‹ Racine et ShakespeareChapitre 47 sur 61 · WALTER-SCOTT ET LA DR CJLEVES. 20T · texte numérisé non relu

WALTER-SCOTT ET LA DR CJLEVES. 20T

mal le cœur humain, et donne à un homme illustre, compagnon d’armes du fils de Henri IV, les sentiments ignobles d’un laquais. Tout le monde se rappelle ce mot de Voltaire. Il donnait une leçon de diction tragique à une jeune actrice, elle disait froidement un morceau fort vif: « Mais, mademoiselle, s’écrie Voltaire, il faut avoir le diable au corps. Que feriez-vous si un tyran cruel venait de vous enlever votre amant? — Monsieur, j’en prendrais un autre. »

Je ne prétends pas que tous les faiseurs de romans historiques pensent aussi raisonnablement que cette fille prudente ; mais les plus susceptibles ne m’accuseront pas de calomnie, si j’avance qu’il est infiniment moins difficile de décrire d’une façon pittoresque le costume d’un personnage, que de dire ce qu’il sent, et de le faire parler. N’oublions pas un autre avantage de l’école de sir Walter Scott: la description d’un costume et la pose d’un personnage, quelque subalterne qu’il soit, prennent au moins deux pages. Les mouvements de l’£tme, qui d’abord coûtent tant de peine à trouver, et qui ensuite sont si difficiles à exprimer avec justesse, sans exagération ni timidité, fourniraient à peine quelques lignes. Ouvrez au hasard un des volumes de la Princesse de Clèves, prenez dix pages au hasard, et ensuite comparez-Ies aux dix pages d 'Ivanhoë, ou de Quentin Durward; ces derniers ouvrages ont un mérite historique.

Ils apprennent quelques petites choses sur l’histoire aux gens qui l’ignorent ou qui la savent mal. Ce mérite historique a causé un grand plaisir ; je ne le nie pas, mais

c’est ce mérite historique qui se fanera le premier. Le siècle fera un pas vers 'le genre simple et vrai, et les àpeu-près maniérés de sir Walter Scott lui déplairont autant que d'abord ils l’avaient charmé. Peut-être serait-il prudent de développer davantage ces aperçus rapides sur les destinées futures des romans à la mode.

Voyez quelle foule de gens sont intéressés à soutenir que sir Walter Scott est un grand homme. Quel que soit leur nombre, je n’emprunterai point le masque de l’hypocrisie si à la mode au dix-neuvième siècle; je dirai franchement que je suis convaincu que dix ans suffiront pour faire tomber de moitié la réputation du romancier écossais. Richardson eut parmi nous une célébrité égale à la sienne. Diderot disait: « Dan» l’exil ou la prison je ne demanderais que trois volumes : Homère, la Bible et Clarisse Harlowe. » De même que sir Walter Scott, Richardson eut plus de réputation à Paris qu’en Angleterre.

Tout ouvrage d’art est un beau mensonge; tous ceux qui ont écrit le savent bien. Rien de ridicule comme ce conseil donné par les gens du monde : imitez la nature. Eh! je le sais bien, morbleu! qu’il faut imiter la nature; mais jusqu'à quel point? voilà toute la question. Deux hommes d'un génie égal, Racine et Shakspeare, ont peint, l’un Iphigénie au moment où son père va l’immoler en Aulide, l’autre la jeune Imogène à l’instant où un mari qu elle adore va la faire poignarder dans les montagnes voisines du havre de Mittford.

Ces grands poètes ont imité la nature; mais l'un voulait plaire à des gentilshommes campagnards, qui avaient

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encore la franchise rude el sévère, fruit des longues guerres de la rose rouge et de la rose blanche ; l’autre cherchait les applaudissements de ces courtisans polis, qui, suivant les mœurs établies par Laijzun et le marquis de Vardes, voulaient plaire au roi, et mériter le suffrage des dames. Imitez la nature est doncun conseil vide de sens. Jusqu'à quel point faut-il déguiser la nature pour plaire au lecteur? Telle est la grande question.

J’ài, je crois, besoin d’insister sur un détail puéril. Si l’on eût sténographié tout ce qui s’est dit en Aulide, à l’occasion du meurtre d’Iphigénie, on aurait cinq ou six volumes, même en se bornant à ce qu’ont dit les personnages que Racine a choisis. 11 a fallu d’abord réduire ces six volumes à quatre-vingts pages. Mais il y a plus; la plupart des choses dites par Agamemnon et par Calchas seraient complètement inintelligibles aujourd’hui, ou, si nous les comprenions, nous feraient horreur.

L’art n’est donc qu’un beau mensonge; mais sir Walter Scott a été trop menteur. 11 plairait davantage aux âmes élevées, qui, à la longue, décident de tout en littérature, si dans la peinture des passions il avait admis un plus grand nombre de traits de nature. Ses personnages passionnés semblent avoir honte d'eux-mêmes, absolument comme mademoiselle Mars, quand elle joue le personnage d'une sotte. En entrant en scène, cette grande actrice jette un petit coup d’œil fin sur le spectateur. « N’allez pas croire que je suis une sotte, dit ce coup d’œil; j’ai autant d’esprit que vous; dites-raoi seulement si, pour vous plaire et mériter vos applaudissements, objet de

tous mes vœux, je ne sais pas bien jouer le personnage

d’une sotte. »

On dirait d’un peintre qui aurait le défaut de Walter Scott et de mademoiselle Mars : ses couleurs manquent de naïveté.

J’irai plus loin : les personnages du romancier écossais manquent d’autant plus de hardiesse et d’assurance, qu’ils ont à exprimer des sentiments plus élevés. Je l’avoue, voilà ce qui me chagrine le plus pour sir Walter Scott. On reconnaît ici toute l’expérience d’un vieux juge. Voilà bien l’homme qui, admis à la table de Georges IV, qui visitait Edimbourg, demande avec enthousiasme le verre dans lequel le roi vient de boire à la santé de son peuple. Sir Walter obtient le précieux gobelet et le place dans sa redingote. Mais, en rentrant chez lui, il avait oublié cette haute faveur; il jette sa redingote, le verre se brise; il est au désespoir. Le vieux Corneille ou le bon Ducis auraient-ils compris ce désespoi.? Dans cent quarante-six ans, sir Walter Scott ne sera pas à la hauteur où Corneille nous apparaît cent quarante-six ans après sa mort.

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DU STYLE

PAH LE CHEVALIER DE SEYSSINS (m. LOUIS CROZET) ET DOMINIQUE (STENDHAL)

TRAITÉ EN STYLE SIMPLE FAIT A PEA NC Y— SUR- AU RE , DU 24 AC 30 JUIN 1812.

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