, et le foit par seze fois. j\Iais Thaumaste souflloit tousjours comme une oie. Adonc Paiiurge raist le doigt indice de la dextre dedans la bouche, le sei'rant bien fort avec les muscles de la bouche, puis le tiroit; et le tirant faisoit un grand son, comme quand les petits garçons tirent d'un canon de sus (238 A) uvecquos belles rabes, et le teit par neuf fois.
Alors Thaumaste s'escria : « Ha, messieurs, le grand secret ! il y ha mis la main jusques au coubde. » Puis lira un poignard qu'il avoit, le tenant par la poinctc contre bas. A quoi Panurge print sa longue braguette, et la secouoit tant qu'il povoit contre ses cuisses ; puis mist ses deux mains liées' en forme de pigno sus sa teste, tirant lalanguctant qu'il povoit, et tournant les yeulx en la leste, comme une chèvre qui se meurt(239). « Ha j'untcnds , dist Tiuuunaste, mais quoi? » faisant tel signe qu'il mcttoit le manche do son poignard contre sa poictrine, et sus la poinctc mettoit le plat de la main en retournant quelque peu le bout des doigts. A quoi Panurge baissa sa teste du costé gausche, et mist le doigt milieu en l'oreille dextre, élevant le poulce contre mont. Puis croisa les deu.x bras sus sa poictrine, toussant par cinq fois, et à la cinquiesme frappant du pied droict contre terre; puis leva le bras gausche, et serrant touts les doigts au
/238) En frappanl ainsi, Panurge fait pénétrer l'air profondément dans la poitrine, par la trachée, jusqu'à la base des poumons, laquelle est en raiiport aveu le diaphragme : Tout cela est vrai. Ce qui est douteux, c'est que le son ainsi produit vienne réellement, ou même semble venir, du fond du thorax.
(238 A) sus. Sureau.
(239) Nous devons avouer, malgré notre admiration pour Rabelais, que notre auteur favori cherche souvent des mots ou des idées bizaïres, pour le seul plaisir do les trouver, et sans que ces mots ou ces idées représentent quelque chose de bien défini ni de bien exact. Ainsi, « tourner les yeux comme une chèvre qui meurt», ou, au chapitre XX du livre lit, « comme une chèvre qui avorle », nous paraît être une expression du genre de celles dont l'argot moderne fourmille telle que « s'eonuyer comme une croûte de pain ».
poing, tenoit le pouice contre le front, frappant de la main dextre par six fois contre la poictrine. Mais Thaumaste, comme non content de ce, mist le pouice de la gausche sus le bout du nez, fermant le reste de la dicte main. Dont Panurge mist les deux maistres doigts à chascun costé de sa bouche, le retirant tant qu'il povoit et monstrant toutes ses dents : et des deux poulces rabaissoit les paulpières des yeulx bien profundement("), en faisant assez laide grimace, scion que serabloit ès assistants.
RABELAIS MÈDKCIN.