‹ Raffet et son œuvreChapitre 4 sur 6 · LE DUC D'ORLÉANS · texte numérisé non relu

LE DUC D'ORLÉANS

RAFFET

colère et des cris de veugeance, saisissent leurs armes, agitent leurs étendards en haillons, et s'élancent furieux, avec la violence de la tempête, derrière le tonnerre du tambour .

A minuit de sa tombe Le tambour se lève et sort

Fait sa tournée et marche Battant la caisse bien fort.

Cette oeuvre superbe devrait figurer dans toutes les salles de régiment, car aucun écrit militaire, aucun appel aux armes, aucune fanfare guerrière, n'est plus propre à communiquer aux jeunes soldats la fièvre héroïque des combats et à leur soufiler l'ardent désir des inéluctables revanches.

Et cette admirable Remie nocturne, fantastique apothéose de l'épopée impériale, à laquelle l'artiste a donné pour légende cette traduction tudesque d'une des strophes du poète allemand :

C'est là la grande revue Qu'aux Champs-Elysées, A l'heure de minuit, Tient César décédé.

Jamais, croyons-nous, l'art lithographique ne s'est manifesté avec une virtuosité plus parfaite que dans cette œuvre, où, sous la caresse légère, à peine frôlante du crayon, l'artiste a fait surgir, des profondeurs d'une nuit paiement éclairée par la lune, une lune triste et voilée, toute une armée de cavaliers :

Vieux escadrons célébrés Sanglants et balafrés...,

qui, par milliers, par millions, leur nombre est infini..., défilent devant le César, pensif sur son cheval blanc, au milieu d'une blafarde et vaporeuse lumière faite sans doute de la poussière tourbillonnante de fantômes. Et les escadrons des spectres, que le trompette a réveillés de l'éternel sommeil, et dont la clarté de la lune fait luire les casques et

les cuirasses, et grimacer les mâchoires sans lèvres, passent au galop de leurs chevaux apocalyptiques aux naseaux de feu, aux longues crinières et aux pieds poilus, devant « l'homme au petit chapeau », en soulevant de leurs mains de squelettes leurs glaives longs et tranchants.

Comme nous voilà loin des inconscients et drôlatiques pastiches de Charlet et des joyeuses illustrations des Bonnes et des Tourlourous et de la Mésaventure d'un Anglais, de Paul de Kock ! Toutefois, il est utile de dire que si le talent de Eaffet (1793.) trouva son complet épanouissement dans l'interprétation de

E PKUPLE A VERSAILLES.

RAFFRT.

sujets essentiellement tragiques, ce grand artiste sut aussi parfois exprimer dans une forme très personnelle, et avec un esprit d'observation très subtil, quelques-unes de ces petites scènes de la vie bourgeoise, dont la peinture convenait si bien au talent railleur et familier d'Henri Monnier : le Billet de contentement, le Terme..., tiennent une place très honorable dans l'œuvre du grand peintre épique. Mais là où Raffet nous paraît inférieur à lui-même, c'est dans la satire politique. A vrai dire, il ne fut qu'un tirailleur très irrégulier du terrible bataillon que Philippon menait en personne à l'assaut de la royauté de Juillet. Ce genre d'exercice, où Daumier, Grandville, Traviès et parfois Decamps excellaient, lui convenait médiocrement, et cette inaptitude pour cette guerre sournoise d'allusions, pour ces combats à coups de plumes empoisonnées, se manifeste dans les quelques planches qui parurent sous sa signature dans la Carkaturc, et dont la violence outrée ou l'innocente puérilité témoignent très clairement de sou peu d(î goût pour le pamphlet politique.

On a dit qu'en élargissant le cadre de ses compositions, en quittant 4e crayon pour le pinceau, EafFet eût agrandi sa manière et fût devenu un des premiers peintres de son époque. On a prétendu qu'en abordant les grandes toiles, il aurait simplifié les détails, toujours si séduisants dans les morceaux caressés du bout du crayon, et trouvé des effets puissants et d'une couleur vigoureuse. Ce sont là de très admissibles hypothèses, car Raffet a laissé un grand nombre d'études peintes où se révèlent de brillantes qualités de coloriste. J'ai eu jadis sous les yeux une esquisse de la Bataille de Waterloo, d'un inoubliable éclat, et je ne puis, pour ma part, songer à cette fougueuse ébauche sans croire qu'il y avait en effet dans Eaffet l'âme d'un peintre de race et sans être convaincu que notre école moderne posséderait trois chefs-d'œuvre de plus si, dans sa vie faite d'un incessant labeur, le grand artiste avait pu trouver le temps de traduire par le pinceau ces trois sujets, si longuement médités, qu'il rêva si longtemps de transporter sur la toile et dont il nous a laissé de si superbes esquisses à la plume : la Nuit du 5 mai, le Défilé nocturne et le Cri de Waterloo. Mais faut-il déplorer bien vivement l'absence dans nos musées de ces trois compositions, dont l'exécution eût été une cause nécessaire d'un fâcheux ralentissement dans son héroïque faculté de production lithographique? Ces trois superbes esquisses qu'il nous a laissées ne suffisent-elles pas, dans leur dessin large et violent, dans leur compo-

RA FFET.

sition savamment tourmentée et si pleine de fantastiques évocations, à nous faire connaître les sombres rêveries guerrières écloses dans l'âme du grand artiste? A l'aide du plus simple des procédés, avec un peu de noir et de blanc, sur une échelle de quelques lignes, et dans un style d'une âpreté superbe, Raffet a su, « en élevant l'image vers l'idéal qu'il renfermait dans sou cœur », produire des œuvres débordantes d'émotion et contenant, malgré les modestes dimensions de leur cadre, la dramatique et poignante poésie qui fait les éternels chefs-d'œuvre. Nos armées modernes ont trouvé en lui leur Homère pittoresque. Qu'importent, en vérité, les projjortious du poème où il a su décrire, dans une forme immortelle, la gloire tragique de leurs odyssées !

Jamais artiste ne mérita mieux que RafFet la i)ublique glorification qu'on lui prépare, et le jour de l'inauguration du monument qu'on va lui élever sera à la fois une véritable fête patriotique et militaire. Mais ne vous semble-t-il pas qu'en cette circonstance il eût été possible, qu'il eût été juste, de joindre au nom de ce grand artiste celui de Cliarlet, l'auteur du Grenadier de Waterloo et de la Retraite de Russie..., le peintre si gaulois du soldat français, le spirituel et profond observateur qu'Eugène Delacroix place à côté de Molière et de La Fontaine? L'occasion était belle pour rendre du même coup un public hommage à ces deux glorieux frères d'armes, qui vouèrent également leur vie entière au culte i)assiouné du même idéal. Ce qui est fait est fait. Espérons que l'heure de la réi)aration ne se fera pas trop attendre.

Armand Dayot.

L'entrevue de Tilsiï (Croquis).

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