DB PAUL DUBOIS
Professeur de neuropathologie
Berne ■ A. FRAgO*^d§piTEUR ■ 1910
Jf/o
La vie entière de l'homme, comme celle de tous les êtres animés, est: activité. Nous agissons toujours, dans les moments de repos aussi bien que pendant le travail. Le sommeil même ne suspend pas cette activité ; le travail de la pensée continue en sourdine ; nous rêvons, nous vivons nos rêves ; ils se trahissent à notre insu par des gestes et par des paroles. De la naissance à la mort, l'organisme humain réagit sous l'influence de multiples excitations et travaille sans relâche.
On distingue dans cette activité: les actes auloniatiaues, qui s'accomplissent mécaniquement, sans l'intervention de notre conscience, tels les phénomènes de la digestion, de la respiration, de la circulation, etc.; les actes volontaires, que nous exécutons consciemment, sous l'influence des motifs. Ce sont ces actes
dits volontaires qui constituent ce qu'on a appelé la vie de relation, c'est-à-dire le commerce avec nos semblables, notre vie sociale. C'est de cette activité consciente, c'est-à-dire de notre conduite, que je veux parler.
Quels sont les ressorts qui nous font agir, qui déterminent nos actes ? — Ce sont les sentiments, et rien que les sentiments. Quoi que nous fassions, nous agissons toujours sous l'empire d'un sentiment, bon ou mauvais, fort ou faible, durable ou momentané.
Si l'on consultait sur cette question de psychologie les poètes, les littérateurs, les artistes, ils nous diraient que le nombre des sentiments est légion ; et, en effet, depuis que le monde est monde, ils puisent dans cette mine de la vie sentimentale les éléments de leurs romans, de leurs drames; elle est inépuisable, cette mine, tant il est vrai que les sentiments sont divers et innombrables.
C'est qu'il en est de la littérature comme de la musique. Si l'on fait abstraction des
plagiats et des réminiscences, l'artiste arrive toujours à une expression personnelle; il ne reproduit jamais exactement la même phrase musicale ou littéraire et trouve toujours de nouveaux thèmes.
Mais, si compliquée que soit la musique, elle se réduit cependant à la combinaison de sept notes et de leurs octaves. Pour les sentiments, malgré leur nombre et leur complexité, la simplification est encore plus facile. Il n'y a pas sept sentiments, dont la coia-j)inaison constituerait la vie sentimentale, il n'y en a que deux : lg. fe/r et Aa~~c*a*nte. W Le premier pousse l'homme en avant et l'incite à rechercher ce qu'il désire; le second le retient, le fait reculer, pour éviter ce qu'il craint. Il n'y a, en somme, que des sentiments de plaisir et de déplaisi**. J'irai plus loin encore, et je dirai que l'homme n'a jamais eu qu'un seul motif d'action: îe désir, soit le désir positif que quelque chose arrive, soit le désir négatif que quelque chose n'arrive
pas. Examinez à ce point de vue toutes vos actions et celles de vos semblables et vous retrouverez toujours cet unique ressort déclanchant toutes nos énergies: le désir.
Un bouton de rose s'entr'ouvre dans mon jardin; je le trouve beau, je le désire; aussitôt ma main s'avance, et je le cueille. Mais ce désir peut être aussi négatif, si je crains d'arracher le bouton trop jeune ou s'il est dans le jardin de mon voisin; c'est alors une crainte qui s'oppose à mon premier désir et me fait reculer. — Un jeune homme voit une jolie fille; le désir s'éveille; il va l'embrasser, le geste est certain, si c'est en carnaval et si l'éducation du jeune homme laisse à désirer. En temps ordinaire, il sera retenu par toutes espèces de considérations, soit qu'il craigne le soufflet d'une main légère, soit qu'il cède à la crainte de blesser les convenances.
Mais, me direz-vous, vous marquez, dans cet exemple, l'opposition entre le sentiment et la raison. C'est cette dernière qui a le
beau rôle quand le jeune homme réprime l'élan passionnel. Mais il y a des cas où c'est, au contraire, le sentiment qui prime, qui incite à la bonne action, tandis que la raison froide arrête l'élan sentimental et amène aux résolutions égoïstes.
Je connais cette distinction; elle est admise par tout le monde, elle est entrée dans le langage courant. Ne dit-on pas que «toutes les bonnes pensées viennent du cœur», et Pascal n'a-t-il pas écrit: «Le cœur a des raisons que la raison ne connaît pas.» — Eh bien, malgré cette autorité, je ne puis admettre l'antinomie que l'on établit entre le sentiment et la raison; elle n'est qu'apparente; il y a là une erreur que j'estime fatale et que je tiens à combattre.
Oui, quand on examine superficiellement les choses, on peut reconnaître chez l'homme deux ordres de motifs : ceux du sentiment et ceux de la raison. Il semble souvent qu'il y ait une opposition entre les deux, qu'il y ait en nous deux personnalités, l'une, prime-sautière,
débordante, entraînée vers l'acte désiré, l'autre, pondérée, sage, gardant la maîtrise d'ellemême. Et, je l'ai déjà fait remarquer, on n'attribue pas toujours le même rôle à ces deux moitiés de notre moi. Tantôt, nous approuvons l'homme raisonnable qui sait résister à une impulsion passionnelle; c'est alors la raison que nous mettons au premier plan; c'est elle qui doit diriger le sentiment, le mater, s'il le faut. Dans d'autres cas, nous aimons à voir les gens agir sous l'empire du sentiment, faire une bonne action pour ainsi dire sans réflexion, spontanément. Nous disons que ce sont des gens de cœur, et nous avons un sourire quelque peu dédaigneux pour les pédants qui veulent tout raisonner; nous les trouvons bien ennuyeux. Et ce ne sont pas seulement les bonnes actions, les beaux gestes, expression immédiate du sentiment, que nous approuvons ainsi. Notre sympathie pour le sentiment va parfois plus loin et nous fait excuser même des fautes, pour peu qu'elles
dénotent chez celui qui les commet une certaine sentimentalité; nous le jugeons en artistes. Les poètes sont particulièrement indulgents pour le vice élégant; ils savent chanter le vin, la débauche, le crime même, et nous nous laissons si bien bercer par la mélodie de leurs vers que nous nous sentons presque des velléités de suivre l'exemple de leurs héros. Don Juan sur la scène trouve des admiratrices même dans le monde des dames vertueuses, et nous éprouvons parfois quelque sympathie pour un habile coquin.
Il y a dans ces jugements contradictoires sur le sentiment et la raison des éléments de vérité, d'observation juste; mais il y a au fond du débat une erreur fondamentale que je voudrais faire saisir.
Je n'aurai pas de peine à faire admettre \ tout d'abord que les sentiments ne naissent pas dans le cœur, mais dans notre tête. Le cœur ne sent pas; sa tâche est de se contracter régulièrement, pour amener aux
organes un sang régénéré et entretenir leur fonctionnement. Sans doute, ce n'est pas une simple pompe aspirante et foulante; c'est un organe délicat, relié par des nerfs au système nerveux central. Il ne bat pas avec la régularité d'un pendule; son rythme s'accélère ou se ralentit suivant les sentiments qui agitent notre âme; il prend ainsi part à toutes nos joies comme à toutes nos douleurs; il les exprime. Il joue donc un grand rôle, bien que secondaire, dans notre vie sentimentale. Quand on dit que les sentiments viennent du cœur, c'est un peu comme si l'on disait que, chez le chien, les sentiments viennent de la queue, puisque c'est cet organe qu'il remue quand il est content, celui qu'il cache entre ses jambes quand il a peur.
C'est donc dans notre âme, et non dans notre cœur, qu'il faut reléguer les sentiments qui nous font agir. Je pense que sur ce point nous serons tous d'accord.
Je ne puis m'arrêter ici à la définition de
l'âme; cela m'entraînerait trop loin et, dans une question aussi obscure, d'ordre métaphysique, je ne réussirais pas à contenter tous mes auditeurs. Il y a, cependant, un fait que tout le monde doit reconnaître, c'est que nous avons un cerveau qui nous permet de penser, de sentir et, par conséquent, d'agir. C'est à l'ensemble de ces fonctions complexes que nous appliquons, suivant les circonstances, les mots à peu près synonymes à1 âme, à! esprit, d'intelligence, de jugement, etc.
On s'est si bien habitué à faire ces distinctions, qui ne sont que des abstractions, qu'on en est arrivé à concevoir notre âme comme composée de diverses parties, l'une servant à reconnaître et à apprécier les choses (esprit, intelligence, etc.), l'autre étant le siège des sentiments. On s'imagine, pour ainsi dire, ces facultés mentales comme occupant des casiers différents de notre tête, et on est bien près d'admettre que la raison et le sentiment sont séparés par des cloisons étanches, qui empêchent
l'intelligence de mettre de l'ordre dans le sanctuaire de nos impulsions sentimentales. C'est là l'erreur.
Chacun de nos organes a des fonctions spéciales. Notre bouche mâche les aliments; l'estomac et l'intestin leur font subir toute une série de transformations chimiques; le cœur pousse dans les organes un sang oxygéné par les poumons, etc. Chacun de ces ouvriers travaille diligemment à sa tâche, mais reste en harmonie avec les autres, de manière à faire un travail utile, favorable à la conservation de l'individu et de la race. Notre âme ou, si vous voulez, notre esprit, — car c'est tout un, — vit uniquement de représentations mentales, d'images. On ne se rend pas assez compte de cette vérité. On s'efforce de distinguer entre le subjectif et l'objectif, entre un sentiment que nous éprouvons sans que les autres s'en aperçoivent, et une constatation faite par nos sens et qui peut être soumise au contrôle des autres. Il y a même
une école de psychologues qui voudraient bannir de la science le subjectif et s'en tenir aux données dites objectives. Or tout est subjectif dans la vie de l'esprit. Tout est image pour nous: images, nos sensations les plus simples; images, nos impressions plus complexes; images, nos pensées et les mots qui servent à les exprimer ; images encore, les sentiments qui en découlent, que nous percevons et qui aboutissent aux actes. — Laissez-moi approfondir un peu cette donnée, à laquelle on songe trop peu, si bien que cette ignorance a embrouillé les plus simples questions de la psychologie.
L'immortel Aristote avait déjà dit: II ri y a rien dans V intelligence qui riait été préalablement dans les sens. Cela signifie qu'il n'y a aucune pensée qui ne soit provoquée par une sensation venant, ou de l'extérieur, ou de l'intimité de nous-mêmes, et amenée à notre entendement par les cinq sens. C'est par la vue, le toucher, l'ouïe, l'odorat et le
goût que nous percevons les objets et concluons à leur existence; c'est encore à l'aide des sens que nous établissons des rapports entre les choses, les comparons, nous formons un jugement sur leurs propriétés. Or tout cela est image. Prenons un exemple.
Je me pique le doigt; c'est là un phénomène mécanique. Cette blessure irrite les terminaisons des nerfs sensibles, et une onde d'une nature encore inconnue, mais dont on a mesuré la vitesse (30 mètres à la seconde), va traverser les nerfs du bras; c'est là encore un phénomène tout matériel, physiologique. Ce mouvement va arriver au cerveau et mettre en vibration un groupe de cellules cérébrales ; c'est encore de la physiologie. Mais alors intervient un phénomène qu'aucun savant n'a pu jusqu'ici expliquer et sur lequel nous n'avons même aucune notion: notre moi sentant et pensant, c'est-à-dire notre âme, perçoit ce que nous appelons une sensation. Ceci n'est
plus mécanique, physiologique, c'est déjà de la psychologie. Cette sensation est une image intérieure, perçue subjectivement, une représentation mentale, bien différente en soi d'une vibration cellulaire. Elle est même déjà complexe, cette sensation, quand elle se traduit par ces simples mots: Je me suis piqué. En nous exprimant ainsi, nous distinguons nettement: un moi sentant, souffrant, le sujet, et une cause étrangère, qui a produit la blessure. Nous reconnaissons, en même temps, à l'agent qui nous blesse certaines propriétés; nous savons que c'est une aiguille ou une épine; nous avons déjà accompli spontanément un acte de défense en retirant le doigt. Tout cela s'est passé dans une fraction de seconde, s'est succédé dans un ordre régulier, toujours le même: blessure, courant nerveux, ébranlement de cellules cérébrales; ce sont là les conditions physiologiques de la sensation. En dernier ressort, tout ce processus aboutit à un phénomène psychologique, à l'image sub-
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jective d'une piqûre. C'est si bien une représentation mentale que cette sensation peut naître sans cause physique, sans piqûre réelle. Nous pouvons tous éprouver une sensation sans qu'elle soit provoquée par une cause matérielle ou avant que cette cause ait agi, par le seul effet de l'attente.
Ce n'est pas notre œil "qui voit, car l'œil n'est qu'un appareil photographique stéréoscopique qui n'est pas doué du sens de la vue; c'est l'observateur placé derrière qui perçoit l'image comme sur le verre dépoli. Notre oreille n'entend rien du tout, pas plus que l'appareil récepteur d'un téléphone; c'est l'abonné qui entend. Ce n'est pas notre bouche qui goûte les aliments, ce n'est pas notre nez qui apprécie les odeurs, et ce ne sont pas nos doigts qui jugent des propriétés des corps qu'ils touchent. Dans toutes ces opérations de nos sens c'est notre moi, en d'autres termes, notre âme, qui, sentant et pensant tout à la fois,
emmagasine l'image et porte en même temps un jugement sur elle.
Sans doute, dans les conditions ordinaires, pour la constatation du réel, nos sens sont nécessaires; il faut des yeux pour voir, des oreilles pour entendre. Mais un aveugle peut avoir des hallucinations de la vue et un sourd peut entendre des paroles imaginaires. Aussi Taine a-t-il osé dire que toutes nos perceptions à l'état normal sont des hallucinations vraies. Je ne puis accepter cette expression, car être halluciné veut dire: avoir la tête égarée; les hallucinations ne sont donc jamais vraies. Mais il est exact de dire: Tout dans la vie mentale est imagination, c'est-à-dire formation d'images mentales, et il faut distinguer les imaginations vraies, adéquates à la réalité, et les imaginations fausses, où il y a erreur.
Permettez-moi d'illustrer ces données par un exemple d'un autre ordre; il paraîtra banal, mais il résume bien ma pensée.
Vous pressez le bouton de votre sonnette
pour appeler votre domestique; c'est l'analogue de la piqûre du doigt ou de toute autre excitation d'un organe sensoriel. Le courant électrique s'élance dans les fils, comme le courant nerveux dans les nerfs. La sonnerie retentit; ceci représente l'ébranlement des cellules de notre cerveau. Tout cela est mécanique, physique, et se succède automatiquement, toujours de la même manière, sans que nous puissions rien y changer. Mais maintenant entre en jeu un autre élément: la domestique va répondre ou ne pas répondre, suivant qu'elle est présente ou absente, attentive ou distraite, de bonne humeur ou maussade. C'est comme notre âme qui, occupée, ne perçoit pas une sensation, ne voit pas un objet, n'entend pas ce qu'on dit; dans l'effroi, la colère, l'exaltation religieuse ou patriotique, on peut même être blessé grièvement sans ressentir la douleur.
Il peut arriver aussi que la domestique croie avoir entendu sonner alors qu'on n'a
pas touché le bouton; de même, notre âme peut percevoir une sensation alors qu'on n'a rien fait pour la provoquer. — Vous croyez que c'est rare. — Eh bien, non; mon ami, le Dr. Schnyder, s'est appliqué à « électriser >> environ trois cents personnes avec une machine qui ne contenait aucune source d'électricité; 77% des sujets ont éprouvé des sensations diverses, depuis le plus léger chatouillement jusqu'à des douleurs intolérables, et ont décrit minutieusement ce qu'ils ressentaient. Cette suggestibilité n'est pas particulière aux malades; elle est humaine et s'appelle: crédulité. Vous voyez que la représentation mentale suffit pour provoquer la sensation, en l'absence de toute cause extérieure. Le phénomène caractéristique de toute notre vie de l'esprit est donc la représentation mentale, juste ou fausse, mais en tous cas subjective.
Qu'est-ce alors que le sentiment ? — C'est une représentation mentale qui devient chaude
ou se colore par l'adjonction d'un mouvement émotionnel. — Une image mentale peut rester froide, purement intellectuelle; elle est alors sans effet sur nos actes; on ne réagit pas sous l'influence d'une idée pure; il faut pour l'action un élément passionnel, émotionnel. Le mot émotionnel veut dire étymologiquement : qui met en mouvement. Donnons quelques exemples.
Vous lisez une lettre qui ne contient que des récits de voyage, des détails plus ou moins indifférents. Chaque mot est une représentation mentale, et nous assistons, dans cette lecture, aune succession d'images souvent très compliquées, car un mot exprime déjà beaucoup d'idées. Soudain, vous trouvez dans la lettre de votre ami un mot de reproche, parce que vous avez négligé de faire pour lui une démarche qu'il attendait de vous. Cette représentation mentale ne va pas vous laisser froid, comme les précédentes. Vous voilà en proie à une petite émotion, celle de la honte;
vous allez rougir même, et mû par un sentiment de regret, vous vous mettez en route pour réparer votre négligence.
Autre exemple. Une jeune fille passe devant un magasin de fleurs et voit une gerbe d'oeillets: image mentale. Elle peut rester froide, cette représentation, et la jeune fille passera sans plus se soucier de ces fleurs. Si elle les trouve très belles, elle s'arrêtera ou entrera dans le magasin pour les acheter; c'est que l'image s'est colorée ; elle est accompagnée d'un sentiment de plaisir, d'une jouissance esthétique. Ce sentiment pourra être plus doux, si elle veut faire cadeau de ces œillets à une amie malade ou si elle les reçoit de quelqu'un. Ne sera-t-il pas plus vif encore si la main qui les lui tend est celle d'un jeune homme qu'elle aime ?
Un dernier exemple, pour bien montrer comment une image mentale, banale au début, peut se colorer de sentiments divers, agréables ou désagréables; c'est une anecdote vraie. —
Un jeune Suisse voyageant en France est invité dans un château. Au dîner, on passe un plat d'argent: image bien ordinaire, qui ne peut vraiment provoquer aucune émotion ; tout au plus éprouvera-t-il quelque plaisir, s'il le trouve élégant, ou même un sentiment d'envie, s'il aime la belle argenterie. Soudain, le jeune homme s'aperçoit que le plat qu'on lui passe porte, gravées sur la marge, les armoiries de sa famille; le plat avait été emporté lors de la prise de Berne par les Français et avait passé par des ventes successives dans les mains de l'amphitryon. Vous voyez d'ici le tableau, et vous comprendrez que cette découverte ait jeté quelque trouble dans l'âme de notre compatriote. Il peut en souffrir encore, s'il y pense; la réminiscence suffira à réveiller la représentation mentale, et elle se colorera de sentiment.
Examinez à la lueur de ces données toutes vos pensées, tous vos sentiments, tous vos actes, et vous constaterez qu'ils se succèdent
dans un ordre toujours identique: une pensée ou image mentale; — elle peut rester froide; elle peut, au contraire, se colorer d'un sentiment^ de plaisir ou de déplaisir, entraînant le désir ou la crainte; — Y acte en sera l'aboutissant nécessaire, à moins qu'une autre représentation mentale ne vienne créer un désir nouveau, contraire au premier.
Quelle est la raison de cette transformation de l'image mentale froide en un sentiment chaud, déterminant l'acte ? — C'est l'amour de soi.
La représentation mentale est froide aussi longtemps qu'elle reste générale, qu'elle n'a pour nous aucun intérêt direct. Ainsi, dans une lecture scientifique, même si elle nous intéresse fort, les mots font succéder dans notre esprit une foule d'images précises, mais froides. C'est la vie intellectuelle pure, celle dans laquelle se complaît le savant dont la préoccupation est de connaître, d'apprendre. Mais il n'en est plus de même quand notre
attention est ramenée sur nous-mêmes, sur nos intérêts matériels ou moraux. La représentation mentale s'accompagne d'un mouvement émotionnel, d'un sentiment, aussitôt que notre moi se trouve au premier plan. Cet intérêt peut être d'ordre matériel et vulgaire, comme quand nous avons plaisir à manger quelque chose de bon ; si élevée que soit une âme, elle ne reste pas insensible à de tels plaisirs. Nous estimons plus relevé le sentiment qui nous pousse à rechercher les jouissances esthétiques que donnent les arts. Enfin, nous pouvons nous enthousiasmer pour des idées morales, religieuses, avoir soif d'idéal, de vertu. Il faut même, si on a du sang dans les veines, savoir éprouver la jouissance sous toutes ses formes, ce qui faisait dire au poète décadent Baudelaire: «Enivrez-vous de vin, d'amour, de vertu; c'est égal, mais grisezvous. »
Inversement, nous éprouverons des sentiments de déplaisir pour des raisons maté-
rielles, comme quand nous avons froid ou que nous mangeons un aliment de mauvais goût; nous avons de l'aversion pour ce qui est laid dans l'art; enfin, nous éprouvons de la douleur, de l'indignation, en face d'un acte mauvais. En général, ces sentiments de plaisir et de déplaisir sont très persornels, disons égoïstes ; c'est quand on touche à notre chère personne que nous réagissons le plus vivement. Mais nous pouvons éprouver les mêmes sentiments en envisageant le bonheur ou le malheur des autres. Nous pouvons, élargissant le cercle de nos affections, considérer l'intérêt de notre famille, de nos amis, de notre ville, de notre patrie, de l'humanité tout entière. Alors, nous éprouvons une émotion joyeuse en apprenant une bonne action, nous nous réjouissons d'un événement heureux pour d'autres ; nous pouvons, d'autre part, être pris de tristesse, vibrer d'indignation, en face d'une injustice commise, alors même que la victime nous est étrangère. Mais, remarquez-
le bien, cela revient toujours au même. Nos représentations mentales se colorent de sentiments divers aussitôt que nous nous sentons touchés dans nos intérêts matériels ou moraux. — Voilà le point précis où l'image mentale, incolore au début, se colore de toutes les teintes, depuis les plus pâles, qui n'engendrent qu'un léger plaisir ou déplaisir, jusqu'aux couleurs chaudes, qui font éclater l'acte passionnel. Et, qu'on ne l'oublie pas, la succession est toujours la même: représentation mentale, sentiment, acte. — La rapidité avec laquelle ces phénomènes se succèdent est telle que nous avons l'impression que le sentiment est spontané et l'acte, automatique. C'est comme pour la sonnerie, où le timbre retentit au moment où nous pressons le bouton; la vitesse du courant est trop grande pour que nous percevions la succession, mais nous savons que, chronologiquement, la pression sur le bouton précède le tintement de la sonnerie.
Quelle est l'utilité d'une semblable conception? N'a-t-elle qu'un intérêt scientifique, comme bien des questions de psychologie ? — Non; bien comprendre le mécanisme de notre vie mentale est d'une importance capitale pour notre conduite dans la vie, et j'estime que l'ignorance en ces matières a pour beaucoup d'individus des conséquences désastreuses.
Dans notre propre vie, comme dans celle des autres, nous déplorons une foule d'actes mauvais compromettant notre bonheur et celui de nos semblables. Nous voudrions les empêcher et ramener l'individu à une conduite meilleure. Quoique plus indulgents pour nous-mêmes que pour les autres, nous cherchons cependant à corriger nos propres défauts. Quels moyens possédons-nous pour cela ? — Nous pouvons nous opposer à l'accomplissement d'un acte mauvais, l'empêcher.
C'est alors à l'autorité que nous avons recours. Et, en effet, nous pouvons arriver à un résultat rapide, en faisant agir sur
l'individu l'espoir d'une récompense ou la crainte d'un châtiment. L'enfant que l'on menace d'une fouettée renoncera à ses escapades; le soldat obéira par crainte de la prison. Mais qui ne voit pas que cette éducation par l'autorité est radicalement fausse? Elle ravale l'homme au niveau de l'animal, qui, lui aussi, craint le châtiment. Elle n'est efficace qu'aussi longtemps que la punition est possible, et l'enfant retombe dans ses tendances mauvaises aussitôt qu'il ne voit plus la férule de l'éducateur. Non, décidément, l'autorité n'est pas un moyen rationnel, et si dans certaines occasions nous ne pouvons nous en passer, ce doit être à titre d'exception ; il faudrait avoir peu de sens éducateur pour préconiser, comme moyen de relèvement moral, l'autorité.
Les actes, nous l'avons dit, sont l'aboutissant nécessaire et inéluctable des sentiments qui nous agitent au moment de l'action. Si donc nous voulons corriger les actes, empêcher les mauvais, encourager les bons, il faut modifier
les sentiments. C'est en envisageant cette tâche qu'on voit les inconvénients de la conception qu'on se fait des sentiments, soit dans le public, soit dans le monde de certains psychologues. On considère à tort le sentiment comme spontané, comme primaire ; on semble admettre qu'il dépend uniquement de notre nature, de notre tempérament, qu'il ne peut pas être changé. Aussi dit-on: que voulezvous, c'est mon sentiment ; ou bien : c'est plus fort que moi; on ne raisonne pas ses sentiments; des goûts et des couleurs, il ne faut pas discuter; — tout autant de manières d'en rester à son opinion, sans s'assurer si elle est juste. Ah, s'ils étaient toujours bons, ces sentiments, je ne craindrais nullement cette spontanéité sentimentale. Le jour où la vertu sera automatique, je serai charmé, et j'abandonnerai, je crois, l'étude de la psychologie humaine, devenue bien inutile, puisque nous vivrions dans un paradis terrestre. Mais, hélas, nous n'en sommes pas là, et la plupart des
malheurs de ce monde n'ont pour origine que nos sentiments mauvais. Il vaut donc la peine de les corriger, et c'est ici qu'il faut avoir des vues claires sur les moyens dont nous disposons. Elles ressortent de ce qui vient d'être exposé.
Il n'y a pas de sentiment primaire. Tout sentiment naît au moment où un mouvement émotionnel vient se surajouter à la représentation mentale, à Vidée. Si nous voulons changer les sentiments, il faut avant tout modifier l'idée qui y a donné lieu, en reconnaissant, soit qu'elle n'est pas juste en elle-même, soit qu'elle ne touche pas à nos intérêts.
Un enfant a peur d'un chien et pousse des cris d'effroi. C'est qu'il est sous l'empire d'une crainte, motivée par Vidée que le chien pourrait mordre. Or l'enfant fait erreur; le chien qu'il croit menaçant n'est qu'un jouet, un chien de bois. Le meilleur moyen de dissiper la crainte, de tranquilliser le marmot, sera de lui montrer
qu'il s'est trompé; il rira alors de sa propre frayeur. La représentation mentale n'était pas juste.
Un monsieur reçoit une lettre désagréable, lui reprochant de n'avoir pas payé une note de fournisseur; il est furieux et va prendre la plume pour répondre vertement. Soudain, il s'aperçoit qu'il y a erreur et que la lettre impertinente est adressée à son voisin. Aussitôt sa colère tombe, et il va envoyer la lettre au destinataire, en y mettant peut-être un malin plaisir.
Si l'on s'en tient à ces exemples simples, tout le monde sera d'accord et reconnaîtra que le seul moyen de changer le sentiment, c'est de « mettre au point »JTc'est-â-du:e de voir s'il y a des raisons de s'émotionner. Mais, quand il s'agit de sentiments plus complexes, on oublie cette notion et, pour excuser le mal qu'on fait et le bien qu'on ne fait pas, on se retranche derrière le sentiment spontané, naturel. On entend des dames intelligentes et
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bonnes avouer tout uniment: Quand j'éprouve de l'antipathie pour quelqu'un, je ne reviens jamais de ce sentiment; la raison n'a rien à faire là-dedans. — Comme c'est charitable de condamner ainsi sans appel un de ses semblables! Ne serait-il pas convenable de retarder son jugement, d'apprendre à mieux connaître la personne ? Ne vaudrait-il pas mieux encore conserver à l'égard des autres l'indulgence et réserver la sévérité pour ses propres défauts ?
Une personne nous a blessé dans notre amour-propre. Nous en éprouvons un profond ressentiment; c'est bien naturel, car le fait existe, il touche à nos intérêts moraux, et le sentiment s'éveille. Mais faut-il donc entretenir ce sentiment, l'éterniser ? Ne pourrions-nous pas le combattre pour notre bien et pour celui des autres, en pardonnant ? Ne pouvons-nous pas reconnaître que la personne qui nous a fait de la peine a agi comme elle pouvait, qu'elle a jugé des situations avec la
tête qu'elle a sur les épaules ? Qu'en peutelle si, par hérédité ou éducation, elle n'est pas intelligente, si elle est irritable ou manque de tact ?
Si nous savons faire rapidement ces réflexions, l'indulgence généreuse succédera au ressentiment, toujours mauvais, et des relations agréables s'établiront entre des gens qui semblaient devoir rester ennemis pour toujours. S'abandonner à ses sentiments, c'est être impulsif et compromettre son bonheur et celui des autres. Tous les sentiments doivent donc être soumis au contrôle de la raison. Vous me direz peut-être: Mais mon sentiment est bon. — Comment donc savez-vous qu'il est bon, si vous n'avez pas porté sur lui un jugement à l'aide de votre raison ?
On entend souvent exprimer la crainte que cette préoccupation de surveiller ses représentations mentales, avant qu'elles se colorent de sentiment, ne ralentisse les opérations mentales et empêche la spontanéité d'action. Oui,
si à l'occasion de chaque sentiment il fallait, avant de s'y abandonner, un quart d'heure de réflexion, l'homme serait inférieur à l'animal, au mollusque, qui, grâce à son instinct, réagirait plus vite que lui. Mais il ne s'agit nullement de cela.
Le jugement que nous portons sur la valeur du motif qui va nous faire agir se fait souvent avec une incroyable promptitude; d'un rapide coup d'œil, nous reconnaissons si tel acte est bon ou mauvais, quand nous avons pris l'habitude de raisonner.
Et il en est ainsi dans toute notre vie morale. Une image éveille notre désir; un sentiment naît et va entraîner Y acte. Avant que ce sentiment ait grandi et soit devenu impérieux, jugeons-le à la lumière de nos idées morales, de nos convictions religieuses ou philosophiques. Si notre raison approuve, laissons libre cours à notre impulsion, poussons le sentiment jusqu'à l'enthousiasme; grisons-nous de ce sentiment. Ce n'est pas à l'indifférence,
à l'inertie, que mène cette habitude de soumettre nos sentiments au contrôle de la raison; elle sensibilise, au contraire, notre âme. Elle est alors une lyre bien accordée, qui vibre au moindre frôlement et dont l'harmonie reste parfaite jusque dans les fortissimi.
Une vie noble, heureuse, n'est possible que dans cette harmonie entre les sentiments qui dictent nos actes et nos conceptions morales. Elle ne s'obtient que par une constante éducation de nous-mêmes. Elle ne se fait pas par une volonté souveraine, autonome, capable de se mettre en branle par elle-même. C'est par notre expérience propre et par celle des autres, par les directions que nous avons reçues de nos parents, de nos éducateurs, que se forme la clairvoyance morale. Cette acuité de vue morale nous permet d'apprécier en un clin d'ceil la portée de nos actes; elle réprime les penchants mauvais et laisse libre cours à ceux qui sont bons. La raison est la seule lumière qui nous guide.
Quand elle est développée par la culture de soi-même, elle devient comme instinctive, comme préétablie, et nous n'avons pas besoin de raisonner longuement à l'occasion de chaque acte de notre existence. Comme un pilote qui navigue au milieu des récifs, nous donnons rapidement le coup de barre qui nous sauve. Ici, je dois m'élever contre une idée fausse aussi et qu'on entend souvent émettre. Dans le domaine moral, on oppose ordinairement la raison à la foi, les rationalistes aux croyants. Sans doute, il y a toujours eu et il y aura toujours une âpre lutte entre ceux qui s'appuient sur la raison pure et ceux qui tiennent à ce qu'on a appelé: l'expérience religieuse. Mais ce n'est pas cette question ardue que j'ai en vue; ce n'est pas la cause de la libre pensée que je me propose de défendre, aujourd'hui. Loin d'accentuer ces divergences, je voudrais, au contraire, montrer que nous pouvons nous donner la main sur le terrain de la morale.
L'individu qui, dans une religion de l'esprit, base sa vie sur ses convictions, agit ainsi parce qu'il estime avoir des raisons de croire. C'est encore un jugement qu'il porte à l'aide de sa raison, même si ses conclusions ne sont pas acceptables pour un autre, même s'il se complaît dans le mystère. En dernier ressort, c'est toujours la raison qui nous guide.
L'éducation de nous-mêmes est une œuvre très difficile. L'égoïsme est naturel, indélébile; personne ne réussit à s'en débarrasser complètement. Et cependant, aucun progrès moral n'est possible sans le contrôle de la raison sur les sentiments. Sans lui, c'est le désordre moral, où les actions mauvaises succèdent aux bonnes comme les mouvements opposés d'une girouette. C'est la conduite de ces impulsifs aujourd'hui capables d'un acte généreux et commettant une vilenie le lendemain. Jusque chez les criminels, on surprend ces étranges contradictions d'une âme qui n'a pas trouvé sa règle. Hier, c'étaient des jeunes
gens de quinze et seize ans, dont l'un écrivait des pages sentimentales sur les vertus de sa bonne mère, qui assassinaient froidement cinq personnes. Aujourd'hui, c'est un paysan qui a su être assez bon mari, bon père, et qui tue pour des motifs de pur intérêt.
C'est dès la plus tendre enfance que doit commencer l'éducation morale. L'enfant est un être impulsif; il a l'égoïsme de l'animal. Il est dans son rôle, et vous ne serez pas sévère pour le bébé qui dévore son biscuit sans songer à le partager avec son frère ou même lui dérobe le sien; ce n'est pas encore le moment de lui faire la leçon. Mais, quand l'enfant devient plus grand, ne riez pas, comme beaucoup de parents, de son âpreté à défendre son bien, de son impulsivité, de sa violence, de ses colères, comme si elles étaient simplement le fruit de sa vivacité. Les carac- . tères se dévoilent très tôt ; les défauts croissent comme de l'ivraie, tandis que les vertus sont des orchidées difficiles à soigner. Je vois beau-
coup de familles malheureuses où ces germes se sont développés jusqu'aux tares morales, jusqu'au crime eu à la folie. Que faire?
Faut-il se borner à donner à l'enfant une petite taloche d'avertissement? — Oui, il n'y a rien d'autre à faire avec un bébé. Mais, dès que l'enfant aura recueilli un bagage suffisant $ images mentales, n'hésitez pas à lui faire sentir la différence entre le bien et le mal. Vous n'irez pas pour cela recourir à des dissertations morales; il ne les comprendrait pas. Il y a mille occasions d'éveiller chez lui l'idée très simple qu'il ne faut pas faire aux autres ce qu'on ne voudrait pas qu'on nous fU. Profitez d'un moment où il vient de ressentir lui-même les effets de l'injustice. Avant tout, donnez-lui l'exemple; c'est le moyen éducateur par excellence. — Vous, madame, qui vous plaignez de l'irritabilité de votre fillette, ne pourriez-vous pas réprimer la vôtre, que j'ai vue éclater dans les quelques mots échangés à l'instant avec votre
cher mari ? — Vous, monsieur, qui reprochez amèrement à votre fils son impulsivité, son instabilité d'humeur, n'avez-vous pas vousmême ces défauts ? Il vous ressemble tellement de figure que je serais étonné que vous ne lui eussiez pas transmis vos faiblesses. D'où les aurait-il, du reste, si ce n'est de vous, de ses ancêtres et de l'éducation reçue? Rappelez-vous le proverbe: Le fruit ne tombe pas loin de l'arbre.
Dès que l'esprit de l'enfant est assez développé pour saisir un simple raisonnement, il faut renoncer à l'autorité et faire usage de la raison. On peut amener des enfants de cinq à six ans à des réflexions utiles, qu'ils appliqueront dans le cours de leur vie à des situations très diverses. C'est ainsi qu'on peut leur inculquer une façon optimiste d'apprécier les événements désagréables, de les prendre, comme on dit, par le bon bout. — Une bonne femme sujette à des crises de tristesse, à des variations d'humeur à propos de la moindre
contrariété, sut me comprjejadrejxès vite, s'assagir, et m'exprima le désir de faire profiter ses enfants de ces leçons. Je voudrais, disaitelle, les habituer à n'avoir peur de rien, ni de la maladie, ni de la mort. — Peste, répondisse, vous voulez en faire de parfaits stoïciens. Je crois que ce n'est pas de leur âge; contentez-vous de leçons plus à leur portée. — Lesquelles ? — Eh bien, supposez que votre fillette ait en perspective une course scolaire dont elle se réjouit énormément. Le temps se gâte et on apprend que la course n'aura pas lieu. Voilà l'enfant qui pleure et vous poursuit de ses plaintes. N'allez pas vous moquer d'elle, la brusquer, lui dire: Laissemoi donc tranquille, cela n'en vaut pas la peine. Non, plaignez-la vraiment, car elle souffre dans son âme d'enfant; ne craignez pas de vous mettre à son niveau et de juger à son point de vue. Mais, quand vous l'aurez un peu tranquillisée par votre sympathie, dites-lui ces simples paroles : Mon enfant, bien
souvent encore dans la vie, tes désirs seront contrariés et tu seras obligée d'accepter ton sort. Il faut prendre l'habitude de cette adaptation à des circonstances qu'on ne peut changer, et il faut le faire de bonne humeur. Tu dois aujourd'hui renoncer à cette course, qui ne serait vraiment pas belle par ce temps ; accepte cette contrariété, sois gaie; invite quelques amies, et vous jouerez à la poupée. — Il n'est pas un enfant sain d'esprit qui ne soit accessible à ce petit raisonnement, s'il est présenté par une mère à la fois ferme et douce, dont la voix chaude d'amour colore déjà de sentiment l'idée raisonnable qu'elle exprime. Et remarquez que cette leçon ne s'applique pas seulement à l'événement présent; elle n'aura pas besoin d'être répétée toutes les fois que l'enfant verra ses désirs contrariés. Non, si elle a compris, la fillette, et plus tard la femme, appliquera d'emblée et par avance cette donnée à tous les événements de sa vie. Sans doute, elle pourra l'oublier et s'attrister un
jour; mais elle comprendra toujours mieux à mesure que se préciseront ses expériences de vie. Elle acquerra ainsi ce pouvoir d' adaptation si précieux pour notre bonheur et pour celui de ceux qui nous entourent.
Voilà un jeune garçon à l'âge du développement. Sa mentalité est encore instable, et à propos du moindre insuccès, il se décourage. Si vous êtes le père, gardez-vous de le morigéner, de lui dire qu'il est un paresseux, un pleutre; vous le blesseriez et le rendriez intraitable. N'avez-vous pas souffert au même âge de sentiments analogues? Avez-vous toujours eu du courage? — J'en doute fort. Comprenez donc, excusez cet état d'âme, mais combattez-le. Soyez bienveillant pour votre fils un peu faible, un peu neurasthénique, comme on dit aujourd'hui, mais montrez-lui l'inutilité du découragement, ses dangers. A-t-on jamais vu le découragement améliorer une situation? — Non, n'est-ce pas; il l'aggrave toujours. Est-il donc doux, ce senti-
ment ? — Non, il est pénible. Et nous nous livrerions à un sentiment qui est amer et qui compromet notre avenir ! — Développez clairement ces idées dans des conversations répétées, et vous triompherez le plus souvent de cette faiblesse morale.
Voilà donc deux vues de l'esprit : nécessité de V adaptation aux circonstances et nécessité du courage qui s'associent et se complètent. Point n'est besoin, dans chaque circonstance, de demander un temps de réflexion pour les mettre en usage, comme une sentinelle qui, attaquée, dirait: Attendez que j'aille chercher mes armes. — Un principe que nous avons admis, que nous aimons comme une vérité morale, agit sur nous immédiatement et nous contraint à l'action salutaire. Nous sommes les esclaves de nos convictions. Celui qui saisit complètement ces deux idées-maîtresses déteste le découragement, comme Montaigne «haïssait la mélancolie >>, et il sait accepter les événe-
ments tels qu'ils sont. Les mots : « Prenons-en notre parti !» et : « En avant, du courage! » sont déjà sur ses lèvres au moment où il aborde les contrariétés et les difficultés. La vie d'un homme est déjà bien orientée pour l'action quand il aime ces idées, quand il les inscrit sur son drapeau.
Il en est de même de toutes les idées morales, que nous les puisions dans les enseignements d'une religion ou dans une philosophie. Là encore, nous retrouvons la triade psychologique: Représentation mentale, sentiment, acte. Voilà toute la psychologie de l'être humain, et Guy au avait raison quand il a écrit: «Celui qui n'agit pas d'après ce qu'il pense, pense incomplètement. >> Pascal avait dit: «Apprenez à bien penser; c'est le principe de la morale. »
Qu'on me permette, en terminant, de toucher à des idées et à des sentiments qui me paraissent avoir une importance encore plus grande et qui, malheureusement, n'ont pas encore
pénétré dans l'entendement de tout le monde : je veux parler de l'idée déterministe. Comme j'ai défendu cette thèse pendant toute une vie, on me permettra de rester ici très personnel et de parler du moi, lors même qu'on le dit haïssable. Mon exposé sera plus clair ainsi.
A l'âge d'environ dix-sept ans, j'eus l'occasion d'assister à une séance du tribunal correctionnel. Je vis sur la sellette l'accusé, coupable de je ne sais quel méfait. Du haut de son fauteuil, un juge à la face rubiconde lut d'une voix forte, sur un ton à la fois sévère et dédaigneux, la sentence qui frappait l'homme du peuple. Quel effet produisit sur mon âme d'adolescent ce tableau, banal dans sa fréquence ? — D'aucuns diront: Sans doute, vous aurez éprouvé un sentiment d'indignation en face de ce malfaiteur et vous aurez saisi toute la majesté de la justice humaine. — Eh bien, non! je l'avoue; je suis sorti de là pensif, troublé, et j'ai fait la réflexion
suivante, qu'on trouvera peut-être saugrenue: Si l'important personnage qui occupait le fauteuil avait passé par les mêmes circonstances, s'il était fils des mêmes parents, s'il avait reçu la même éducation, subi dans la vie les mêmes contagions du vice, si, enfin, il s'était trouvé dans les mêmes conditions de dénuement, c'est lui qui serait sur la sellette, et vice- versa, si l'homme à la blouse bleue avait eu les mêmes privilèges que son juge, c'est lui qui condamnerait du même ton rogue et sentencieux.
Cette vision du jeune âge est restée gravée dans mon esprit. Elle a engendré chez moi un sentiment de pitié profonde pour ceux qui sont entraînés dans la voie du mal. Une idée s'est alors imposée à moi comme une vérité: Tout homme est, au moment où il agit, en bien ou en mal, ce qu'il peut être en vertu de sa constitution physique et mentale. Il doit ses défauts, comme ses qualités, à l'atavisme, à l'hérédité, à l'éducation qu'il a reçue ou
Dubois, Raison et sentiment. "*
qu'il a subie subrepticement, aux contagions sociales de la vertu ou du vice. // ne faut jamais mépriser un coupable, et nous n'avons qu'une tâche vis-à-vis de lui: l'aider à sortir de la voie où il s'est égaré. Voilà la conclusion que j'ai tirée de cet incident de ma vie d'adolescent.
Plus tard seulement, j'ai appris que Socrate avait compris ce déterminisme de notre destinée, disant que les hommes ne sont pas méchants, mais qu'ils se trompent. Il avait encore cette parole d'indulgence aux lèvres alors qu'on lui tendait la coupe de poison. Ce n'est que plus tard que j'ai compris la mansuétude de Jésus vis-à-vis de la femme adultère: Que celui qui se sent sans péché lui jette la première pierre! — Ce n'est que récemment que j'ai lu cette belle parole d'un dominicain français, le P. Lacordaire: ♦ Tout comprendre, c'est tout pardonner.»
Je m'étonne qu'une idée aussi claire, aussi logique, aussi heureuse dans ses conséquences,
n'ait pas rencontré l'adhésion de tous et n'ait pas pénétré dans les mœurs. D'où cela vient-il? — C'est qu'on ne pense pas, qu'on raisonne avec des idées toutes faites et qu'on tire des conclusions erronées de prémisses inattaquables. Un grand médecin français, Georget, a écrit il y a longtemps : « Il y a une personne sur cent, disons une sur mille, qui pense. » C'est un peu sévère, mais ce n'est pas loin de la vérité. ^lâ^c ~^~r^4^~*
Ce déterminisme, qui rattache tout événement de la vie morale aux causes qui l'ont déterminé, ne mène nullement à l'inertie, à l'indifférence morale. Il est, au contraire, le meilleur instrument de progrès moral, car il nous enseigne que nous pouvons améliorer la mentalité du coupable, en lui inculquant des principes moraux qui détermineront sa conduite ultérieure. Comme je l'ai dit ailleurs, (x) toute l'éducation est basée sur cette idée de déterminisme, qu'on se refuse à admettre
(*) L'éducation de soi-même. 3e édit. Masson et Cie. Paris 1909.
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franchement; car l'éducation a précisément pour but d'enrichir la conscience de ces notions de bien et de mal qui seules peuvent nous éviter les chutes.
Qu'on me comprenne bien; il ne s'agit pas de dire qu'il n'y a ni bien ni mal. Le mal, nous le connaissons parfaitement, puisque nous savons si bien le découvrir chez les autres et les critiquer; le bien, nous le reconnaissons aussi, quand ce ne serait que parce que nous savons que nous ne le pratiquons pas. Le déterminisme n'excuse pas l'acte mauvais; au contraire, il nous apprend toujours mieux à voir sa laideur et à reconnaître le mal moral, c'est-à-dire l'égoïsme, même dans les actions que pardonne la morale facile de notre société, civilisée à la surface. On affine ainsi son âme ; on la rend plus scrupuleuse dans le bon sens du mot. Entraîné par l'amour du bien, on s'efforce de le pratiquer et d'y amener ceux sur lesquels on peut avoir une influence. Nous la perdons, cette influence, si nous blés-
sons le coupable par le reproche, par le dédain. C'est l'acte qu'il faut blâmer, et non le coupable. Notre tâche vis-à-vis de lui est éducative; elle consiste à lui montrer qu'il est sur une mauvaise voie, à lui indiquer la bormé',^' comme on le ferait à un voyageur égaré. Nous ne pouvons accomplir cette tâche que s'il s'établit entre nous et celui qui a mal agi un lien de confiance et de sympathie.
La punition même, nécessaire pour la protection de la société et comme avertissement doit avoir pour but l'amélioration du coupable et non pas être dictée par une idée de vengeance. Cette conception commence à s'imposer à bien des esprits que séparent des convictions métaphysiques. Partout se créent des sociétés pour le patronage des détenus libérés, pour l'éducation des jeunes délinquants. La libération conditionnelle, où la peine n'est appliquée au condamné que s'il retombe dans la faute, s'introduit peu à peu dans tous les codes ; elle conduira peut-être à la loi du par-
don, qui, tout en stigmatisant l'acte, reconnaît dans la faute une erreur, blâmable évidemment, mais explicable par le passé de l'individu. Si vous avez le bonheur d'être homme de bien, gardez- vous de vous en attribuer le mérite. Souvenez-vous des conditions favorables dans lesquelles vous avez vécu, entouré par des parents qui vous aimaient et vous ont donné constamment un bon exemple; n'oubliez pas les amis intimes qui vous ont pris par la main et vous ont éloigné des fondrières du mal; gardez un souvenu reconnaissant à tous les éducateurs qui ont agi sur vous, instituteur intelligent et bon, ecclésiastique dévoué; saisissez toutes ces influences multiples, qui ont fait de vous ce que vous êtes. Alors vous vous rappellerez que tel ou tel coupable n'a pas rencontré dans sa triste vie ces conditions favorables, qu'il a eu un père alcoolique, une mère folle, qu'il a vécu sans affection, exposé à tous les entraînements. Alors vous aurez pitié de ce
déshérité, dont l'esprit a été nourri d'images mentales déformées, engendrant des sentiments mauvais de désir immodéré ou de haine sociale. Vous reconnaîtrez enfin que la société ellemême est responsable aussi de tous ces délits, de tous ces crimes, puisque, dispensant à profusion l'instruction, elle néglige l'éducation morale et laisse croupir dans le dénuement matériel et moral des milliers d'individus.
Heureusement, cette idée d'indulgence visà-vis du coupable fait des progrès dans tous les milieux. Il y a quelques années, dans un canton suisse qui a conservé la peine de mort, un jeune vagabond qui avait assassiné un pauvre ermite pour lui dérober quelques sous a obtenu du jury le bénéfice des circonstances atténuantes. Ses juges n'étaient pas de ces «intellectuels» à qui on reproche aujourd'hui d'apporter le trouble dans les esprits; c'étaient de braves paysans, ignorants des questions de déterminisme, mais qui ont trouvé dans leur bon sens qu'il fallait tenir grand compte de
l'éducation déplorable qu'avait reçue le jeune criminel. Avocats, professeurs de droit, qui vous regimbez encore contre cette idée du déterminisme, prenez garde! Vous allez être devancés par le public ignorant; ne serait-ce pas un peu humiliant?
Un monsieur, qui a vécu pendant trente ans au Mexique, me parlait avec sympathie des qualités de ce peuple. Il ajoutait: Ils sont très colériques, passionnés, et jouent volontiers du couteau. Mais, chose curieuse, quand une rixe se termine par le meurtre, ce n'est pas le mort qu'ils plaignent, c'est le coupable. Hommes et femmes s'assemblent sur le lieu du crime et s'exclament: Oh, le pauvre garçon, il a tué un homme ! — Cette parole, qui semblait étrange à mon interlocuteur, a un sens profond. En effet, ce n'est pas le mort qui est à plaindre ; il ne sent plus rien, et peutêtre même, s'il le mérite par ses vertus, il entrera, selon les conceptions de ces populations, dans le séjour des bienheureux. Sans
doute, ils plaindront aussi les parents du mort, la veuve qui le pleure, ses enfants; mais ceuxlà ne sont pas toujours présents. Leur pitié va alors au coupable, dont le coup de couteau a eu de si tristes conséquences. Ils savent qu'ils sont eux aussi des impulsifs, des passionnés, capables de donner un mauvais coup à l'occasion; ils voient aussitôt la fâcheuse situation dans laquelle s'est mis le coupable, la prison qui l'attend, peutêtre aussi la damnation dans un enfer dont la réalité ne fait pour eux aucun doute.
C'est la raison moralisante qui, soumettant les sentiments à sa critique, peut seule s'opposer aux passions humaines, diminuer chez l'individu et dans les masses l'empire des mauvais penchants. Il ne suffit pas pour cela de l'instructicn que l'école répand à flots; il faut une influence éducative développant la clairvoyance morale.
C'est l'idée qui a inspiré toute la vie de l'immortel Socrate. Il n'a eu qu'un but: dé-
velopper ses qualités, combattre ses propres défauts. Il a voulu transmettre à ses concitoyens cette maîtrise de soi-même qui consiste précisément à « mettre au point » ses images mentales, de manière à ce qu'elles déterminent des sentiments et des actes bons. Il a mis, peut-être, un peu trop de rudesse dans la critique des autres et de lui-même; il a été parfois moqueur; le fait est qu'on l'a mis à mort, ce moraliste gêneur. Et cependant, l'idée socratique domine le monde; elle est l'esprit scientifique qui veut connaître le pourquoi des choses.
Elle a encore beaucoup d'ennemis, cette conception si bienfaisante. Elle a contre elle la grande masse des impulsifs, qui agissent sous l'empire de sentiments irraisonnés et, par conséquent, souvent déraisonnables. Mais ces esprits simples ont encore du bon sens; ils sont accessibles au raisonnement, à l'éducation, et c'est la tâche de ceux qui ont le privilège de pouvoir penser de
faire, par la parole, par le livre et surtout par l'exemple, l'éducation des milieux populaires.
Cette poussée vers un développement rationnel de la moralité rencontre une grande opposition dans certains milieux soi-disant religieux, où l'étroitesse d'esprit engendre une sombre intolérance. C'est un crime pour ces fanatiques, qui n'ont pas saisi la parole du maître qu'ils invoquent, de penser autrement qu'eux , de croire au progrès , alors qu'ils se morfondent dans la conception du péché originel. Mais ce groupe est petit; il se met en opposition directe avec les aspirations de l'humanité tout entière, qui évolue sans cesse et poursuit sa marche vers la vérité connaissable, accessible à notre esprit.
La conception socratique a encore des adversaires dans le monde des littérateurs épris de fantaisie, chez les personnes qui, sous prétexte d'art, aiment l'esclavage des sentiments, voire même dans le monde des philosophes. Il y a toujours eu et il y aura toujours des
anarchistes de la pensée, qui ne voient pas la beauté de l'ordre, la sérénité de la pensée droite. Ils vivent d'impressions vagues, d'impulsions; l'instinct leur paraît supérieur à l'intelligence.
Le plus hardi parmi ces novateurs est Nietzsche. Il déteste ce Socrate, qui a platement assagi la tragédie grecque, fait succéder Euripide à Sophocle et à Eschyle. Alors, plus de délire dionysiaque, plus de passions monstrueuses, plus de héros criminels qu'on élève au rang de demi-dieux. L'art dramatique devient bourgeois; il décrit la vie de tous les jours, comme elle est, avec ses passions mesquines, ses petits criminels, ses passionnés scrupuleux que la raison retient encore. Nietzsche appelle « morale d'esclaves » cette morale issue à la fois de la philosophie et du christianisme, et il invente son « surhomme », uniquement préoccupé de son moi, obéissant à ses impulsions, sans se soucier de ses semblables et des lois morales.
Un romancier, le fantaisiste Maurice Barres, nous revient de Grèce avec la conviction que les Athéniens ont eu mille fois raison de faire boire de la ciguë à cet ennuyeux Socrate, dont périsse la race. Un poète espagnol, dont j'ai oublié le nom, est revenu avec la même conviction des rivages de 1' At tique. Enfin, un philosophe pondéré, délicat, bien différent de ces fanatiques, Bergson, insinue cependant que l'instinct pourrait nous amener, plus que l'intelligence raisonneuse, à la connaissance de la vérité. Il oublie que l'homme n'a d'instincts que dans son animalité pure et que l'instinct, si sûr chez l'animal, est atrophié chez l'homme, parce qu'il a fait place à l'intelligence, plus puissante et plus complexe, mais aussi moins simplement efficace.
Il y a de l'incohérence dans les idées morales du temps présent; tout est remis en question. Les littérateurs sont un peu cause de ce désordre. La jeunesse ne connaît que de nom les philosophes de l'antiquité, et la
foi religieuse diminue. Avec Nietzsche, on exalte l'égoïsme et l'on se complaît dans les paradoxes, avec Schopenhauer, on s'abreuve de pessimisme, et de Hartmann nous initie aux mystères de l'inconscient ou du subconscient, ce qui nous permet de nous laisser aller à nos sentiments, sans les soumettre à la critique de la raison. Nombre de femmes de lettres, en tous pays, mettent toute leur virtuosité littéraire à réclamer pour leur sexe le droit à la passion. A bas la raiscn! vive le sentiment ! est le cri de ces bouches mignonnes de nos romancières et de nos poétesses. On s'écrie : La morale, qu'est-ce que c'est que cela? elle varie d'un individu à un autre. — Eh bien, non ; il y a une vieille bonne morale qui a toujours existé, qui n'a guère varié depuis l'antiquité, car elle est fondée sur le bon sens, sur la raison. Un peu dure chez les Stoïciens, elle s'est adoucie sous l'influence du christianisme primitif, — je ne dirai pas du christianisme actuel, — et nous vivons aujourd'hui tout im-
prégnés de cette morale à la fois philosophique et religieuse; elle est assez forte pour résister à tous les assauts, et elle poursuit son développement, sans se soucier des querelles métaphysiques et dogmatiques.
Elle nous enseigne à faire intervenir dans notre vie la raison sereine, afin que nous harmonisions notre conduite à l'idéal que nous nous sommes fait. Elle est résumée dans cette inscription du temple d'Ephèse, que Sccrate trouvait si belle: «Connais -toi toi-même. >> Aujourd'hui, il semble qu'il faille ajouter: et corrige-toi; pour les Grecs, qui pensaient mieux, c'était sous-entendu.
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©etbfterjteïjung. 2lu$ bem grcinjôftfdjen ûberfe|t t>on Dr.Sftingier. 2. Sluftage (6.— 10. £tmfenb). - 1909. brofd). gr. 4.-; 3R. 3.geb.gr. 5. — ; 3R. 4.—
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