‹ Ragotin, ou, Le roman comiqueChapitre 34 sur 57 · S C E N E II « CLÉOPATRE, CHARMION · texte numérisé non relu

S C E N E II « CLÉOPATRE, CHARMION

cléopatbe, représentée par Ragotin.

Non, non, je veux mourir ; ne m'en empêche pas. Ah! ah!

chabmion, représentée par le Décorateur.

Le vilain ton ! prenez-le un peu plus bas. Ce n'est point là pleurer, c'est miauler, princesse.

CLÉOPATRE

Je veux miauler, moi.

CHABMION.

D'où vient cette tristesse?

1 Les scènes qui suivent sont la parodie de la tragédie de Cléopâtre, de Chapelle, représentée pour la première fois le 12 mai 1681.

88 RAGOTIN

Quelle raison vous fait négliger vos appas? En quel état ici paraissez-vous? hélas!

Une reine d'Egypte en habit d'Espagnole! On va vous prendre ainsi pour Jeanneton la folle. Allez couvrir ce corps d'un autre accoutrement; Dans votre garde-robe entrons vite un moment; Venez vermillonner ce visage de plâtre.

CLÉOPATRE

Nourrice, au nom des dieux, laisse là Cléopâtre; Elle ne pense plus qu'à mourir.

CHAEMION.

A mourir?

CLÉOPATRE

De noirs pressentiments viennent m'en avertir. J'ai songé cette nuit un songe épouvantable: En tombant, mon miroir s'est cassé sur ma table ; Mon lacet s'est rompu, mon collier défilé; Antoine, étant venu chez moi, s'en est allé; Je me suis mise au bain, l'eau paraissait bourbeuse; Le ciel brillait d'éclairs, la mer était grondeuse; De funestes oiseaux frappaient l'air de leurs cris ; J'ai vu des loups-garous, des hiboux, des esprits ; Octave s'est rendu maître d'Alexandrie; Moi, pour me dérober à sa juste furie, J'ai couru me cacher dans ces fameux tombeaux, Où de feu mes aïeux sont les tristes lambeaux . . .

Tu me suivais partout, lorsque, las de combattre, Antoine m'a crié: „Je me meurs, Cléopâtre ! „Et vite à moi, je suis vilainement blessé; ,D'un grand coup de canon j'ai l'intestin percé; „A séparer nos cœurs le sort têtu s'acharne.* J'ai mis, à ces grands cris, la tête à la lucarne: Charmion, qu'ai-je vu? j'ai vu ce conquérant, Ce héros, invalide, affreux, pâle, et mourant, Ranimer à mes yeux ses forces languissantes, Sangloter, et vers moi tendre ses mains sanglantes. Que te dirai-je enfin? tes soins officieux Ont réduit en cordons nos voiles précieux; On l'en a garrotté: les chemises trempées, A le tirer à nous nous étions occupées; Courbant sous ce fardeau, les ampoules aux mains, Chacun, en maugréant, accusait les destins De voir en l'air pendu ce grand foudre de guerre, Quand la corde se rompt : crac, pouf, il tombe à terre : Voilà mon songe.

CHARMION

Ah, ciel ! j'en frissonne pour vous ; Mais rengainez vos pleurs, Antoine vient à nous.

90 RAGOTIN

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