‹ Racine et ShakespeareChapitre 4 sur 61 · CE QUE C’EST QUE IE BOMAXTICISNK · texte numérisé non relu

CE QUE C’EST QUE IE BOMAXTICISNK

{ Le romanticisme est l'art de présenter aux peuples les œuvres littéraires qui, dans l’état actuel de leurs liabitu-

* De YÉcole des Bourgeois.

des et de leurs croyances, sont susceptibles de leur donner le plus de plaisir possible.

Le classicisme , au contraire, leur présente la littérature j ' qui donnait le plus grand plaisir possible â leurs arrièregrands-pères. .

Sophocle et Euripide furent éminemment romantiques; ils donnèrent aux Grecs rassemblés au théâtre d’Athènes, les tragédies qui, d’après les habitudes morales de ce peuple, sa religion, ses préjugés sur ce qui fait la dignité de l’homme, devaient lui procurer le plus grand plaisir possible.

Imiter aujourd'hui Sophocle et Euripide, et prétendre que ces imitations ne feront pas bâiller le Français du dix-neuvième siècle, c’est du classicisme.

Je n’hésite pas à avancer que Racine a été romantique; il a donné aux marquis de la cour de Louis XIV une peinture des passions, tempérée par l 'extrême dignité qui ! ' alors était de mode, et qui faisait qu'un duc de 1670, ' “ .

même dans les épanchements les plus tendres de l'amour paternel, ne manquait jamais d’appeler son fils Monsieur.

C’est pour cela que le Pylade d ’ Andromaque dit toujours à Oreste : Seigneur; et cependant quelle amitié que celle d'Oreste et de Pylade*!

Cette dignité-lâ n’est nullement dans les Grecs, et c’est à cause de cette dignité, qui nous glace aujourd’hui, que Racine a été romantique.

1 Voir l’analyse du théâtre jtrec, par Métastase,

Shakspeare fut romantique parce qu’il présenta aux Anglais de l'an 1590, d’abord les catastrophes sanglantes amenées par les guerres civiles, et pour reposer de ces tristes spectacles, une foule de peintures fines des mouvements du cœur, et des nuances de passions les plus délicates. Cent ans de guerres civiles et de troubles presque continuels, une foule de trahisons, de supplices, de dévouements généreux, avaient préparé les sujets d’F.lisabeth à ce genre de tragédie, qui ne reproduit presque rien de tout le factice de la vie des cours et de la civilisation des peuples tranquilles. Les Anglais de 1590, heureusement fort ignorants, aimèrent à contempler au théâtre, l’image des malheurs que le caractère ferme de leur reine venait d’éloigner de la vie réelle. Ces mêmes détails naïfs, que nos vers alexandrins repousseraient avec dédain, et que l’on prise tant aujourd’hui dans Ivanhoe et dans Rob-Roy, eussent paru manquer de dignité aux yeux des fiers marquis de Louis XIV.

Ces détails .eussent mortellement effrayé les poupées sentimentales et musquées qui, sous Louis XV, ne pouvaient voir une araignée sans s’évanouir. Voilà, je le sens bien, une phrase peu digne.

, Il faut du courage pour être romantique, car il faut hasarder.

Le classique prudent, au contraire, ne s’avance jamais sans être soutenu, en cachette, par quelque vers d’Homère, ou par une remarque philosophique de Cicéron, dans son traité De Senectute.

Il me semble qu’il faut du courage à l’écrivain presque

RACINE ET S1IAKSPEAKE.

autant qu’au guerrier; l'un ne doit pas plus songer aux journalistes que l’autre à l’hôpital.

Lord Byron, auteur de quelques héroïdes sublimes, mais toujours les mêmes, et de beaucoup de tragédies mortellement ennuyeuses, n’est point du tout le chef des romantiques.

S’il se trouvait un homme que les traducteurs à la toise se disputassent égafement à Madrid, à Stutlgard, à Paris et à Vienne, l’on pourrait avancer que cet homme a deviné les tendances morales de son époque \

Parmi nous, le populaire Pigaull-Lebrun est beaucoup plus romantique que le sensible auteur de Trilby.

Qui est-ce qui relit Trilby ù Brest ou à Perpignan?

Ce qu'il y a de romantique dans la tragédie actuelle, c’est que le poète donne toujours un beau rôle au diable. 11 parle éloquemment, et il est fort goûté. On aime l’opposition.

Ce qu’il y a d’antiromanlique, c'est M. Legouvé, dans sa tragédie d 'Henri IV, ne pouvant pas reproduire le plus beau mot de ce roi patriote : « Je voudrais que le « plus pauvre paysan de mon royaume pût au moins avoir « la poule au pot le dimanche. »

Ce mot vraiment français eût fourni une scène tou-

1 Ce succès ne peul être une affaire de parti, ou d'enthousiasme personnel. Il y a toujours de l’intérêt d'argent au fond de tous les parlis. Ici, je ne puis découvrir que l'intérêt du plaisir. L’homme par lui-même est peu digne il 'enthousiasme : sa coopération probable à l’infâme Beacon, anecdote ridicule du verre dans lequel George IV avait bu.

chante au plus mince élève de Shakspeare. La tragédie racinienne dit bien plus noblement :

Je veux enfin qu'au jour marqué pour le repos,

L’hôte laborieux des modeste hameaux

Sur sa table moins humble ait, par ma bienfaisance,

Quelques-uns de ces mets réservés à l’aisance.

La mort de Henri IV, acte IV *.

La comédie romantique d’abord ne nous montrerait pas ses personnages en habits brodés ; il n’y aurait pas perpétuellement des amoureux et un mariage à la fin de la pièce ; les personnages ne changeraient pas de caractère tout juste au cinquième acte; on entreverrait quelquefois un amour qui ne peut être couronné par le mariage ; le mariage, elle ne l’appellerait pas Vhyménée pour

< Les vers italiens et anglais permettent de tout dire; le vers alexandrin seul, fait pour une cour dédaigneuse, en a tous les ridicules.

Le vers, réclamant une plus grande part de l'attention du lecteur, est excellent pour la satire. D’ailleurs il faut que celui qui blâme prouve sa supériorité; donc toute comédie satirique réclame les vers.

J’ajouterai, par forme de digression, que la tragédie la plus passable de notre époque est en Italie. Il y a du charme et de l’amour véritable dans la Francesca da ttimini du pauvre Pellico; c’est ce que j’ai vu de plus semblable à Racine. Son Eufemio di Mtssina est fort bien. Le Carmagnola et Y Adelchi de M. Manzoni annoncent un grand poëtc, si ce n’est un grand tragique. Notre comédie n’a rien donné d’aussi vrai depuis trente ans que YAjo uell imbarazzo dcM. le comte Giraud, de Rome.

KACINE ET SHAKSPEARE.

faire la rime. Qui ne ferait pas rire, dans la société, en parlant d'hyménée ?

Les Précepteurs, de Fabre d’Églantine, avaient ouvert la carrière que la censure a fermée. Dans son Orange de Malte, un E..., dit-on, préparait sa nièce à accepter la place de maîtresse du roi *. La seule situation énergique que nous ayons vue depuis vingt ans, la scène du paravent, dans le Tartufe de mœurs, nous la devons au théâtre anglais. Chez nous, tout ce qui est fort s’appelle indécent. On siffle l'Avare de Molière (7 février 1823), parce qu'un lils manque de respect à son père.

Ce que la comédie de l’époque a de plus romantique, ce ne sont pas les grandes pièces en cinq actes, comme les Deux Gendres : qui est-ce qui se dépouille de ses biens aujourd’hui? c’est tout simplement le Solliciteur, le Ci-devant jeune homme (imité du Lord Ogleby de Garrick), Michel et Christine , le Chevalier de Canote, l'Étude du Procureur, les Calicots, les Chansons de Béranger, etc. Le romantique dans le bouffon, c’est l’interrogatoire de l'Esturgeon, du charmant vaudeville de M. Arnault; c’est M. Beaufils. Voilà la manie du raisonner, et le dandinisme littéraire de l’époque.

M. l’abbé Delille fut éminemment romantique pour le siècle de Louis XV. C’était bien là la poésie faite pour le

1 On disait & madame de Pompadour : la place que vous occupez. Voir les Mémoires de Bézenval, de Marmontel, de madame d’Êpinav. Ces Mémoires soûl remplis de situations fortes et nullement indécentes, que notre timide comédie n’ose reproduire. Voir le conte du Spleen, de Bézenval.

peuple qui, à Fontenoy, disait, chapeau bas, à la colonne anglaise : « Messieurs, tirez les pi'emiers. » Cela est fort noble assurément; mais comment de telles gens ont-ils l’effronterie de dire qu’ils admirent Homère?

Les anciens auraient bien ri de notre honneur.

Et l'on veut que celte poésie plaise à un Français qui fut de la retraite de Moskou 1 !

De mémoire d’historien, jamais peuple n’a éprouvé, dans ses mœurs et dans ses plaisirs, de changement plus rapide et plus total que celui de 1780 à 1825; et l'on veut nous donner toujours la même littérature! Que nos graves adversaires regardent autour d’eux : le sot de 1 780produisait des plaisanteries bêtes et sans sel ; il riait toujours ; le sot de 1823 produit des raisonnements philosophiques, vagues, rebattus, à dormir debout, il a toujours la figure allongée ; voilà une révolution notable^ Une société dans laquelle un élément aussi essentiel et aussi répété que le sot est changé à ce point, ne peut plus supporter ni le même ridicule ni le même pathétique. Alors tout le monde aspirait à faire rire son voisin ; aujourd’hui tout le monde veut le tromper.

Un procureur incrédule se donne les œuvres de Bour* daloue magnifiquement reliées, et dit: Cela convient visà-vis des clercs.

* Le poëme de l’époque, s’il était moins mal écrit, ce serait la Panhypocrisiade de M. Lemereier. Figurez-vous le Champ de Bataille de Favie, traduit en français par Boileau ou par l’abbé Dolille. Il y a, dans ce poëme de quatre cents pages, quara ute vers plus frappants et plus beaux qu’aucun de ceux de Boileau.

Le poêle romantique par excellence, c’est le Dante X *1 adorait Virgile, et cependant il a fait la Divine Comédie, et l’épisode d’Ugolin, la chose au monde qui ressemble le moins à l 'Enéide; c’est qu’il comprit que de son temps on avait peur de l’enfer.

Les Romantiques ne conseillent à personne d’imiter di- f rectement les drames de Shakspeare.

Ce qu’il faut imiter de ce grand homme, c’est la ma- i nière d’étudier le monde au milieu duquel nous vivons, 1 . et l’art de donner à nos contemporains précisément le genre de tragédie dont ils ont besoin, mais qu’ils n’ont pas l’audace de réclamer, terrifiés qu’ils sont par la réputation du grand Racine.

Par hasard, la nouvelle tragédie française ressemble- U rait beaucoup à celle de Shakspeare.

Mais ce serait uniquement parce que nos circonstances i sont les mêmes que celles de l'Angleterre en 1590. Nous ' aussi nous avons des partis, des supplices, des conspirations. Tel qui rit dans un salon, en lisant cette brochure, sera en prison dans huit jours. Tel autre qui plaisante avec lui, nommera le jury qui le condamnera.

Nous aurions bientôt la nouvelle tragédie française que j’ai l’audace de prédire, si nous avions assez de sécurité pour nous occuper de littératute ; je dis sécurité, car le mal est surtout dans les imaginations qui sonteffarouchées. Nous avons une sûreté dans nos campagnes, et sur les grandes routes, qui aurait bien étonné l’Angleterre en 1590.

Comme nous sommes infiniment supérieurs par l’esprit aux Anglais de cette époque, notre tragédie nouvelle aura

plus de simplicité. A chaque instant Shakspeare fait de la rhétorique : c’est qu’il avait besoin de faire comprendre telle situation de son drame, à un public grossier et qui avait plus de courage que de finesse.

Notre tragédie nouvelle ressemblera beaucoup à Pinto, le chef-d’œuvre de M. Lemercier.

L’esprit français repoussera surtout le galimatias allemand, que beaucoup de gens appellent romantique aujourd'hui.

Schiller a copié Shakspeare et sa rhétorique; il n’a pas |/ # eu l’esprit de donner à ses compatriotes la tragédie réclamée par leurs mœurs.

J’oubliais Y mité de lieu; elle sera emportée dans la déroute du vers alexandrin.

La jolie comédie du Conteur de M. Picard, qui n’aurait besoin que d’être écrite par Beaumarchais ou par Shéridan pour être délicieuse, a donné au public la bonne habitude de s’apercevoir qu’il est des sujets charmants pour lesquels les changements de décorations sont absolument nécessaires.

Nous sommes presque aussi avancés pour la tragédie : comment se fait-il qu’Ëmilie de Cinna vienne conspirer .précisément dans le grand cabinet de l’Empereur? comment se figurer Sylla joué sans changements de décorations?

Si M. Chénier eût vécu, cet homme d’esprit nous eût débarrassés de Y unité de lieu dans la tragédie, et par conséquent des récits ennuyeux; de l’unité de lieu qui rend à jamais impossibles au théâtre les grands sujets natio-

Page 1