S C E N E VI
Les acteurs précédents, L'OLIVE.
Madame, en un mot comme en trente, De grâce, écoutez-moi; si proche du trépas, Ayant à vous parler, ne m'interrompez pas. A défunt votre époux il prit un jour envie Dans la maison des champs d'avoir la comédie; Le mal d'enfant vous prit, et monsieur votre époux Fut père d'un garçon, ou crut l'être. Chez vous Accoucha le jour même une comédienne; Cette femme accouchée aussi c'était la mienne: Elle fit un garçon, et je le crus de moi, Car la défunte était laide; et, de bonne foi, Quoiqu'elle vît en moi sans cesse un beau modèle, Le fils qu'elle me fit était aussi laid qu'elle. Je pestais de bon cœur contre cette souillon, Quand je vis remuer le petit Bouvillon, Qui parut à mes yeux d'aussi belle structure, Que mon magot était de laide regardure. Il me prit de troquer une tentation.
Votre avare nourrice, en cette occasion, A l'or de mes louis sensible plus qu'une autre, Se chargea de mon fils, et me donna le vôtre: Moi, dès le même instant, de peur qu'on en vît rien,
124 RAGOTIN
J'emportai votre fils, et vous laissai le mien; Si bien que cet ingrat, dont la fureur impie Par un coup détestable a fusillé ma vie, Est mon fils; et le vôtre, élevé de ma main, A qui j'ai façonné l'esprit, c'est Le Destin.
MADAME BOC VILLON
Le Destin est mon fils ! mon cœur en pâme d'aise ; Il faut que tout mon soûl je le baise et rebaise.
LA BAGUENAUDIÈRE
Mais qui sait si cet homme a dit la vérité? l'olive.
La nourrice, avec qui j'avais tout concerté, Est encore en ces lieux; elle peut vous le dire.
MADAME BOUVILLON
J'en crois ce que pour lui la nature m'inspire.
LE DESTIN
Mais il faut vous panser : où vous a-t-on blessé ?
l'olive.
Mon ami, j'ai le cœur d'outre en outre percé.
LA KANCUNE.
Je ne vois point de sang en nul endroit.