AVEC
Tous droits réservés.
g g| L est des moments critiques où l’on se trouve forcé, à chaque goutte d’encre que l’on répand, d’écrire en dessous : Cette goutte d encre n est pas destinée à dévorer des institutions saintes ou des reliques encore plus saintes, à souligner des allusions profondes, à parler de chevelures absentes ou de l’absence de toute autre chose encore. Nous serions désespéré qu’à propos d’esquisses de défectuosités physiques ou morales plus ou moins voilées chez ceux que nous heur tons tous les jours, nos adversaires eussent à se reconnaître un empressement trop spontané.
Nous n’avons certes pas de préoccupations à
l’égard du lecteur insouciant qui , lorsqu’un livre lui déplaît, se contente de le mettre sur le coin d’une table, et ne se croit pas forcé d’injurier l’auteur pour cela. Le pauvre diable de mouchard qu’on nous assure contraint à nous suivre à la bibliothèque et qui a dû, pendant nos trois mois de carcere duro , changer la direction de ses points visuels, est certes plus lésé que lui en ses habitudes. Que d’intérêts atteints chaque fois qu’on nous poursuit ! Sans compter les fameux intérêts des mœurs qu’on prétend si endommagés.
La désapprobation a cinquante manières de se manifester envers un écrivain. Il est des personnes qui ne .se contentent pas de le lui exprimer verbalement, mais qui éprouvent le besoin de lui en faire la confidence sur autre chose qu’un petit carré satiné « afin qu’il n’en ignore. » Et, comme il ne serait pas assez convaincu, on l’engage à se montrer à telle heure désignée dans un monument qui touche la Sainte-Chapelle, pour se l’entendre réitérer une fois de plus.
Deux fois nous avons vu, par un des vitraux de l’appartement de Thémis, l’ange qui plane au faîte de la Sainte-Chapelle plongeant sa taille svelte dans les airs; harmonieux symbole qu’on dirait placé à dessein tout près d’un endroit assez
favorable à la sentence de Pascal : « L’homme n’est ni ange, ni bête, et le malheur est que qui veut faire l’ange fait la bête. »
C’est pour cela que nous supplions qui de droit, ceux qui doivent être nos censeurs, au nom du petit opuscule Racine et la Voisin , de se convaincre par eux-mêmes que la Voisin a existé, que M. de La Reynie a existé, que Racine aussi a vécu il y a deux siècles.
Ayant été accusé de l’invention de quelques individualités très-réelles cependant, on pourrait croire encore que les susdits personnages, Racine en tête, sont d’invention dans l’ordre chronologique. Dans le cas d’un nouveau doute, nous comptons que le hasard mettra sous certains yeux le Manuel des commençants (Hachette, boulevard Saint-Germain, i fr. a5; — demander une remise), qui leur prouvera que M. de La Reynie a bien été le président qui a jugé la Voisin, et la Voisin la contemporaine de Racine. Nous jurons solennellement, par toutes les lois de la syntaxe et de l’histoire, par toutes les objurgations des dictionnaires et du code, sur les livres du parfait criminel et de la morale en images, que Racine a réellement vécu sous Louis XIV, comme Richelieu sous Louis XIII. Nous espérons enfin qu’à force de recherches, il sera possible de se convaincre que c’est sous
Louis XIV que furent écrits Athalie , le récit de Théramène et les Plaideurs.
Mais comme c’est faire acte d’immoralité que de s’attaquer à certains fétichismes, possédât-on des preuves à crever l’œil du plus myope, tâchons de déboucher un peu le flacon de l’essence moralienne pour l’analyser.
La morale, croyons-nous, est un personnage des plus abstraits et des plus impersonnels. D’où vient donc qu’on déclare la bonne dame toujours transie, essoufflée, mourante? D’où vient cette préoccupation à l’égard d’une nature si parfaitement en dehors de la nature humaine, qu’en raison de son essence divine elle ne peut craindre ni les rhumes, ni les catarrhes? La morale n’est pas une dynastie et n’a aucune raison pour être renversée. Il est vrai que tout en lui supposant cette organisation spirituelle, les coups de sa main vénérable se font sentir autrement que par l’abstraction, la révélation ou l’insinuation, et scs arrêts s’expriment avec d’autres formules que des métaphores ou des allégories 11 se pourrait donc qu’elle eût des incarnations fort substantielles. Mais nous ne demandons pas mieux que de la trouver aussi diaphane de taille et de visage que la limpidité des attendu d’un jugement, et jamais on ne nous fera avouer que cette ventripotente personne a les cuisses avachies, les mus-
clés dessoudés, qu’elle bourre de tabac les fosses magistrales de son nez.
Ah! la morale, la sainte morale, qu’est-ce donc au juste? C’est le réquisitoire ourdissant ses fils; c’est la trahison entrant par toutes les portes ; c’est le sourire d’un ami applaudissant intérieurement à votre souffrance ; c’est sa parole hypocrite et son geste cafard; c'est le prêtre qui vous dénonce; c’est la femme surtout, menteuse et traître, n’ayant pas un élan vrai, infâme à toutes ses heures, vénale en amour; c’est celui qui, sous le masque d’un faux éclectisme littéraire, ne montre dans le logis d’un artiste qu’une figure truffée de sourires, dont les phrases ouatées de précautions de toutes sortes sont de mise chez le monarchiste et le républicain. Tels sont les faisandés qui se rassemblent autour d’un écrivain, se pénétrant par un même sentiment : la jalousie de ce qui s élève en cette noble mêlée où quelques gueux de lettres hurlent le mieux qu’ils peuvent dès qu’on crève le ciel en papier bleu de la vraie, pure et sainte morale.
I. essence du flacon est connue maintenant; mais si nous jouissons à narguer en face les omnitruqueurs qui se promènent sous forme d’infusoires dans son eau claire, combien voudrionsnous nommer ceux de nos maîtres, ceux de nos confrères après eux, qui ne craignent pas de se
dénoncer d’avance aux colères futures du parquet, en témoignant très-haut leurs sympathies à l’artiste plus qu’à moitié dévoré par les arrêts de Thémis! On les reconnaît de suite, on les a déjà salués.
Une remarque, en finissant :
La morale a subi des amputations déjà si nombreuses qu’il ne doit plus lui rester aucun membre ; alors, comment se fait-il qu’elle soit toujours blessée et toujours malade depuis le temps qu’on l’ampute? De deux choses l’une, ou elle n’existe plus, ou elle est incurable ; et il serait grand temps d’en finir avec elle. Il en est de sa personnalité, ce nous semble, comme des reliques des saints le plus souvent empruntées aux carcasses des volatiles ; la nouvelle morale est loin d’être authentique, c’est un mannequin qu’on a fait semblable à la première, qui était bonne femme au fond. De temps à autre quelqu’un se cache dans le ventre du pantin, imitant à s’y méprendre la voix de la défunte. Quelqu’un?... Mais les spectateurs ne sont pas dupes. Ah! disent-ils, nous voyons bien le truc, celle-là est une parvenue qui, parce qu’elle s’assied dans le fauteuil de l’ancienne, s’imagine entrer dans sa peau. Mais, à d’autres! Nous la reconnaissons à ses ongles carrés, à sa face morveuse, à sa robe qu’elle ne sait point porter, à ses grands pieds, à
ses grands gestes. L’autre, celle d’il y a quarante-sept ans, avait un charme de douait ièie qui, ayant péché dans son jeune temps, passe sur beaucoup de choses, ma foi ! Elle entendait encore la plaisanterie salée, et se trouvait de trop bonne compagnie pour employer la bassesse et l’hypocrisie, la calomnie et 1 outiage envers l’écrivain qu’elle condamnait. Elle conseivait pendant ses jugements sa bonbonnière, son rouge et son toupet, et faisait tout bas confidence à l’inculpé — la coquette — qu’elle avait goûté une joie d’amoureuse à le lire. En s’en allant, il éprouvait. Dieu nous pardonne, le désir de lui baiser le bout des doigts. Tandis que celle que nous voyons là-bas est une intruse à rouge ti ogne, sans noblesse et sans fierté dans son langage... Fi! l’ignoble mégère!
l nous souvient que Voltaire a dit, à propos d’Arnaûd exilé : « Le plaisir d’écrire en liberté lui tint lieu de tout. » Trait charmant, répliquait Sainte-Beuve, « où perce à la fois une légère malice et une sympathie généreuse; ceux à qui ce plaisir d’écrire en liberté tient lieu de tout forment une race à part, et Voltaire en est comme Arnaud. » Aujourd’hui pareille jouissance offre les mêmes périls, non moins infranchissables qu’au siècle des proscrits de Port-Royal. En abordant un des points les plus obscurs de la vie de Racine, nous nous demandons si ce ne serait pas notre procès que nous inscririons à la place du sien.
Nous ne reprenons point la vie de celui qui ajoutait volontiers à son nom : « prieur d’Épinay. » Ce qu’il nous importe, c’est de savoir si le poète, doublé d’un séminariste, n’aurait pas em-
IO
porté avec lui quelques-uns de ces douteux secrets dont l’École des chartes ne se dessaisit jamais qu’en faveur de ses initiés; et dans cet ordre de faits, une fois le soupçon formulé, il semble qu’on le doive creuser jusqu’à une solution vraie ou fausse. 11 est de certaines idées comme de ces spectres évoqués par Manfred, dès qu’ils sont sortis de terre on ne peut plus les abandonner avant de les avoir contraints à accomplir leurs évolutions.
Ce n’est un mystère pour personne que Racine a été compromis dans le' procès de la fameuse Voisin; mais, chose étrange, personne n’a voulu s’y arrêter. M. Paul Mesnard, l’auteur presque impeccable d’une notice sur Racine, ne prend pas la peine d’accorder à cette insinuation un quart de page pour la juger; il la suppose toute écartée d’avance, et M. Pierre Clément, dans un article sur la « chambre de l’Arsenal » à la Revue des Deux-Mondes de janvier 1864, ne s’en préoccupe pas davantage. Or, nous ferons seulement remarquer que si l’un de nos confrères avait à sa charge deux lignes pures et simples du genre de celles qui émanent du dossier de la Voisin contre Racine, innocent ou non, notre confrère se verrait condamner à une réclusion de dix ou quinze années.
Le problème qui se soulève après deux siècles
est donc celui-ci : Racine doit-il être considéré comme empoisonneur de la du Parc? LouisXIV a répliqué affirmativement à cette accusation par la bouche de Louvois.
Nous croyons nécessaire à présent, avant de continuer, de nous remettre en face d’une esquisse consciencieuse de l’homme privé :
Élève boursier du collège de Beauvais, Racine eut à endurer, dans son enfance, les terribles coups de lanière qui précédèrent dans l'enseignement l’éducation sentimentale de Rousseau. L’effet de préceptes aussi cuisants est de rendre souvent la chair si malléable qu’on y imprime ce que l’on veut ; les muscles, le cerveau, prennent la contexture des moules dans lesquels on les introduit; ici on abat un angle, là on fait une saillie ; la tête de l’écolier n’est plus qu’une boîte oblongue sans sinuosité apparente. Ces commencements l’ont maté; il arrive à Port- Royal à seize ans, aussi lisse, aussi fondant qu’un cierge, comme si les vents de la passion « jeune, avide, à jeun et irritée » ne le mordaient pas encore.
Ce n’est qu’après 1660 qu’il n’y regarde pas de si près et que, sans se gêner, il trace ces quelques lignes à Le Vasseur : « Je lis des vers, je tâche d’en faire ; je lis les aventures de l'Arioste et je ne suis pas moi-même sans aventures; une
dame me prit hier pour un sergent; je voudrais qu’elle fût aussi belle que Doralice, je lui aurais fait les offres que Mandricard fit à cette belle quand il congédia toute sa suite pour l’emmener : — Je serai dans tous ses besoins, son maître, sa nourrice, son sergent. Mais je ne me suis pas trouvé assez échauffé pour lui faire cette proposition. »
C’en est fait, le moment de la dispersion des solitaires est arrivé et ce n’est pas à leur sujet que le petit Racine, comme on disait alors, exercera « sa note soupirante. » Au contraire, il n’a plus d’ironie assez « pincée, » assez « cruelle » pour se moquer de ceux qui entravent ses débuts poétiques; la disgrâce de Port- Royal lui plaît; il ne se croit point lié envers ses anciens maîtres et se met contre eux avec l’opinion publique; on sent déjà l’homme cherchant à s’appuyer sur la cour, sur la société, qui rampe sous l’aristocratie et devine ceux dont il aura besoin dans dix ans. 11 a le respect de la force, le culte de la loi et lui sacrifie très-gaiement sa famille; car c’est à propos de M. Singlin qu’il écrit : « Madame notre sainte tante qui se croit incapable d’aucune joie depuis la perte de son saint père. »
Lorsque la famille Racine s’aperçoit que le disciple « très-peu touché » va être entamé par la dissipation mondaine, on l’envoie attendre la
tonsure chez un de ses oncles à Uzès. On l’escorte partout; un religieux du chapitre d’Avignon lui répète sans cesse : Domus mea , Domus orationis; pourquoi ne se débarrasse-t-il pas immédiatement de son attitude cauteleuse? Cependant un éclair de sincérité jaillit de sa plume lorsqu’il refuse d’user de subterfuge à l’égard de sa tante la religieuse : «C'est bien assez, déclaret-il, de faire ici l’hypocrite, sans le faire encore à Paris, par lettres, car j’appelle hypocrisie, d’écrire des lettres où il ne faut parler que de dévotion, et ne faire autre chose que de se recommander aux prières. »
A-t-il réellement pris son parti d’être prieur? C’est douteux. En ce cas, combien l’on préfère à Racine ces fils irrespectueux, rompant franchement avec l’autorité paternelle. Tous les vêtements sont bons pourvu qu’ils lui servent. Boileau, son ami, fut contraint d’avouer qu’il était « railleur, inquiet, jaloux et voluptueux. » Plus tard, lorsque l’élève de Port-Royal traite avec un dédain suprême tant d’œuvres sans goût et sans puissance émanées de ses maîtres, il s’empresse d’ajouter : « Que voulez-vous, tout le monde ne peut pas écrire contre les jésuites : on peut arriver à la gloire par plus d’une voie. » N’était-ce pas la preuve que Racine le tendre, Racine le doucereux, et le mélancolique, loyolisait tant
qu’il pouvait? «Chaque coup portait, dit Sainte- Beuve. Les traits sont si fins qu'ils entrent de toutes parts; ils sont si polis qu’on ne s’aperçoit qu’à la réflexion des blessures. C’était un ennemi peu commode comparé à Boileau, brusque et franc, mais sans fiel ; il nous paraît plus caustique, plus malicieux, plus capable de piquer jusqu’au sang et d’enfoncer l’aiguille avec lenteur; il savait le bon endroit pour les piqûres, et se plaisait à l’irritation qu’elles causaient. » Bel esprit plutôt que poëte, discoureur avant tout, parfileur de rimes, affolé de beau langage, il fuira toujours la chaleur, la puissance d’un emportement passionné; l’homme qui écrivait * plus tard à Mme de Maintenon : « Ayez la bonté de vous souvenir combien de fois vous avez dit que la meilleure qualité que vous trouviez en moi, c’était une soumission d'enfant pour tout ce que l’Église croit et ordonne, même dans les plus petites choses, » cet homme-là pouvait-il ne pas réprimer comme une révolte tout ce qui ressemblait à un soulèvement particulier de son individu, à un élan fiévreux et sauvage, à une ardente originalité enfin? Ce joli joli Racine qui vient de toucher cent louis pour une ode au roi, et reçoit un peu plus tard une pension de six cents livres, friand de choses lestes mais sans amour, n’a qu’une préoccupation : être courti-
san, rester toujours en belle humeur. Il a la manche large du prélat artificieux; sa taille se redresse près de ses inférieurs, et ploie toute humble en face des grands, comme celle d’un cuistre de sacristie ; c’est un parolier onctueux qui ne communiquera point l’âpre sensation du beau; en le regardant sous son brillant costume on se souvient encore qu’il a été habillé de noir de la tête aux pieds. La lèvre est humide et sensuelle; le nez, serré aux narines, s’hébraïse dans l’ovale un peu étroit du visage qu’enveloppe la fameuse perruque mollement jetée, dont les boucles énormes s’éclairent au frisement de la dentelle du jabot. Le front est immense, uni et blanc, aigu à l’extrémité; les regards sont frappés des « coups de jour » de l’esprit et reflètent tout l’ambiant d’une fascinante douceur.
Jusqu’à A nd romaque, c’est un homme qu’on peut considérer comme ayant la passion des vers, sans être un poète. Ses fameuses odes ressemblent à des amplifications de rhétorique; esprit exact, éloigné de toute folie, il n’a qu’un but : la captation, peu lui importe l’indélicatesse des procédés; aussi le Journal de La Grange ne craint pas de mentionner le fait suivant, assez significatif :
Vendredi i5 mars 1668. — Ce mesme jour,
la troupe fust surprise que la mesrae pièce d'Alexandre fust jouée sur le theastre de l’hostel de Bourgogne. Comme la chose s’estoit faite de complot avec Mr Racine, la trouppe ne crut pas deuoirles partz d’autheur audLMr Racine, qui en usoit si mal que d’auoir donné, faict aprendre la pièce aux autres comédiens. Lesdtlfls partz d'autheur furent repartagées et chacun des douze
acteurs eust pour sa part. . . 47 1 »
Dimanche 20me. — Allexandre. 597 1 »
Part 42 1 1 5 s
Mardy 22me. — Idem 1 1 6 1 »
Part 81 10 s
Dimanche 27“°. — Idem.. . . 277 1 »
Part 16 1 »
Comme homme, il n’est pas capable de générosité lorsqu’il ne s’agit point de ses proches ou de ses amis, ce qui revient au même; et, sous le plus beau reflet de la faveur royale, voici comment il en usait avec les gens de lettres qui tentaient d’approcher Louis XIV :
Mme des Houlières était auteur d’une épître en vers plus que médiocre, dédiée au duc de Bourgogne, que le marquis de Dangeau promit de montrer au roi. Il y avait dans cette pièce le trait suivant il la louange de Louvois, mais qui s’adressait plus directement il Louis XIV, se-
Ion le témoignage des contemporains, qu’au ministre :
Avec tant de secret, d'activité, d'adresse,
Un si grand dessein s’est conduit,
Que la nymphe qui vole et qui parle sans cesse N’en a pu répandre le bruit :
Utile et glorieux ouvrage De ce ministre habile, infatigable et sage,
Que le plus grand des rois de sa main a formé,
Que ni difficulté ni travail ne rebute
Et qui, soit qu’il conseille ou soit qu'il exécute,
De l’esprit de Louis est toujours animé.
Racine, susceptible , chatouilleux comme un courtisan, crut cette strophe blessante pour le souverain en ce qu’elle indiquait, dit Sainte- Beuve, « une gloire partagée. » Il conseilla au marquis de Dangeau de passer la stance en lisant la pièce au roi, ce que fit le marquis. Le maréchal de La Feuillade s’informa du motif de cette suppression auprès de Dangeau, qui rejeta la faute sur Racine; mais, comme il était de l’Académie, il y montra l’épître en question le jour de la réception de Fontenelle, le 5 mai 1691, afin de réparer une omission qui sentait la crainte; l’abbé de La Vau se chargea de la lecture, que le blond abbé Testu, directeur de l’Académie, blâma fort; ce fut au point qu’il convoqua une réunion afin d’y faire décréter
qu’on ne communiquerait jamais en séance aucune œuvre si elle n’était d’un des membres. Grande raillerie alors du côté du public, et l’abbé fut chansonné de la belle façon :
De par l’abbé Testu qu’en mitre Ne verront jamais ses amis,
On a convoqué le chapitre
De nos seigneurs les beaux esprits,
Qu’il a repris,
Qu'il a repris,
Moins pour avoir lu cette épître Qufe pour n’en avoir rien omis.
Ce jour-là, d’humeur si mutine,
Se trouva le docte troupeau,
Qu’à sa fatuité biondine On cria de chaque bureau :
Dans le panneau,
Dans le panneau,
Qu’a tendu le dévot Racine,
Il a donné comme Dangeau.
Le dévot Racine méritait bien ce coup de griffe pour cette insigne lâcheté de la part d’un homme de sa valeur; le public ne s’y trompait pas lorsqu’il disait par la bouche d’un annotateur du temps : « Fadeur et impertinence de tout côté. »
orsque Racine se sentit assez fort pour dominer la fortune, il s’appuya beaucoup sur Boileau, né courtisan comme lui, et s’inquiéta assez peu d’user de traîtrise à l’égard de Molière. Tous deux convoitaient MUe du Parc; Racine finit par l’emporter, et, à ce que l’on prétend, l’épousa ; mais il ne se contenta pas de cette victoire, il enleva à Molière son actrice préférée. On lit à ce sujet au Registre de La Grange de 1667 : « MUe du Parc a quitté la troupe et a passé à l’hôtel de Bourgogne, où elle a joué Andromaque de Mr Racine. Nostre troupe, qui estoit de douze partz, est restée composée de onze partz et a continué de mesme jusques à Pasques de l’année 1670. »
Le mariage de MUe du Parc avec Racine est-il revêtu d’authenticité complète? Non, car nous trouvons dans une lettre de Mrae de Montmo-
rency, datée du io juillet 1G68 : « Le chevalier de Rohan veut épouser la du Parc, fameuse comédienne; la famille du chevalier s’y oppose. » Bussy répondit, de Chaseu,le 17 du même mois: « J’admire l’étoile de la du Parc, qui a donné mille passions à mille gens et jamais une médiocre. Si le chevalier de Rohan l’épouse, ce sera un grand triomphe pour l’amour; il est beau pour son honneur qu’il arrive de temps en temps des choses extraordinaires dans son empire; cela le fait respecter. » Et Bussy, content de cette phrase sans doute, la replace dans une autre lettre à M lle d’Armentières, du 29 juillet, avec cette seule variante pour M1'0 du Parc : « La folie du chevalier de Rohan sera complète s’il l’épouse. »
Le comte de Rabutin jugeait la chose en gentilhomme pétri de préjugés; mais avec sa finesse ordinaire, il dépista les intentions de Rohan, car le 10 août suivant il disait de nouveau à M1"0 de Montmorency : « Si le chevalier de Rohan est véritablement amoureux , je le tiens au désespoir sur les défenses qu’on lui a faites. S’il ne veut faire que du bruit et qu’il n’ait que de la vanité, il a contentement. »
Si Racine était marié avec Mlle du Parc, ce mariqge restait inconnu aux yeux de la Cour et sa jalousie aurait été suscitée par l’éclat que fit dans le monde la passion de Rohan pour la
grande actrice. Quoiqu’il ne fût plus question du chevalier lorsqu’elle mourut, le 11 décembre 1668*, il est bien certain que pendant les mois qui suivirent, depuis la rupture du mariage annoncé au commencement d’août et la date du 1 1 décembre, le personnage de ce brillant adversaire ne dut pas cesser immédiatement d’effrayer Racine; il garda le contre-coup du projet du chevalier, si peu sérieux qu’il fût, car un amoureux se blesse souvent avec des ombres. Un homme aussi épris que l’était Racine, répétons-le encore, était le moins capable de juger son rival, et ce qu’il pouvait entrer de désir de renommée dans ce projet d’union.
« Je n’ai pu savoir, écrit Jal à propos de René Berthelot. dit Gros-René, dit du Parc, et mari de MIle du Parc, quand il épousa Marquise Thérèse de Gorlc, qui fut une femme de talent dans la tragédie et la comédie. MUe de Gorle ctait-elle de famille noble, et dans « Marquise, » qui était ajouté au prénom « Thérèse, » faut-il voir l’indication d’une qualité? Je n’en sais rien. Du Parc et sa femme faisaient partie de la troupe qui, en octobre 1 658, vint à Paris, arrivant de la campagne qu’elle avait courue plusieurs années. En 1659, ils passèrent au théâtre du Marais et re-
* Jal, Dictionnaire.
vinrent chez Molière à Pâques, en 1660. En 1667, MUo du Parc, veuve alors, passe à l’hôtel de Bourgogne, où elle établit le rôle de YAndromaque de Racine. Le jeudi i3 octobre 1659, René Berthelot, comédien de M. le duc d’Anjou, et Marguerite-Thérèse Gorle (sic), sa femme, firent baptiser Catherine , qui fut tenue par François de Rebé, archidiacre, comte de Lyon, et par Catherine de Neuville, fille de Nicolas de Neuville, maréchal de France, gouverneur de Lyon (Saint- Germain l’Auxerrois). Pendant le séjour de Molière à Lyon, en iG65, ces hauts personnages avaient connu les du Parc, et, à Paris, n’avaient pas refusé aux comédiens l’honneur de tenir leurs enfants sur les fonts du baptême. »
A présent, constatons un fait, c’est qu’au xvne siècle les femmes de théâtre soulevaient déjà d’effrayantes rivalités, précisément parce que le théâtre ne faisait que de s’illustrer; de 1697 à 1698 les comédiennes furent recherchées des grands seigneurs* avec une passion sans frein; la des U rlies a mérité de tenir place dans les Historiettes de Tallemant des Réaux. Une certaine bohémienne, nommée Lianceou Léance. conduite en 16S6 à la Salpêtrière, avait été, à l’époque de sa grande vogue, enfermée au couvent, par ordre de la reine
Sundos de Courtilz, Annales de la Cour et de Paris.
qui daignait s’occuper de sa conversion ; « elle pensa y faire enrager tout le monde, car elle se mettoit à danser dès qu’on lui parloit d’oraison. » Les troupes du Marais et de l’hôtel de Bourgogne gardaient une sorte de style érotomanesque, qui fut quelque temps le triomphe de Mlle du Parc. L’apparition d’une femme nue sur le théâtre était fréquente, d’après les relations et les gravures du temps, et Tallemant des Réaux affirme que la gorge ne pouvait être plus dévoilée. Thérèse de Gorla, femme de du Parc, dit Gros- René, offrait cette charnalité de buste qui garde dans l’évasement du corsage le repos des masses bien suspendues.
Danseuse de premier ordre, elle déployait en ses ajustements un faste excessif. Ses jupes transparentes ou soyeuses étaient fendues sur le côté et laissaient à découvert certains friands morceaux. C’est le cas de rappeler cette description d’une jeune fille qui, d’après le commandement de son seigneur, s’en va semer des cerises sur de beaux draps blancs, mais après s’être dépouillée de scs derniers vêtements : « Les yeux paillards qui se glissaient vers ces bonnes cuisses pleines et relevées de tout ce que la beauté communique à tels remparts et commoditez du cachet d’amour, ravissoient de regards goulus toutes les plus parfaites idées qu’ils en
pou voient remarquer ; et combien qu’il y eût tant de beautez mignonnement étalées en doux spectacle, il n’y avoit pourtant qu’un petit endroit qui fust envieusement recherché avec la vue; tous les regards tiraient au but où chascun eût voulu donner... » Le décor champêtre, marbre et verdure, sombre, dans lequel M“« du Parc se transformait en nymphe lascive, permettait à 1 œil de détailler sur le repoussoir des teintes, chaque ligne de cette nudité grasse, sur laquelle flambait la pointe carminée des seins. Comme le roulant du contour agrafait bien les deux hanches, et comme la blondeur des chairs reposait douillettement dans les gris tourterelle et les tons roses battus de blanc des étoffes! La tête s’enlevait avec une beauté ascensionnelle qui lui communiquait l’air dévolution d’une jeune de i té ; l’œil, d’après le portrait gravé dans le livre de Hillemacher, était fin, sardonique, lançant ses iayons épointés sur la foule. Les lignes molles d’un buste tour à tour ployé et soulevé, gardaient un jeu de volupté mourante, et les minces guirlandes de gaze rosée semblaient aussi se pâmer d’amour en s’écrasant étroitement contre le torse, en allant s’affaisser aussi bas que la bouche la plus passionnée se permet de descendre.
Jusqu’en 1668. Racine se débat dans toutes les intensités d’un amour effréné; il aime peut-être
Mile ju Parc avec une ivresse que n’a pas dû connaître la Champmeslé; mais la du Parc meurt si mystérieusement entre ses bras sans vouloir dire son secret, que nous sommes contraint de prendre l’interrogatoire de la Voisin pour connaître ses derniers moments :