Histoire de la Littérature française
ANDROMÀQUK 107
croire à. des sentiments qu'elles n'éprouvent pas; et Hermione aussi use de coquetterie, cela ne peut se nommer autrement. Mais, tandis que la « vertueuse coquetterie » d'Ândromaque ne va qu'à sauver son fils, celle d'Hermione, moins noble dans son motif secret, ne va qu'à se venger d'un infidèle; et c'est pour contenter sa haine qu'elle amuse d'un peu d'espérance la passion du malheureux Oreste. Toute la pièce est donc, à vrai dire, une comédie tragique : et cette comédie résulte des flux et reflux continuels de ces trois amours contrariés. Andromaque pourrait se nommer à juste titre la tragi-comédie de l'amour. L'auteur du Cid avait fait des tragi-comédies en le disant ; Racine en fait sans le dire, et d'autre sorte. Or ce mélange est un des caractères du romantisme.
Une petite comédie de Scribe, intitulée^ je crois^ les IHcochetSy fait voir plaisamment un ministre, malmené par la Chambre des Députés, et qui à son tour malmène en rentrant son chef de cabinet, lequel ensuite malmène ses chefs de division, qui après malmènent leurs chefs de bureau, qui eux aussi malmènent leurs employés, qui enfin malmènent le public. Puis tout se retourne, et c'est une nouvelle série de ricochets en sens inverse. Transposez cela au tragique : selon que Pyrrhus espère ou n'espère pas être écouté d'Andromaque, Hermione n'espère pas ou esp^e être
écoutée de Pyrrhus ; par suite, Oreste espère ou n'dspère pas être écouté d'Hermione. Tous ces mouvements et tous ces contre-coups de Tamour et de la fureur, de la tendresse et de la haine, sont précisément ce qui constitue l'œuvre propre de Racine dans cette pièce. Qui pourra dire si c'est de la tragédie ou de la comédie? C'est Tune et l'autre ; et c'est par là que cette pièce est si française sur un sujet grec, et qu'elle donnait aux liommes et aux femmes de la Cour de Saint-Germain^ crie plus de plaisir possible ». Tout ce monde galant aimait à retrouver sur la scène, comme dans les romans, les subtiles analyses de passions de l'hôtel de Rambouillet et de la chambre bleue d'Arthénice. Représentez-vous ce théâtre d'une grandeur médiocre, destiné à contenir un public restreint : point dQ peuple, peu de bourgeoisie ; la société polie en formait le fonds : le poète pouvait et devait employer des nuances plus fines, d'un art moins grossissant que celui d'aujourd'hui, où tout est calculé pour un cadre plus vaste et pour un public plus nombreux. Et puis, ce qui change le plus de siècle en siècle, ce n'est pas seulement la forme de l'esprit, c'est
1. Je dis Saint-Germain parce qae c'élait là' que la Cour habitait encore à cette époque. Andromaque fut jouée en 1667, et c'est seulement en 1670 que Mansard fut chargé des grands travaux de Versailles, par lesquels le petit château de Louis XIII, simple rendez- vous de chasse, fut considérablement accru, pour devenir la résidence de Louis XiV; on verra pourquoi, dans la leçon sur Bérénice.
surtout la forme de rimagination, et encore plus la forme de l'expression de Tamour. Assurément ces délicates peintures n'ont pas la couleur antique et barbare que le sujet semblerait demander ; mais c'est par là justement qu'elles enchantaient ce public choisi, dont elles étaient l'image. Comment s'étonner après cela si, à tel passage d'Andromaque, on peut presque se figurer qu'on lit le Dépit amoU" reux ? Voyez, par exemple, la scène cinquième du second acte, entre Pyrrhus et Phœnix. Tonte la marche des sentiments et du dialogue, ainsi qu'un fïrès grand nombre de vers conviendraient aussi bien à Ëraste avec Gros-René, (si ces deux-ci également parlaient en vers), ou à Cléonte avec Govielle. De même à l'acte lil, scène vi, où se remarque un chassé-croisé analogue de fuites et de feintes amoureuses.
Pyrrhus est un vainqueur sanguinaire, un brûleur de villes, un tueur d'enfants, c'est entendu; mais sur quel ton parle-t-il à cette mère dont il veut tuer le fils? Sur le ton du plus galant chevalier français, d'un seigneur très courtois et très épris. On croirait entendre le jeune Roi parlant à mademoiselle Mancini. La première fois que Pyrrhus rencontre Andromaque, à la scène iv du premier acte, voici en quels termes il l'aborde :
...... Me cherchiez-youS) Madame?
' tin espoir si charmant uc serait-il permis ^
ilO LE ROMANTISME DES CLASSIQUES
ANDROXAQUE.
Je passais jusqu'aux lieux où l'on garde mon fils. Puisqu'une fois le jour vous souffrez que je voie Le seul bien qui me reste et d'Hector et de Troie, J'allais, Seigneur, pleurer un moment avec lui : Je ne l'ai point encore embrassé d'aujourd'hui.
Gomment n'être point touché par de tels accents ? Pyrrhus, si ce n'était fait déjà, s'enflammerait dans celte minute, et déclarerait sa passion, sur le ton des Amadis. Ëst<il rien de plus précieux que les madrigaux de ce fils d'Achille, qui, avec son père, a br&Ié la ville de Troie; patrie d'Andromaque, et se plaint à elle d'être incendié bien plus encore par ses beaux yeux :
Brûlé de plus de feux que je n'eu allumai I
Celte pointe, pour le dire en passant, est une réminiscence du roman grec de Théagène et Cha^ ricUe, où l'imagination de Racine adolescent avait trouvé tant de charme.
Oreste n'est pas moins galant auprès d'Hermioue que Pyrrhus auprès d'Audromaque. Cela n'empêchera pas ensuite ce soupirant mélancolique, ce Beau Ténébreux, de faire tuer l'autre pour plaire à la dame. Voir et entendre Hermione et Oreste, ces demi-sauvages de la légende, dialoguer avec la précision subtile et les minauderies du Cyrus ou de la Clélie, n'est-ce pas un rare spectacle et un assaisonnement littéraire du plus haut goût ?
HERHIO?IB.
Hé quoi ! toujours injuste en vos tristes discours, De mon inimitié vous plaindrez-Tous toujours? Quelle est cette rigueur tant de fois alléguée? J'ai passé dans l'Ëpire, où j'étais reléguée : Mon père l'ordonnait. Mais qui sait si depuis Je n'ai point en secret partagé vos ennuis?
Pensez- vous avoir seul éprouvé dej alarmes ? Que rËpire jamais n^ait vu couler mes larmes ? Enfin, qui vous a dit que, malgré mon devoir, Je n'ai pas quelquefois souhaité de vous voir?
ORESTE
Souhaité de me voir! Ah! divine princesse!.
Mais, de grâce, est-ce à moi que ce discours s'adresse? Ouvrez les yeux; songez qu'Oreste est devant vous, Oreste, si longtemps l'objet de leur courroux.
HERWONB.
Oui, c'est vous dont Tamour, naissant avec leurs charmes, Leur apprit le premier le pouvoir de leurs armes ; Vous, que mille vertus me forçaient d'estimer ; Vous, que j'ai plaint, enfin que je voudrais aimer.
ORESTE
Je vous entends. Tel est -mon partage funeste : Le cœur est pour Pyrrhus, et les vœux pour Oreste*
HBRMIONB.
Âh ! ne souhaitez pas le destin de Pyrrhus :
Je vous haïrais trop.
ORESTE
Vous m'en aimeriez plus...
E^Ci Acte II} scène ii.
Bst-ce Hermione et Oreste qui parlent^ ou bien ma-
l\<i LE ROMANTISME DES CLASSIQUES
demoiselle de Rambouillet avec M. de Montausîer, ou même Célimène et Alceste If — Et la deuxième scène de l'acte III, encore entre Herraione et Oreste, où l'un et Tautre, presque à chaque réplique, dit le conlraire de ce qu'il pensC; n'est-ce pas aussi une scène de comédie?
Mais, en même temps, cette ironie d'Oreste est tragique. Et lorsque Hermione, restée seule avec sa iidèle Cléone, lui dit, non sans étonnement et sans dépit :
Attendais-tu, Cléone, un courroux si modeste?
Cléone a raison de lui répondre, par une sorte de pressentiment, que la catastrophe justifiera :
La douleur qui se tait n'en est que plus funeste.
Et, d'autre part, avec quelle fine fleur de langage oratoire cet Oreste adresse-t-il la parole au fils d'Achille, lorsqu'il l'aborde en qualité d'ambassadeur des Grecs !
Avant que tous les Grecs vous parlent par ma voix, Souffrez que j'ose ici me flatter de leur choix, Et qu^à vos yeux, Seigneur, je montre quelque joie De voir le fils d'Achille et le vainqueur de Troie. Oui, comme ses exploits nous admirons vos coups : Hector tomba sous lui, Troie expira sous vous; Et vous avez montré, par une heureuse audace, Que le fils seul d'Achille a pu remplir si place.
Est-il possible d'imaginer un e&orde plus brillant, un langage plus civilisé, plus diplomatique, plus con
forme à toutes les lois de l'étiquette et à toutes les règles de Tart littéraire, avec une réminiscence d'un vers du Ctd par-dessus le marché ^ ? Supposez un prince envoyé par LouisXIV en qualité d'ambassadeur auprès de quelque autre souverain, pourra-t-il trouver des tours de phrase plus nobles, plus insinuants, d'une courtoisie plus achevée, d'une élégance plus parfaite? Est-il rien de plus charmant et de plus pompeux, de plus empanaché de grâces et d'antithèses, que ces deux beaux seigneurs? Cependant, pour un oui, pour un non, pour un silence, l'un, le fils d'Achille, tuera un enfant, et l'autre, Oreste, tuera le fils d'Achille. II n'est donc question, au fond, comme le veut l'histoire ou la légende, que de meurtres et de tuerie; mais, dans la forme, c'est toujours le bel air galant de la Cour.
Ce mélange de courtoisie dans les paroles et de férocité dans les actes, qui à nos yeux rend Pyrrhus et Oreste si singuliers parleur physionomie hybride, était précisément la condition indispensable pour les faire accepter du public de ce temps.
Il faut considérer, d'ailleurs, que la cruauté de Pyrrhus se passe toute en menaces : si les menaces eussent été suivies d'effet, c'eût été seulement dans la coulisse et uniquement en idée. Le fond cruel, entrevu par l'imagination au travers de la galan-
i . Don Dièguc, au comte de Gormas :
Votre rare valeur a su remplir ma place.
Le Cid, acte I, scène 3.
ili LE ROMANTISME DES CLASSIQUES
terie, parait à peine, et n'est pas pris au pied de la lettre.
Vous le voyez, si celte pièce, d'un côté, touche à la comédie par la finesse et la vérité des nuances, de l'autre le triple amour qui la remplit est réellement tragique par ses effets funestes; avec cela, très varié, cet amour, selon le caractère do chacun des trois personnages principaux : ardent et impétueux dans Pyrrhus, sombre et mélancolique dans Oreste, alticr et furieux dnns Hermione. Ces querelles et ces revirements de passion sont bien une sorte de comédie toute moderne et toute vive,-que Racine tire de son expérience personnelle, et qu'il sait combiner avec l'élément tragique fourni par l'antiquité. C'est que l'amour, au fond, est partout à peu près le même, dans quelque cadre que ce soit ; c'est l'expression seule de l'amour qui varie, on pourrait dire de quart de siècle en quart de siècle, ou même de génération en génération, entre les gens cultivés.
Il faut convenir que la finesse extrême et la perfection de cesanalyses morales, dans le cadre d'une telle fable, Icijpte de la vraisemblance. Ces esprits si déliés, exercés à lire en eux-mêmes au plus fort de l'orage des passions, et à en débrouiller les mouvements, nous étonnent. Le Français, même lorsqu'il devient poète dramatique, a naturellement, du moins au xvii® siècle, l'esprit logique, déductif, oratoire : les personnages qu'il met sur la scène
ÀMDROMAQUE 115
ont l'habitade, jusque dans les crises les plus violenteSy d'analyser leurs sentiments. Les plus emportés gardent une lucidité qui toujours satisfait au besoin qu'ils ont de regarder en eux-mêmes et de voir clair dans leur cœur. Us rangent, d'instinct, en excellent ordre toutes les raisons qu'ils ont d'être émus, et ne laissent point cejpendant de l'être. Tout autres sont les héros de Shakspeare, deGuillem, ou de Calderon: la passion les roule dans sa tourmente, d'où sortent des mots, des cris, qui sont des éclairs. Pourtant les héros de Corneille et ceux de Racine, quoique Français et ne perdant presque jamais la tête, ont aussi leurs traits de foudre. « Qui te Fa dit? » Mais, à peine a«t*elle laissé échapper ce cri, Hermione elle-même l'expli* que, développe, déduit les raisons pour lesquelles Oresle n'aurait point dû lui obéir. Ainsi nous avons sous les yeux une Hermione bouleversée par toutes les tempêtes de l'amour, et cependant il semble qu'il y ait en elle un La Rochefoucauld pénétrant qui observe ces agilalions et qui les démêle en les exprimant ; non seulement un La ^Rochefoucauld moraliste, mais un La Rochefodë&uld poète et peintre, pareil à cet artiste qui, dit-on, alin d'étudier la tempête sans être emporté par elle, se fit attacher au mât du vaisseau ^ Et ici la tempête est à Tin*
1. On a conté ce fait du célèbre peintre de marine Joseph Vernet. Horace Vernet a représenté dans un tableau cette scène de la vie de son grand-père.
térieur de ceux-là mêmes qui l'analysent si bien. Racine saisit au vol la confusion de la vie en ses agitations profondes, et la fixe d'un style transparent, d'une touche vive et impérissable. Il est disciple dé l'art grec, qui dans la peinture des passions ne redoute point la réalité, mais la subordonne toujours à la beauté : la douleur même de Niobé et la fureur des Ëuménides étaient réglées par cette. loi ; pareillement l'art de Racine soumet l'expression des passions les plus farouches à l'élégance, à l'harmonie. Et ces qualités, dans une littérature tertiaire comme la littérature française du xvii^ siècle, sont bien plus raffinées et plus compliquées que dans une littérature non pas primitive, mais sémi-prùnilive, comme la littérature grecque.
Vous concevez à présent pourquoi l'auteur, d^abord a dû écarter sans le dire certains faits de la légende, afin de modifier l'aspect des autres faits, qu'il conservait en les atténuant; ensuite, quoique barbares que fussent encore ceux qu'il gardait, par exemple cette continuelle menace de faire tuer reniant si la mère ne se résout point à céder aux désirs de son vainqueur et maître, vous voyez pourquoi le poète les a revêtus et voilés de la forme la plus élégante et la plus noble, du style le plus délicat, le plus nuancé, mais qui par cela même, produit une étonnante et attachante disparate entre la forme et le fond. Le poète semble jclcr
des fleurs sur du sang: les spectateurs attentifs, transportés par lui au milieu de révénement, ne peuvent s'empécber de sentir ce contraste; mais justement il forme un de ces anachronismes que j'ai signalés comme faisant le caractère exquis de ces tragi-comédies d'ordre mixte et composite, analogues aux édifices de la Renaissance. On a quelque peine à concevoir, mais cela est amusant, comment des personnes qui parlent entre elles avec tant de finesse, ne sont au fond que des sauvages. Telle est l'espèce de convention tacite sans laquelle une pièce sur un sujet préhistorique, ou peu s'en faut, eût été impossible alors.
Personne au xvii® siècle ne connaissait mieux que. Racine l'antiquité. 11 lisait couramment les auteurs grecs et latins, et les annotait en marge. Nul n'était donc plus capable que lui, avec son érudition, son esprit, son adresse, de transporter sur la scène française une pièce grecque, ou un su< jet latin. Mais personne aussi ne connaissait mieux le goût français de son temps^ ne sentait mieux ce qu'il était capable d'admettre et d'accueillir.
On dit que les abeilles, si par hasard quelque parasite ennemi s'est glissé dans leur ruche, fondent sur lui toutes ensemble avec leurs aiguillons, le percent de cent coups et le tuent ; mais que, n'étant pas assez fortes pour jeter bien vite dehors sa dépouille, elles l'enduisent de cire et de miel en atten-
dant, afin de se préserver de la corruption. Notre poète, à peu près de même, pour faire disparaître autant qu'il le peut les meurtres et les horreurs de la légende antique, les recouvre de toutes les douceurs et de toutes les grâces de son style, les enduit du miel de sa poésie, et sur toutes ces cruautés met un voile d'or. Pour les Grecs, auxquels ces légendes étaient familières, l'habitude en atténuait l'horreur; mais, pour les spectateurs modernes, il était nécessaire de chercher d'autres moyens d'atténuation. S'il reste quelques dissonances, ces dissonances mêmes forment une harmonie des plus neuves.
Ce mélange de deux civilisations extrêmes, réfractaires l'une à l'autre, est un régal.
Voulez-vous un autre exemple des atténuations et transpositions auxquelles Racine était obligé de recourir ? U a passé sous silence pour les spectateurs distraits, et laissé dans l'incertitude pour ceux qui réfléchissent, le point de savoir si, au moment où se passe l'action de la pièce, Oreste a déjà tué sa mère afin de venger son père. C'est que, dans la construction d'une œuvre dramatique comme dans celle d'une machine, tout ce qui n'est pas utile est nuisible, tout ce qui n'est pas un moyen est un obstacle. Le poète a donc pris soin de laisser ce fait dans l'ombre, aussi bien que les trois maris d'Andromaque et les quatre frères donnés par elle à Aslyanax; de sorte que le spectateur n'y pense point, ou bien n'a pas le temps de résoudre la question.
Toutefois, comme il est de tradition qu'Oroste a été poursuivi par les Furies, Racine, à la fin de la pièce, nous le montrera agité par elles et les interpellant dans les transports de son désespoir, après qu'il a fait assassiner Pyrrhus pour plaire à Hermione et qu'au lieu de le récompenser de ce crime, elle l'accable de malédictions ; de sorte qu'il devient presque fou de remords.
En effet, vous savez le double dénouement : Pyrrhus menaçant toujours Andromaque de tuer son fils, elle, sous le coup de cette menace qui va se réaliser enfin, est réduite à feindre de consentir; mais sa résolution est prise : à peine sera-t-elle unie avec Pyrrhus devant Tautel, qu'elle se tuera, soit dans le temple même, soit sur le tombeau d'Hector, se fiant d'ailleurs à la parole du fils d'Achille, qui au prix de ce mariage a promis d'épargner l'enfant; confiance fondée sur les sentiments modernes plus que sur les sentiments antiques : car il est très probable que le vrai fils d'Achille, s'il eût été ainsi trompé par ce suicide, ne se fût pas cru obligé de tenir parole à Andromaque plus qu'elle n'avait fait à lui-même réellement.
Remarquez, au surplus, que le poète laisse le spectateur dans l'ignorance de ce que devient Astyanax. Hais le spectateur n^y pense pas, tant il est distrait et comme étourdi par les grands coups tragiques qui se succèdent rapidiemeat ! Manzoni remarque avec justesse qoe, dans la pièce de Ra-
aine, Astyanax n'est qu'un moyen : aussi ne parait-il point. Si Oreste demande sa mort, c'est pour amener Pyrrhus à la lui refuser, a La tragédie se dénoue sans que le sort d'Astyanax sait décidé. Il est, pour le moment, en sûreté avec sa mère ; le peuple les a pris tous deux sous sa protection ; mais le projet conçu par la Grèce entière d'immoler le fils d'Hector subsiste; la vie de l'enfant est toujours eu danger : car ses ennemis sont toujours les plus forts, et les motifs qu'ils ont pu avoir de l'immoler sont plutôt renTorcés qu'affaiblis, depuis que sa mère semble avoir trouvé un parti dans la Grèce môme ^ »
Au moment où le mariage de PyiThus avec Andromaque va s'accomplir, Hermione, furieuse de se voir honteusement délaissée, elle princesse de Sparte, pour cette Troyenne, dit à Oreste, toujoms épris, que le seul moyen d'obtenir son cœur, c'est d'aller tuer Pyrrhus à l'autel dans le moment môme de cet hyménée; Oreste obéit, fait tuer Pyrrhus ; et, quand il vient chercher sa récompense, qui n'est autre qu'Uermione elle-même, celle-ci, en vraie femme,
se retourne et lui dit :
te
Va, je te désavoue et tu me fais horreur!
Barbare, qu'as-tu fait? Avec quelle furie
As-tn tranché le cours d'une si belle vie !
Avez-voua pu, cruels, l'immoler aujourd'hui
1 . Lettre Htr l'Unité de temps et de lieu dans la tragédie, — ^6 en 1784, Manzoni est mort en 1873.
Sms que tout votre £ang se. soulevât pour lui ? Mais, parle, de son sort qui t'a rendu l'arbitre ? Pourquoi l'assassiner ? Qu'a-t-il fait ? A quel titre ? Qui te Ta dit?
Orbstb.
Ob dieux ! Quoi 1 ne m'avez-vous pas Vous-même, ~ici, tantôt, ordonné son trépas?
Hermione.
Ah! fdllail-il en croire une amante insensée?
Ne devais-tu pas lire au fond de ma pensée?
Et ne voyais-tu pas, dans mes emportements,
Que mon cœur démentait ma bouche kiius moments?
Quand je Taurais voulu, fallait-il y souscrire?
N'as-tu pas dû cent fois to le faire redire*?
Toi-même avant le coup me venir consulter,
Y revenir encore, ou plutôt m'éviter ?
Que ne me laisses-tu le soin de ma vengeance?
Qui t'amène en des lieux où Ton fuit ta présence?
Voil&de ton amour le détestable fruit:
Tu m'apportais, cruel, le malheur qui te suit.
C'est toi dont l'ambassade, à tous les deux fatale, *
L'a fait pour son malheur pencher vers ma rivale.
Nous le verrions encor nous partager ses soins,
Il m'aimerait peut-être; il le feindrait du moins.
Adien. Tu peux pirtir. Je demeure en Ëpire:
Je reaoïîce à la Grèce, à Sparte, à son empire,
Atoate ma famille; et c'est assez pour moi,
Traître, qu'elle ait produit un monstre tel qufl toi !
Madame de Stael, dans son livre de l'Allemagne^^
noua donne, sur ce passage célèbre, un double ren-
1. Latinisme très usité au dix-septième siècle, pour N*aurais-tu pas dû.,, ^ Cf. p. 180.
% Livre IF, chapitre 27;
geignement intéressant : « On dit que Le Kain, quand il récitait ces vers, appuyait sur chaque mot, comme pour rappeler à Hermione toutes les circonstances de Tordre qu'il avait reçu d'elle. Ce serait bien vis-à-vis d'un juge; mais, quand il s'agit de la femme qu'on aime, le désespoir de la trouver injuste et cruelle est l'unique sentiment qui remplisse Pâme. C'est ainsi que Talma conçoit la situation. Un cri s'échappe du cœur d'Oreste» il dit les premiers mots avec force, et ceux qui suivent, avec un abattemient toujours croissant : ses bras tombent, son visage devient en un instant plus pâle que la mort ; et Témotion des spectateurs augmente à mesure qu'il semble perdre la force de s'expri* mer. »
Remarquons, cependant, que toutes les éditions données du temps de Racine mettent une virgule après chaque mot: « Vous-même, ici, tantôt. •; » ce qui ne semble pas donner tort à Le Kain ; mais cette ponctuation n'est pas non plus inconciliable avec la manière de dire trouvée par Talma. C'est une question de mesure : il ne faut exagérer ni dans un sens ni dans l'autre.
Racine certainement ne connaissait pas Shakspeare, quoique celui-ci eût déjà donné toutes ses pièces ; mais tous deux connaissaient si bien les mouvements dés passions, qu'ils se sont rencontrés à ce trait dû vérité profonde. Le roi Jean, dans la pièce qui porte
son nonO; dit à Hubert, assassin d'Arthur : « C'est toi qui Tas tué ! Je pouvais souhaiter sa mort ; mais loi, pourquoi le tuer ?» Et Hubert lui répond : « Quoi ! seigneur, n'est-ce pas vous-même qui me l'avez ordonné ? »
En résumé, dans cette tragédie de Racine, comme dans la plupart des autres pièces du même poète, il y a trois choses : 1° le sujet ancien imité, qui était formé déjà d'éléments divers; 2<> les mœurs et les sentiments modernes combinés avec ce sujet ancien; 3^ sous les formes et les modes propres à telle époque déterminée, il y a enfin la peinture de l'homme et de la femme, tels que les ont faits la nature et la civilisation.
Le succès de ce premier chef-d'œuvre de Racine fut éclatant, presque égal à celui du Cid. Et justement, comme le Cid, il marquait une ère nouvelle dans notre théâtre. C'était encore une tragi-comédie, mais d'un genre différent Je ne veux pas dire que rien puisse être mis sur la même ligne que le Cid; je dis seulement qn^Andromaque était un nouveau type d'œuvre dramatique, d'une beauté particulière et d'un très haut prix.
La hasard fit que cette pièce parut la même année que V Attila de Corneille ^ I^o vieux
t. Un an «près k Misanthrope, etl'aonée même de Tartuffe^ Nous devons nous figurer tout cela ensemble. Quelle explosion de ehef!i-d*œnvrel
124 i£ aOMANTISMS DES CLASSIQUES
poète baissai^ son jeune rival montait. La génération nouvelle immolait sans pitié Tun à Tautrc. La malice humaine trouve plus commode et plaisant d'opposer des noms propres, d'exciter des rivalités, de se jeter tout d'uncôté^ ou tout de l'autre, que de juger avec mesure, de tenir la balance et d*en suivre les indications d'un œil attentif. Les deux camps qui s'étaient formés dès les représentations d'Alexandre continuèrent de faire des sorties et de s'attaquer; la guerre se poursuivit à chaque pièce de l'un et de l'autre poète. Les contemporains de I^ouis XIII restaient fidèles au poète de leurs belles années; ceux de la nouvelle Cour combattaient pour Racine, qui les représentait en les idéalisant. Le parti de Corneille se composait surtout des gens qui avaient été jeunes au temps de la Fronde ; Saint-Évremond, madame de Sévigné, le duc et la duchesse de Longueville, et leur fille madame de Nemours ; M. de Hontauaier et l'hôtel de Rambouillet; la grande Mademoiselle, fille de Gaston d'Orléans ; Segrais, son gentilhomme ordinaire pendant vingt-quatre ans; à Tépoque du mariage avec Lauzun, en 1672, folie dont il avait vivement combattu le projet, ayant rompu avec Mademoiselle et ayant été admis chez madame de La Fayette en qualité de secrétaire, il essaya de l'eurôler dans la coterie d'opposition au parti des nouveaux poètes, mais il n'y réussit point : elle admirait également Corneille et Racine, et son talent tenait de
ANDROMAQUE {2o
riin et de Taulre* Le grand Ck)udé, quoique apparie* nani à la généralion de la FroBde et vif admirateur de Corneille, était du parti de Racine, qui avait aussi pour lui le Roi, Madame, à qui il dédia celte tragédie à*Andromaque; les Mortemart, Vivonne, madame do Montespan et ses sœurs, madame de Thianges et Tabbesse de Fontevrault; le duc de Chevreuse; Colbert, à qui il dédia Bérénice; enfin tout le nouveau règne. Quoique Despréaux eût fait des avances, par quelques-uns de ses vers, à Segrais et à H. de Montausier, il ne rallia celui-ci que tard, et l'autre jamais.
Ajoutez à ce parti, outre Fontenelle, neveu de Corneille, le groupe des auteurs qui dataient de Tépoque de Mazarin : Chapelain, Benserade, Tabbé Ménage, l'abbé Gotin^ Conrart, Boyer, les renommées d'autrefois, qui ne se laissaient pas volontiers déposséderpar les nouveaux» venus, Racine, Boileau, Molière, La Bruyère. La lutte contre chacune des œuvres de ces révolutionnaires littéraires, que nous appelons aujourd'hui classiques, fut ardente, longue, obstinée. Ils n'entrèrent que tard et difficilement à l'Académie; Molière n'y entra jamais. Sa profession de comédien y fut sans doute pour quelque chose, selon les préjugés d'alors; mais Tartuffe tout seul eût suffi à cette exclusion lors môme que Molière n'eût fait que récrire. Aussi Tartuffe demeure-t-il la gloire de son nom et sa couronne incomparable. Tout ce groupe, qui est aujourd'hui en possession de
iW LB ROMANTISME DES CLASSIQUES
rimmortalité, était alors contesté, combattu, en train de se disputer le public. Corneille ne savait pas se défendre de quelque chagrin en voyant la faveur bruyante qui faisait fête à son jeune rival : il ne s'en taisait pas toujours; les officieux reportaient ses mots, parfois en les envenimant. Racine ripostait avec malice dans ses préfaces, — nous le verrons bientôt, — et ne gardait pas toujours autant de mesure et de respect qu'il eût fallu.
L'auteur d* Attila ressentit amèrement leiriomphe croissant de l'auteur d*Andromaque. Nous avons entendu déjà ses plaintes à propos du succès d'Alexandret dans sa réponse à SaintËvremond. L'édat d'Andromaque lui blessa les yeux encore plus grièvement, et il n'eut pas la force de retenir ses cris. Racine, naturellement, était enivré de joie et d'orgueil ; on le sent dans ses deux préfaces.
Il l'était aussi d'amour : mademoiselle Du Parc, dans le rôle d'Andromaque, écrit pour elle, eut un succès d'émotion et de larmes. Ce fut le dernier avant sa mort, qui eut lieu à la fin de l'année. Le rôle d'Hermione fut créé par mademoiselle Des CKillets. J'ajoute tout de suite que, trois ans après, en 1670, il fut repris par la Champmeslé; et elle y fut si pathétique, qu'elle toucha le cœur de Ra* cine, assez facile à toucher, et le consola rapidement de la mort de Marquise tant pleurée.
Louis XIV disait que, pour remplir parfaitement le rôle d'Hermione, il eût fallu que mademoiselle
andhomaque 127
Des (Eilleis jouât les deux premiers actes, et la Champmeslé les autres: car Tune jouait plus finement, l'autre avec plus de passion.
Cet idéal que rêvait le Roi fut réalisé au siècle suivant par Adrienne Lecouvreur qui, selon les auteurs de V Histoire du Théâtre Français, « a réuni, à elle seule, et au plus haut degré de perfection, les talents de la Des CKillets et de la Champmeslé ».
II y a, dans les Mémoires de mademoiselle Clairon, une intéressante analyse du rôle d'Hermionc. Vous me permettrez d'en détacher quelques lignes : ( Ce rôle, dit-elle, offre continuellement le danger de ne pas atteindre le but ou de le dépasser. Le caractère en est passionné, sans être tendre; il est furieux, et point méchant; il est noble et fier, et se permet cependant de la séduction et de la dissimulation avec Oreste et de l'atrocité avec Pyrrhus. . . Tout ce que j'ai cherché de ressources dans mon physique et dans mes réflexions pour tâcher d'atteindre à la beauté de ce rôle, pour y soutenir le caractère sans altérer la fraîcheur de Fâge, est un de mes plus pénibles travaux... Dans tout ce qui peint l'amour d'Hermione, il faut soigneusement éviter les tons plus touchants, la physionomie simple et douce, qui caractérisent les âmes tendres, et, dans son emportement, s'éloigner autant qu'il est possible des élans sûrs, fermes, de la femme expérimentée, telle par exemple que Koxane dans Bajazet, »
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Ce beau rôle d'Hermione fut le premier que m!i- ' demoiselle Rachel créa au Théâtre-Français, on juin 1838. Et ce fut aussi le dernier qu'elle y joun, le 23 juillet 1885. Peut-être que, se sentant déjà mortellement atteinte, après ce funeste voyage aux États-Unis, elle trouva une sorte de mélancolique plaisir à faire ses adieux au public parisien dans ce môme rôle où elle lui était apparue pour la première fois, si peu d'années auparavant, jeune, encore inconnue de lui, et d'elle-mêmo.
Nous avons appelé Andromaque la tragi-comédie de l'amour. M. Ferdinand Brunetière, dans une étude sur Marivaux, émet une idée qui confirme la nôtre, quand il fait observer que « la comédie de Marivaux, c'est la tragédie de Racine transportée de l'ordre de choses où les événements se dénouent par la trahison et la mort, dans l'ordre de choses où les complications se dénouent par le mariage. Au fond, dit-il, Andromaque^ n'est-ce pas une double inconstance, Pyrrhus infidèle à l'amour d'Hermionc, comme Hermione est parjure à l'amour d'Oreste * ? »
Un autre rapprochement achèvera de faire voir que cette pièce, au fond, est bien une comédie sous une tragédie. Outre la petite pièce des .Rico-
I. Nouveles Éludes critiques sur V Histoire de la littérature ^ française, p. 145.
chetSf rappelée tout à l'heure, n'est-ce pas sur un thème analogue qu'Alfred de Musset a écrit le proverbe en vers où l'abbé Annibal, nouvel Oreste, tire pour un autre ks MaiTons du feu * ? Hermione y est devenue la Camargo. Pour obéir à la danseuse, l'abbé assassine Rafaël; et, quand il vient chercher sa récompense, la diva se moque de lui et le chasse. C'est la même scène que celle d*Hermionc et d'Oreste, mais transposée :
Chez la Camargo, — La Camargo est à son clavecin ^ en si'ence; on entend frapper à petits coups,
CAHABGO.
Entrez !
L'abbé entre. Il lui présente son poignard. La Camargo le considère quelque temps, puis se lève.
A-t-il souffert beaucoup?
l'abbé.
Bon ! c'est l'affaire D'uQ moment.
CAMARGO
Qua-l-il dit?
l'abbé.
Il a dit que la terre Tournait.
CAMARGO
Quoi! rien de plus?
l'abbé.
Ah I . . . Qu'il donnait son bien A son bouffon Pippo.