‹ Rameau (volume 2)Chapitre 29 sur 114 · L. DE LA Laurencie, p. 56i · texte numérisé non relu

L. DE LA Laurencie, p. 56i

4. Marct rapporte (p. 72), d'après Balbàlrc, que « pondant le cours de la convalescence d'une maladie fort vive que Rameau eut quelques années avant sa mort, on exécuta de la musique dans sa chambre. Mademoiselle sa lille y dansa, et on le vil plusieurs fois ému jusqu aux larmes ». Le vieux musicien devait aimer sa lille, ou du moins ses talents, et désirer de la garder auprès de lui.

mières années de sa vie, qu'elle ignore'. Il est distant; c'est le respect qu'il inspire, ou la crainte, non la tendresse. Mais il ne faut pas conclure de là qu'il soit lui-même sans affection : il a simplement une répugnance invincible à se livrer, non pas tant par orgueil, sans doute, que par une sorte de pudeur, et « d'indifférence pour soi-même », dont Chabanon s'émerveille à bon droit, en un temps où déjà les auteurs s'évertuent à se mettre en scène à côté de leurs œuvres ou dans leurs œuvres mêmes. Le véritable intérêt de Rameau n'est pas dans sa propre existence, mais dans ce qu'il doit créer; son rêve serait de ne passer à la postérité que comme un simple nom, au bas de pages immortelles.

Ses allures sont, à première vue, celles d'un bourgeois selon l'ancienne observance : dur à soi-même et aux autres, économe, fidèle, grondeur, ennemi des larmes, des confidences, des effusions, attentif à déplaire, à décourager les sympathies, à se faire de ses défauts une armure impénétrable. Si on le suit de près cependant, on remarque bientôt des traits plus singuliers,

I. CiiAiiANON, ]). 7 : « Toulo la promii-ro moilir <lc sa vio rst absoliiiiunl inconnue. Il n't-n a rapporlé aucune parliciilaritt- à SCS amis, ni uiùiue à M"'^ Hameau, sa femme. »

une originalité plus marquée encore, et on ne sait quelle préoccupation grave et mystérieuse. Il n'est jamais chez lui, comme s'il voulait échapper aux soins ordinaires, aux soucis quotidiens. On ne voit que lui sur les promenades publiques, où il marche à pas pressés, préoccupé, (( seul, ne voyant et ne cherchant personne* », du matin au soir. Si on l'aborde, il semble d'abord revenir « d'une extase profonde » et ne reconnaît pas l'importun, même s'il sort de le voir : il faut se nommer. A quoi pensait-il ? Ghabanon le lui demande et il n'hésite pas à répondre : « A rien ! » Mais est-il bien sincère ? N'a-t-il pas voulu dérouter la curiosité d'un indiscret ami ? Que cherche-t-il par cette marche enragée ? A apaiser le désordre tumultueux des idées qui surgissent, ou bien à les provoquer, à les arracher des ténèbres où elles se sont formées et qui les retiennent encore ? Faut-il croire, au contraire, comme il le dit, que c'est « une rêverie vide et oisive » où il se calme et reprend des forces pour de nouvelles luttes avec l'inspiration ? Nous ne le savons pas ; le sait-il davantage? 11 va, droit son chemin, absent de tout ce qui l'entoure et de lui-même ;

I. Ghabanon, p. 5i. — Dagoty [Vie de Hameau, p. 7), rapporte que « le Palais-Royal était sa promenade ordinaire. »

go JEAN-PHILIPPE RAMEAU

mais au retour, il se mettra peut-être à son vieux clavecin, et Tair tendre qu'il cherchait viendra se placer tout naturellement sous ses doigts.

Le cours de sa vie n'est pas régulier : il 3' a des crises, des sursauts, des accès, des torpeurs et des sommeils. S'il est présenta un entretien, il lui arrive de n'y prendre aucune part, de rester morne et distrait, et tout à coup voilà qu'il s'y mêle, s'y jette plutôt, et s'emporte à en perdre le soufle, sa gorge se dessèche, et on le voit « dans Tinstant où il était le plus animé, se taire, ouvrir la bouche et faire comprendre par ses gestes qu'il ne peut plus parler' ». Son âme excessive ne connaît pas de milieu entre l'indifférence et la passion. Si peu sensible qu'il paraisse à l'ordinaire, il s'est livré à l'amour : jeune encore, mais après plusieurs années de voyages et d'aventures, il s'éprend d une femme qui lui fait reproche de ne pas avoir un meilleur langage ; et le voilà qui redevient écolier, avec plus de zèle et de patience que les Jésuites ne lui en avaient connu'. Un peu plus tard, passant par Dijon, il se trouve en rivalité avec son frère,

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