A SA HÈRE
» Ma chère mère, je suis venue, j'ai voulu voir, j'ai vu... que tu n'y étais pas.
« Je vous donne rendez-vous demain rue Trudon, pour déjeuner et pour abréger vos jours.
■ RACHEL
o Ma chère mère,
« Fais-moi le plaisir d'aller chez moi dire à Caroline que j'autorise la petite veste neuve d'uniforme pour mon fils Gabri, afin qu'il soit aussi beau que son frère à la distribution des prix. Ils ont chez moi des pantalons blancs, mais, comme ils sont encore dans leur neuf, je désire qu'on les fasse blanchir avant. Je vous permets, madame Félix, d'offrir à vos petitsenfants une petite cravate noire et des gants ijris. Je crois que Gabri a aussi besoin d'un képi.
<c Votre fille, aussi bien portante que possible, vous embrasse fort étroitement dans ses bras.
• RACHEL
« Chère mère .
« Voilà le sixième jour que je me trouve à Marseille ; je n'ai point encore vu la rue, si ce n'est pour aller de l'hôtel au théâtre, et du théâtre à l'hôtel. Je l'avouerai aussi que, quoique je sois arrivée seule dans cette ville, je ne me suis pas ennuyée un seul instant. Il est vrai que jamais séjour n'aura été plus Batteur pour l'artiste, etc.. etc.
<i Mademoiselle Rose me prie de la rappeler a tous tes bons souvenirs. File trouve le café du midi assez mauvais et en est au désespoir. Cela, dis- je, est possible, mais moi je ne me plains point, vu que tout me parait bon marché. A mon retour à Paris, je te dirai . et cela te fera rire, comment j'ai presque manqué de ne savoir où me loger en arrivant à Marseille. Tous les hôtels, toutes les auberges, tous les cabarets voulaient nu /lossrilrr. Chacun me vantait sa marchandise; l'un pleurait lorsque j'allais mettre un pied dehors , l'autre s'arrachait les cheveux si je sortais de chez lui , un
MADEMOISELLE RÂCHEL
troisième n'avait plus qu'à se tuer si je ne logeais pas dans son appartement, » parce que, disait- il, mon hôtel est le plus beau, le plus grand, et je serais déshonoré et ma maison aussi , si le plus grand artiste de Navarre ne descend pas chez moi. » Après bien des débats, il prit une assez bonne idée à un quatrième , qui dit , pour trancher toute espèce de balancement de ma part : « Je ne vous ferai rien payer. » A ce dernier et sublime élan du désespoir, je ne pus m'empêcher d'être touchée, et je finis par une bonne œuvre, c'est-à-dire j'allai chez le plus malheureux, chez celui qui me désirait le plus. Le malheureux, il ignore sa position. Le premier jour je dévorai presque la cuisine entière, et ma suite ne se laissa manquer de rien. Dans la nuit il me prit une horrible indisposition , Dieu me punit de mon avarice. J'eus un élan dès le lendemain matin. Je fis monter la maîtresse de l'hôtel , et je lui dis d'un ton et d'un regard sévères : « Madame, après ce qui s'est passé cette nuit , je ne puis rester chez vous gratuitement. Je me suis trop encouragée à la mangeaille , il faut donc que vous me preniez quelque argent. Vous aurez le loisir de m'en prendre le moins possible. »
Nous faisons des conditions : mon logement, salon, chambre à coucher, salle à manger, petit cabinet pour costumes , deux chambres de domestiques, dix francs; très-bien. Dîner chez moi , quatre francs ; parfait. Déjeûner, un franc-, à merveille. Nourriture de domestiques : pour deux, six francs ; je n'ai pas le plus petit mot à dire, et de ce jour je ne mangeai plus que tout juste ce qu'on me donnait. Je n'ai pas pu attendre mon retour pour te raconter cette histoire presque historique. Mais sache que si j'ai chargé un peu trop , c'est le désir que j'avais de te faire rire, ainsi que papa et mes chers petits enfants... Pour le coup je suis fatiguée de tenir la plume, elle va m'échapper des mains. Ne voulant point te faire un point affreux, je t'embrasse mille fois.
a Ta fille ,
« RACHEL
Marseille, 13 juin 1843. »
« Chère mère ,
« Quel temps! mais c'est un voyage charmant, pas une goutte de pluie, pas un moment de fraîcheur à fermer les fenêtres du convoi, partout reconnue et servie avec empressement et complaisance, et partout aussi une nourriture saine et bonne. Ces mets polonais me plaisent parce qu'ils ressemblent fort à notre gargote juive. Tu sais quelle fatigue j'ai eue à
Paris ces sept ou huit dernières semaines : eh bien ! j'ai si doucement et si tranquillement reposé sur mon petit ht de chemin de fer, que me voilà arrivée à Varsovie sans me ressentir de mon agitation des derniers jours de la capitale. Cela me fait une étrange impression de me voir si tôt transportée d'une grande ville à une autre grande ville, et Varsovie vient encore ajoutera mon étonnement. J'ai tant et tant entendu parler de cette pauvre Pologne, de sa grandeur et de sa chute! VA puis, par mon petit Alexandre, je suis un peu Polonaise de neur. Aussi de mes deux yeux j'ai regardé dans les rues, du chemin de fera l'hôtel. De mes deux oreilles j'écoute ce qu'on dit , et de tout mon co-ur je plains ce grand peuple, privé de son premier bien, la Hbemtè.
» Quant à la ville même, sa bâtisse, ses monuments, rien n'a frappé mes regards. Le pavage est honteux; le peuple est sale, et le meilleur hôtel manque de confortahle. Que dis-je? il manque de tout . même du nécessaire. Je viens de parcourir la carte pour faire le menu de notre dinar, et j'ai manqué de tomher à la renverse en lisant les prix. I ne misérable côtelette panée quatre francs, un potage trois francs, un petit pain vingtdeux sols, et quant au vin il ne faut pas y songer, le médiocre coûte quatorze francs la bouteille, h !«• passable, c'est-à-dire celui qui porte une
étiquette pinson moins fausse, passe (renie francs. Il est certain (pie si nous dînions os soir tous les six, Raphaël n'auraii plus de quoi nous mener jusqu'à Pétersbourg. Aussi voilà ce que je crois devoir faire : je vais feindre une forte indisposition, j<' mettrai mes compagnes cl mes compagnons dans une telle inquiétude «pie pas un n'osera demander à manger, et pour n'être point déçue dans celte espérance, je les pl ierai tons de rester pris de moi, à côté de mou lit. l ue fois une heure du matin arrivée, le cuisinier el tout dans l'hôtel sera couché, alors je permettrai à ma société d'en faire autant, et demain avant l'aurore nous luirons un pays dans lequel je ne suis pas venue pour laisser de l'argent !
« Mille baisers,
- ÉL1SA r. ■
« Chère mère,
« Mon hénélice a eu lieu hier samedi. J'ai joué Camille et l.rsbie. Le succès ou plutôt le triomphe a été au grand complet. Lsun Majestés Impériales étaient au complet aussi à cette solennité. Il m'a été impossible de compter le nombre des bouquets. On m'a rappelée, je crois me souvenir. sr,j)l mil mille fois.
« L'impératrice m'a donné de splendides boucles d'oreilles ; plusieurs abonnés se sont réunis pour m'offrir un merveilleux bracelet de diamants et rubis. La recette a dépassé vingt mille francs. J'en ai donné quinze mille tant aux pauvres qu'au théâtre. J'ai saisi cette occasion pour prouver à ce public quel cas je sais faire de ses applaudissements.
« Je t'envoie les copies des lettres que j'ai dû écrire pour faire accepter mes offrandes. J'y joins les réponses : l'une est du comte Pahlen, l'autre du prince Odowsky. La grande -duchesse Hélène m'a envoyé un magnifique châle turc. Ah! madame ma mère, comme ce châle -là fera bien sur vos épaules !
« Je continue à me bien porter, malgré les grandes fatigues, car je ne me borne pas à jouer quatre fois au théâtre, je concours très- volontiers à toutes les représentations à bénéfice, et elles ne manquent pas ici. Je vais à tous les concerts me faire entendre, je dîne en ville pas mal , je reçois énormément de monde chez moi. 11 est temps que tout cela soit fini, car je tiens à jouer mes six mois à Paris avec tous mes moyens tragiques. Moscou sera très-brillant, décidément nous serons trop riches. On tient beaucoup à me revoir ICI l'hiver prochain, mais moi de ne rien promettre, bien que jamais je ne rentrerai à la Comédie -Française, me donnerait- elle cent mille francs pour six mois; et pourtant je sens que j'éprouverai une douleur réelle alors que je quitterai ce cher petit public qui m'a comblée depuis seize ans.
« Je t'embrasse bien tendrement ainsi que mon cher père, mes enfants adorés et mes bonnes sœurs.
« eachel. »
a m. le comte pahlen.
« Monsieur le comte ,
« Oserai-je vous prier, en votre qualité de président du comité des Invalides , de vouloir bien vous charger de faire distribuer parmi les vétérans nécessiteux la part que je leur ai réservée dans mon dernier bénéfice?
« Veuillez agréer, monsieur le comte, l'assurance de ma haute considération.
« KACHEL. »
A S. S. LE PRINCE ODOWSKT.
« Prince ,
(( J'ai joué hier à mon bénéfice , aujourd'hui je songe aux pauvres. N'est-ce pas bien prouver qu'on est vraiment heureux en n'oubliant pas celui qui souffre ? Veuille/ recevoir une part de ce bénéfice pour vos malheureux, et croyez que vous ajouterez à ma reconnaissance en acceptant cet envoi d'une artiste qui sympathise de tout son cceur avec les sentiments (jui nous portent à soulager les misères de la pauvre espèce humaine.
« Agréez, mon prince, l'assurance de ma très-haute considération.