‹ Ragotin, ou, Le roman comiqueChapitre 19 sur 57 · LA BAGUENAUDIÈRE, LE DESTIN, ISABELLE, RAGOTIN · texte numérisé non relu

LA BAGUENAUDIÈRE, LE DESTIN, ISABELLE, RAGOTIN

LA BAGUENAUDIÈRE

Cherchons L'Étoile.

ragotin, derrière le théâtre.

A l'aide ! à moi ! je n'en puis plus.

ISABELLE

Qu'entends-je ?

LE DESTIN

Qu'est-ce encor ?

Laquais ! de la lumière !

Qui crie ainsi ?

{On apporte de la lumière.)

ISABELLE

Que vois-je? où suis-je? c'est mon père ! ragotin, de même.

Au secours ! au secours I

LA BAGUENAUDIÈRE

D'où vient donc cette voix?

RAGOTLN 55

Elle s'est fait entendre à moi cinq on six fois, Mon père, et je sortais pour en savoir la cause.

LE DESTIN

Ce qui m'amène ici, moi, c'est la même chose.

ragotin, encore.

Je me meurs! je suis mort!

LA BAGUENAUDIÈRE

Quel esprit dévoyé Peut crier . . . mais que vois-je !

ragotin, en chemise.

Ah ! ah ! je suis noyé.

LA BAGUENAUDIÈRE

D'où naissent vos clameurs? quelle est votre infor- De quoi vous plaignez-vous ? de qui ? [tune ?

RA.GOTIN.

De La Rancune.

LA BAGUENAUDIÈRE

Quoi?

RAGOTIN

Nous étions couchés dans un bouge ici près. Le lit, qu'apparemment on avait fait exprès,

Était, comme le bouge, étroit et sans ruelle. M'ayant laissé le soin d'éteindre la chandelle, La Eancune au milieu s'est couché le premier; Je me suis doucement mis au bord le dernier. J^entonnais, en ronflant, déjà mon premier somme, Alors que, d'une voix douloureuse, mon homme M'a tiré par le bras, et s'est plaint, en criant, D'une difficulté d'uriner, me priant De lui donner le pot de chambre. A sa prière Je l'ai fait. Après s'être en vain une heure entière Efforcé, plaint, crié, juré comme un perdu, Sans avoir uriné goutte, il me l'a rendu. Moi, qui porte un bon cœur que le mal d'autrui touche „ Je vous plains," ai-je dit alors, ouvrant la bouche Aussi grande qu'un four, à force de bâiller; Puis je me suis remis plus fort à sommeiller. Dans ce somme profond la matineuse aurore M'aurait trouvé gisant, si le perfide encore Ne m'avait réveillé, me tirant par le bras, Pour me redemander, avec de grands hélas, Une seconde fois ce maudit pot du diable. Une seconde fois, ma pitié charitable L'a mis entre ses mains : pestant, mordant ses doigts, N'ayant rien fait non plus que la première fois, Il me l'a redonné, me priant, hors d'haleine, De ne me plus donner une semblable peine, Qu'elle n'était pas juste, et qu'il la prendrait bien : Et moi, qui n'aime pas de contredire à rien,

RAGOTIN 57

J'ai dit qu'à ses désirs il pouvait satisfaire. Ayant remis le pot à sa place ordinaire, J'aurais gagé, sentant le sommeil me saisir, Qu'autant qu'une marmotte on m'allait voir dormir. Le maudit La Rancune, homme sans conscience, N'avait pas jusqu'au bout lassé ma patience: Pour reprendre le pot, lui-même ayant porté Tout son corps hors du lit, de force il m'a planté Un coude dans le creux de l'estomac, terrible, M'éveillant en sursaut à cette masse horrible: aMorbleu! me suis-je alors écrié, je suis mort.

— Je vous demande excuse, a-t-il dit, et j'ai tort; Mais de peur d'interrompre, en ma douleur extrême, Votre sommeil encor, j'ai pris le pot moi-même.

— Malepeste, ai-je dit, m'étouffer, m'accabler, M'enfondrer l'estomac, n'est-ce pas le troubler?" Mais lui, sans m 'écouter, ni craindre ma colère, Eendait à la nature un tribut ordinaire.

Je l'en félicitais de mon mieux, quant le sot Voulant le mettre à terre, a répandu le pot Plein jusqu'au bord sur moi, me noyant la poitrine, La barbe, et tout le corps, d'un océan d'urine. Portant bien loin du lit mes pas précipités, Je cours, je vais, je viens, tout couvert de . . . sentez.

LA BAGUENAUDIÈRE

Eh bien! pour vous sécher, allez dans la cuisine. Vous, ma fille, rentrez; je vois à votre mine

58 RAGOTIN

Que vous voulez dormir: de votre appartement Je vais prendre la clef.

Moi, je vais promptement Coucher. 0 ciel!

LA BAGUENAUDIERE.

En vain j'ai cru trouver ma belle; Ce bruit l'a retenue: allons au-devant d'elle.

Eh bien! es-tu content, Sort, suis-je assez berné? Malheureux Ragotin, sous quel astre es-tu né! Amour, sous ton pouvoir mon cœur est à la laisse ; Mais cette nuit cherchons un lit dans cette caisse.

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