‹ Racine. Textes choisis et commentésChapitre 109 sur 130 · SCÈNE VII BRITANNICUS, JUNIE · texte numérisé non relu

SCÈNE VII BRITANNICUS, JUNIE

JUNIE

Retirez-vous, seigneur, et fuyez un courroux Que ma persévérance allume contre vous.

Néron est irrité. Je me suis échappée, Tandis qu'à l'arrêter sa mère est occupée. Adieu ; réservez-vous, sans blesser mon amour. Au plaisir de me voir justifier un jour. Votre image sans cesse est présente à mon âme : Rien ne l'en peut bannir.

BRITANNICUS

Je vous entends, madame :

Vous voulez que ma fuite assure vos désirs. Que je laisse un champ libre à vos nouveaux soupirs. Sans doute, en me voyant, une pudeur secrète Ne vous laisse goûter qu'une joie inquiète. Hé bien 1 il faut partir !

Seigneur, sans m'imputer...

BRITANNICUS

Ah! VOUS (leviez du moins ])liis loiii^tenips disputer.

Je ne murmure point qu'une amitié commune

Se range du parti que flatte la fortune ;

Que l'éclat d'un empire ait pu vous éblouir ;

Qu'aux dépens de ma sœur vous en vouliez jouir ;

Mais que de ces grandeurs comme une autre occupée,

Vous m'en ayez paru si longtemps détrompée ;

Non, je l'avoue encor, mon cœur désespéré

Contre ce seul malheur n'était point préparé.

J'ai vu sur ma ruine élever l'injustice :

De mes persécuteurs j'ai vu le ciel complice ;

Tant d'horreurs n'avaient point épuisé son courroux,

Madame ; il me restait d'être oublié de vous.

JUNIE

Dans un temps plus heureux, ma juste impatience Vous ferait repentir de votre défiance ; Mais Néron vous menace : en ce pressant danger, Seigneur, j'ai d'autres soins que de vous affliger. Allez, rassurez-vous, et cessez de vous plaindre : Néron nous écoutait et m'ordonnait de feindre.

Quoi ! le cruel...

JUNIE

Témoin de tout notre entretien, D'un visage sévère examinait le mien, Prêt à faire sur vous éclater la vengeance D'un geste confident de notre intelligence.

BRITANXICUS

Néron nous écoutait, madame ! Mais, hélas ! Vos yeux auraient pu feindre, et ne m'abuser pas : Ils pouvaient me nommer l'auteur de cet outrage ! L'amour est-il muet ou n'a-t-il qu'un langage? De quel trouble un regard pouvait me préserver ! U fallait...

JUNIE

Il fallait me taire et vous sauver.

Combien de fois, hélas ! puisqu'il faut vous le dire. Mon cœur de son désordre allait-il vous instruire ! De combien de soupirs interrompant le cours, Ai-je évité vos yeux que je cherchais toujours ! Quel tourment de se taire en voyant ce qu'on aime.

BRITANNICUS — 547

De l'entendre gémir, de l'affliger soi-même,

Lorsque par un regard on peut le consoler 1

Mais quels pleurs ce regard aurait-il fait couler !

Ah ! dans ce souvenir, inquiète, troublée,

Je ne me sentais pas assez dissimulée :

De mon front effrayé je craignais la pâleur ;

Je trouvais mes regards trop pleins de ma douleur ;

Sans cesse il me semblait que Néron en colère

Me venait reprocher trop de soin de vous plaire ;

Je craignais mon amour vainement renfermé ;

Enfin, j'aurais voulu n'avoir jamais aimé.

Hélas ! pour son bonheur, seigneur, et pour le nôtre,

Il n'est que trop instruit de mon cœur et du vôtre !

iVllez, encore un coup, cachez-vous à ses yeux :

Mon cœur plus à loisir vous éclairera mieux.

De mille autres secrets j'aurai compte à vous rendre.

BRITANXICUS

Ah ! n'en voilà que trop : c'est trop me fau-e entendre. Madame, mon bonheur, mon crime, vos bontés. Et savez-vous pour moi tout ce que vous quittez?

{Se jetant aux pieds de Junie.) Quand pourrai-je à vos pieds expier ce reproche?

JUNIE

Que faites-vous? Hélas ! votre rival s'approche.

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