‹ Racine. Textes choisis et commentésChapitre 23 sur 130 · ANTIGONE · texte numérisé non relu

ANTIGONE

Oui, je l'avais bien cru, qu'une âme si fidèle IVouverait dans l'absence une peine cruelle ; Et si mes sentiments se doivent découvrir, Je souhaitais, Hémon, qu'elle vous fît souffrir, Et qu'étant loin de moi, quelque ombre d'amertume Vous fît trouver les joui's plus longs que de coutume. Mais ne vous plaignez pas : mon cœur chai'gé d'ennui Ne vous souhaitait rien qu'il n'éprouvât en lui.

De tels vers iunt pkis qu' annoncer un \rai poète, et Racine y est déjà mieux qu'en puissance.

11 s'en faut pourtant que dès ce moment il ait déjà, comme on l'a dit, tout son système dramatique, s'il a déjà presque tout son style. Corneille l'opprime encore et on l'y reconnaît à trop de signes : c'est d'abord la rigidité de caractères que nous signalions plus haut ; puis le choix d'un sujet exagérément antithétique, où les personnages, comme dans Horace, sont continuellement tiraillés entre des devoirs ou des affections contradictoires et ne savent

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que souhaiter et que décider; puis le choix même de la passion mise en scène : l'ambition, la soif de régner, qui émeut les trois principaux personnages masculins du drame et qui prête, comme chez Corneille, à des maximes d'État pt à des développements politiques plus oratoires que scéniques ; puis, comme chez Corneille encore, l'emploi de certains artifices romanesques imités du faux rajiport de Julie au vieil Horace et qui font croire ici à Antigone qu'Étéocle a tué Polynice ; puis, dans la catastrophe, un goût de massacre et de sang poussé à ce point d'exagération, reconnaît Racine, qu' « il n'y paraît presque pas un acteur qui ne meure à la fin », même Créon, dont le suicide est bien la chose la plus inattendue et la plus déconcertante : ce froid coquin, qui, pour l'amour du trône, pousse ses neveux à s'égorger et voit périr sans un pleur son fils Hémon, le voilà, au dernier acte, quand il est au comble de ses vœux, qui se met à faire le langoureux auprès d' Antigone et qui, plutôt que de supporter ses dédains, s'écrie : « Mourons donc! » et se perce d'une épée ! Qu'on ajoute à tout cela l'introduction d'un élément lyrique auquel le poète renoncera bien vite, parce qu'il est en désaccord avec sa conception réaliste du- théâtre jusqu'à Phèdre, mais qui prouve justement qu'il n'est point encore ici en pleine possession de son système dramatique.

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