LA FARCE DES PLAIDEURS
de son Rojnan bourgeois. Racine ajouta le portier de juge, les avocats, l'amourette indispensable ; et de tous ces éléments sa rancune et son instinct satirique firent la plus énorme et la plus charmante bouffonnerie, la plus amusante charge de la justice du xvii" siècle. Tout le Palais y passe, avec ses procès interminables et ruineux, avec sa langue inintelligible aux profanes, avec ses originaux égoïstes et rapaces. Tous les personnages sont des caricatures, mais de types bien vrais alors. Dandin est le juge vénal, qui tient un registre exact des cadeaux et des étrennes, pour qui le Palais est un champ d'exploitation, chez qui la longue pratique du métier a brouillé toutes les notions de bon sens et d'équité :
Du repos ? Ah ! sur toi tu veux régler ton père ? Crois-tu qu'un juge n'ait qu'à faire bonne chère. Qu'abattre le pavé comme un tas de galants, Courir le bal la nuit, et le jour les brelans? L'argent ne nous vient pas si vite que Ton pense. Chacun de tes rubans me coûte une sentence. Marche vous fait honte: un fils de juge! Ah ! fi! Tu fais le gentilhomme : eh ! Dandin, mon ami. Regarde dans ma chambre et dans ma garde-robe Les portraits des Dandins: tous ont porté la robe ; Et c'est le bon parti. Compare prix pour prix Les étrennes d'un juge à celles d'un marquis : Attends que nous soyons à la fin de décembre. Qu'est-ce qu'un gentilhomme? Un pilier d'antichambre. Combien en as-tu vu, je dis des plus huppés, A souffler dans leurs doigts dans ma cour occupés, Le manteau sur le nez, ou la main dans la poche, Enfin, pour se chauffer, venir tourner ma broche 1 Voilà comme on les traite.
Dans la femme de Dandin, la pauvre Babonnette, assidue à toutes les audiences, les contemporains reconnaissaient la femme du lieutenant-criminel, M"® Tardieu, qui par mégarde emportait régulièrement les serviettes du buvetier :
La pauvre Babonnette ! Hélas ! lorsque j'y pense, Elle ne manquait pas une seule audience !
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Jamais, au grand jamais, elle no me quilla, VA !)i(Mi sait lii(Mi snnvonl ce. qu'ollo «mi rapporta Illli' t'i'il du Nuvclicr (Miiporlc les serviellcs, Pluliit ([uo de rentrer au logis les mains nelles. El voilii comme on lait les bonnes maisons.
Et, comme il arrive, Léandre, le fils uu jugo avide et lie la femme rapace, se charge de venger la morale en faisant sauteries «^ciis paternels. S'il y avait des avocats à la première représentation des Plaideurs^ plus d'un put se reconnaître dans les plaidoyers de Petit-Jean et de rintim(^. Une des grandes tirades est imitée du dchul d'un discours de Gicéron, le Pro Quinlio, qui avait déjà servi au Palais, et tout récemment dans le procès d'un pâtissier contre un boulanger. Dressé par Uacin«r à prendre différents tons, l'acleur qui jouait l'Intimé parodiait successivement les glorieux avocats du Palais, et Gaultier surnommé la Gueulr, et M. de Montauban, un ami du poêle, peut-être même Patru et Le .Maislre , un juge qui aurait sommeillé pendant les deux premiers actes, se réveillant tout à coup comme Daudin, se fût vraiment cru à l'audience. Il y a aussi bien des traits de vérité dans Petit-Jean, ce portier de juge, qui a l'aul si éveillé sur ses petits prolits et n'ouvre la porte qu'à bon escient, ou dans ce sergent de justice que joue rintiiiié et dont le dos supj)liant appelle les coups de bâton. Huant aux plaideurs, ils ont été dessinés d'après nature. Cbicanneau, qui connaît si bien les moyens d'alt»'ndrir les juges, les procureurs et les clercs de procureur, était alors président à la cour des Monnaies; et la comtesse de Pimbesche, grondeuse, acariâtre et têtue, portait le mas(jue sur Toreille et l'habit couleur de rose sèche d'une plaideuse acharnée, célèbre au Palais, la comtesse de Cressé. Corneille même avait son compte, et plusieursde sesvers y étaientdrrtlement parodiés. Une verve étourdissante animait celte satire en trois actes, ce croquis en charge du Palais, tout en épigrammes, en parodies et en caricatures. Et par là les
d'andromaque a peindre 25
Plaideurs se rattachent directement aux pamphlets contre Nicole.
En se moquant des juges et des avocats de son temps, Racine était dans son droit. En attaquant, en ridiculisant ses maîtres de Port-Royal, il avait mal agi. En se séparant d'eux, il risquait de mutiler son génie. Pendant dix ans, les intérêts de ce sacrifice lui furent largement payés, sinon en bonheur, du moins en gloire. C'est l'époque de sa plus grande dissipation, de ses liaisons banales avec la Du Parc et la Champmeslé, de sa rivalité avec Corneille, de ses colères contre d'injustes et jalouses critiques; mais c'est aussi l'époque de ses triomphes. Presque chaque année est marquée par un chef-d'œuvre. Andromaque (1667) fait autant de bruit qu'autrefois le Cid. Comme ses ennemis affectent de ne voir en lui que le peintre de l'amour. Racine leur répond par Britannicus (1669). A la demande de la duchesse d'Orléanri, il compose la charmante élégie de Bérénice^ et du même coup bat Corneille (1670). Puis il s'enhardit : il évoque l'Orient dans toutes ses violences sensuelles et ses ruses, l'Orient moderne avec Bajazet (1672), l'Orient d'autrefois d,\QC Mithridate {{Ç)l?>). En même temps, Racine force les portes de l'Académie (1673). Alors, dans toute la maturité de son talent, il revient à la Grèce. Hans Iphigéf lie (1674), il ose lutter directement avec Euripide. Dans Phèdre [i&ll), il se surpasse lui-même ; bien plus, il mérite Tapprobation du grand Arnauld. C'est que Racine a eu beau se séparer violemment des maîtres de sa jeunesse. Même en travaillant pour le théâtre qu'ils condamnent, il leur doit quelque chose : d'abord cette conscience littéraire qui a donné tant de solidité à son œuvre ; puis, une idée qui circule à travers tous ses drames, qui en explique en partie l'émotion, la profondeur et la vérité, l'idée janséniste de l'incurable faiblesse humaine.
EACINB.
DEUXIKMK ORISE : CONVERSION F.T nKTRMTR,
Au fonil, après comme avanl les démêlés avec iN'icole, ^t on dépit des apparences, Racine avait toujours élé t.\o Porl-Ûoyal. nefoulé par l'ambilion iitléraire, malmené même dans les jours de colère, le dévot vivait encore en cette âme et guettait dans l'ombre, prêt à profiter d'une défaillance du poêle. Après Plii-drc, une nouvelle crise éclata, plus violente encore que celle des pamphlets : ce fut la revanche de Nicole.
Racine fut pris d'un immense dégoût de la vie qu'il menait depuis dix ans. Il s'était donné tout entier aux choses profanes, il avait voulu ne songer qu'au thé;\lre ; et voici que les choses profanes lui manquaient, quv le théâtre menaçait de trahir ses ambitions. Ses ennemis, qui un instant avaient paru désarmer, revenaient à la charge, plus nombreux, plus acharnés, mieux disciplinés que jamais ; même des grands seigneurs et des grandes dames entraient en campagne ; et l'hùtel d»* Bouillon devenait le centre des cabales. A |)rix d'argent l'on faisait le vide autour du nouveau chefd'œuvre ; quelque temps on en rendait le succès douteux. Injure suprême ! à la Phèdre de Racine on opposait, on affectait de préférer celle de Pradon. Au moment où le poète semblait atteindre la perfection de son art, on remettait tout en question, jusqu'à son talent. Sensible et irritable comme il l'était, prompt au découragement, ce fut pour Racine une cruelle déception. 11 lit un retour amer sur son passé : il vit clairement la vanité do tout, même de la gloire. Kn vain il essaya, dans la préface de Phèdre, de prouver la moralité de son théâtre et de « réconcilier la tragédie avec quantité de personnes rélêbr«'S par leur [)iété et leur doctrine ». 11 réussit à convaincre le grand Arnauld,