‹ Rachel et la tragédieChapitre 13 sur 26 · MADEMOISELLE RACHEL A SA SŒUR SARAH · texte numérisé non relu

MADEMOISELLE RACHEL A SA SŒUR SARAH

« Ma chère Sarah ,

« Je ne t'ai point écrit plus tôt, parce que je ne savais parler que d'un seul sujet, et il est si triste que je crains toujours de prendre la plume. Mais, pour ne pas tomber entièrement malade (puisque je ne me dois plus à moi seule), je vais prendre mon courage à deux mains et ne te parler que de mes succès en Hollande. Mais je me souviens que j'en viens de donner le détail à ma mère et qu'il serait inutile de le répéter. Eh bien! je vais te parler de Raphaël , de ce cher enfant qui semble m'être envoyé pour soulager mes peines. Je ne puis te dire combien sa présence m'est bonne , combien son dévouement me touche. Mes chagrins, il les voit, et quand il ne les voit pas, il les devine, et tout ce qu'il fait pour m'en distraire est incroyable. Ce n'est pas un jeune homme que j'ai avec moi, non, c'est un homme de cœur. Son caractère est doux , facile et aimable. Sa tenue excellente, toute sa manière enfin parfaite. Il me quitte très-rarement , et ne se promène que quand je me fâche un peu. Il dirige on ne peut mieux nos intérêts; que te dirai-je, enfin? il est mon père, mon enfant, mon ami et mon homme d'affaires. Seulement il croit toujours qu'on veut me tromper, et il est comme le chat qui guette la souris.

(( Me voilà à Liège pour une huitaine de jours tout au plus. Dépêchetoi, si tu veux m'écrire. Mon adresse est : Hôtel Bellevue, à Liège.

« RACHEL

« Juin 1847. ..

« Ma chère mère,

« Me voilà arrivée à Liège en santé assez passable. Je ne puis dire mieux, carmes douleurs n'ont pas cessé. Elles me prennent moins souvent, voilà le mieux que j'éprouve. La chaleur est monstrueuse et m'ôte entièrement l'appétit. Les quatorze jours que j'ai passés à Amsterdam ont été fort tristes, malgré Y immense succès que m'ont fait les Hollandais. N'ayant pu jouer à La Haye à cause de l'absence du roi , la reine m'a fait demander de donner, dans une des plus grandes salles de concert, une soirée dramatique. Je m'y suis rendue le lendemain de ma dernière représentation à Amsterdam, qui était celle de mon bénéfice. Raphaël s'est chargé de me donner la réplique. La reine et les princes assistaient à cette soirée. Mon succès a été des plus beaux. La famille royale m'a fort applaudie, et les quatre cents personnes qui étaient présentes ont suivi ce bon exemple.

« Après avoir lini , la reine m'a fait demander pour me complimenter, et elle s'en est acquittée de l'air le plus gracieux du monde. \a répétition de ma réception en Angleterre : tout y était . même le bracelet, qui est fort joli et pas mal royal. Mais tout cela n'a pas mis la joie dans mon âme, mais pas même le calme. Je suis triste de tout cr qui m'orrtof, et mille fois triste d'être éloignée de mon cher petit enfant. Enfin , aver le temps, je reverrai tout ce (pie j'aime, et peut-être cette joie bien afanèva et bien vive que j'en ressentirai me fera -t -elle oublier les c hagrins qui me poursuivent depuis mon départ de Paris. Écris- moi longuement sur mon petit Alexandre et sur tous. Dis à papa qu'il me prépare aussi mon petit

coin de terrain dans son immense prairie. Je prévois que les fugitifs reviendront tous au bercail. — Je vous embrasse tous tendrement.

■ KACHEL. -

« Ma chère mère ,

« Je pense que la meilleure nouvelle que tu puisses recevoir, c'est un bon bulletin de ma santé. Eh bien! je t'en envoie un rx<iui>.. Jamais, non jamais je ne me suis si bien portée. Il semble que Dieu me dédommage des souffrances que j'ai éprouvées dès ma sortie de l'aris, et qui ne m'ont quittées que quinze jours après. Les chaleurs sont fortes, et cependant je n'éprouve aucune fatigue , mais aucune en vérité.

« Une fois arrivée à Libourne, j'ai été priée, suppliée pour aller à Bordeaux. C'était à huit lieues de distance ; les propositions n'étaient pas précisément brillantes , mais on m'assurait que les artistes étaient fort malheureux, et, comme ils sont en société, ma présence pouvait apporter quelque soulagement à cette troupe un peu abandonnée , comme elles le sont malheureusement un peu partout. Enfin je me suis décidée , et hier j'ai joué Phèdre, et si bien joué, que me voilà obligée d'en donner deux ou trois, non pas des Phèdre, mais des autres tragédies. En somme (sans^ jeu de mot), je crois que ce ne sera pas une mauvaise affaire, et d'ailleurs la ville de Bordeaux renferme un public d'élite, et vraiment après la course de petites villes que je viens de faire, je ne suis pas fâchée de me retremper quelque peu sur une aussi belle scène. Après huit ans de séparation, je ne me souvenais guère de sa magnificence, aussi ai- je eu vraiment du plaisir à donner mon âme ce soir- là au public bordelais.

« Je vous embrasse tous avec la force qui m'est revenue. Soyez heureux que ce soit de loin , car de près vous seriez étouffés sous mes tendresses.

•i HACHE l. ..

P. S. « Mon petit ange d'Alexandre, travailles-tu un peu avec ta tante? Commençons- nous à lire, et puis -je espérer bientôt une longue épître de votre jolie petite main blanche ? »

» Ma chère mère ,

« Mes représentations marchent avec une telle rapidité que je n'ai pas encore pu , depuis mon arrivée à Edimbourg , te donner des nouvelles de ma santé. Mais les trois représentations annoncées ici venant de se clôturer ce soir, je me mets bien vite à mon bureau pour t 'annoncer qu'elles ont passé avec le même succès que les précédentes. Il m'en reste encore trois à jouer avant de pousser mes soupirs vers Paris , ou plutôt vers Montmorency, car c'est là réellement où réside tout ce que j'aime. Demain nous allons à Glascow, dernière ville de souffrance. En trois jours , la farce sera jouée; le 28, après minuit, tout sera dit, votre fdle reviendra dans vos bras , comme dit Fausta à Terginius. Malheureusement le lendemain de ma dernière soirée sera un dimanche, et en Ecosse ni chemin de fer, ni bateau à vapeur, ni voiture, ne marchent. Il nous faudra donc quitter Glascow le

lundi seulement. Avec la meilleure volonté du monde, nous ne pouvons être à Paris le 1er septembre. Dans tous les cas, je t'écrirai encore une fois pour t'annoncer notre arrivée. Mais il est toujours convenu que nous irons vous trouver à Montmorency après avoir débarqué nos effets à nos demeures dans la capitale. Combien il me tarde de presser mon fils dans mes bras et de vous embrasser tous ! Dans ces derniers jours j'ai été un peu souff rante, mais cela n'a duré que fort peu de temps. Aujourd'hui , je rivalise de nouveau avec le Pont -Neuf en santé. Ah! comme je voudrais me voir déjà dans la petite chambre que tu me destines! Comme je vais me flanquer du repos après ces trois mois de pioche (pie je vais avoir enfin terminés! Tâche que ma chambre soit ficelée, si tu veux monoyrr un peu. » Adieu, ma vieille et mon vieux père, à bientôt !

•' KACHEL.

« Edimbourg, 2 h. 1/4 du matin. ••

M \ i) E MO I SE LL E RACIIEL A SOS PERE.

m Mon cher père,

K le suis à Lyon depuis le 5 juillet. J'ai été si fatiguée des répétitions

et des représentations à Marseille, que je n'ai [tu jouer encore qu'une seule fois a Lyon. Aujourd'hui je joue, pour la seconde représentation, Andromnqur. J'ai un point dans le dos qui me fait souffrir depuis dix jours. Croyant (pie cela serait passager, je n'en parlai pas, mais je ncsens<|tie trop que cela prend un caractère. J'ai d'abord éprouvé le mal en écrivant un peu longuement, maintenant j'éprouve la douleur continuellement, excepte lorsque je suis couchée sur le dos. Cette douleur est au coté gauche entre les deux épaules. Je ne puis rien porter de ce bras sans sentir le mal. L'humidité ne fait, je crois, qu'augmenter cela. Il n'a pas cessé de pleuvoir et de faire froid depuis (pie je suis arrivée. Mon moral est un peu affecté, c'est-à-dire triste, et tu sais si la vue de l'hôtel du Nord est faite pour remettre les esprits atteints de mélancolie ! Ce n'est (pie quand je me trouve en face d un public bienveillant , comme celui que je retrouve pour la seconde fois dans cette ville de Lyon qui me rappelle toute mon enfance, (pie j'oublie toutes mes douleurs et souffrances. Quand je songe que j'ai encore onze représentations à donner, je suis effrayée de la fatigue à venir. Enfin je vais tâcher au moins de retrouver chez moi le calme et le repos que me prend chaque

représentation. Pour t'écrire je fais un grand effort, car je te répète que je souffre bien plus lorsque j'écris. Aussi, mon cher père, comme ce que je vais faire ce soir n'est pas pour me donner du repos, je te quitte avec l'espoir que tu te portes bien ainsi que maman , mes frères et sœurs. « Je t'embrasse mille fois.

« Ta fille respectueuse ,

« RACHEL

« Lyon , 10 juillet 1843. »

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