‹ Rameau (volume 2)Chapitre 58 sur 114 · Chabanon, p. 3i · texte numérisé non relu

Chabanon, p. 3i

posant ses exigences : il fallait rompre tout lion entre le récitatif et le chant, faire l'un plus familier, permettre à l'autre plus d'ampleur et d'action. « Q)u'on nous donne un récitatif français parlé, et par conséquent rapide en son débit, alors le poète lyrique ne sera plus gêné pour le nombre ni pour la longueur des scènes, et nos poèmes y gagneront, d'autant plus que les meilleurs poètes pourront travailler avec soin pour ce genre. Le musicien, de son côté, certain qu'il n'a point fait de musique, tant qu'il n'a fait que du récitatif, cherchera à mesurer, à cadencer, à articuler ses airs suivant un caractère, un rythme déterminé et invariable dans chaque morceau. Lorsqu'il travaillera dans cet esprit, dans cette intention, une foule d'idées musicales qu'il ne soupçonnait pas auparavant viendront s'offrir à lui. Les exécutants, asservis par le caractère de chaque morceau, et par le balancier inaltérable de la mesure, n'auront plus le temps de se complaire dans le développement outré de leurs voix ; et les accompagnements suivront d'euxmêmes le chant et la cadence que le sujet leur prescrira ; tout sera un, facile et agréable dans notre style vocal, comme tout l'est dans nos belles symphonies ».

Voilà des considérations fort justes ; mais comment se fait-il que Rameau ne s'en soit pas

Lai.oy. ta

178 JEAX-riIILIP?E RAMEAU

lui-même avisé ? Ce n'est pas de ce côté sans doute qu'il a tourné les clartés de son esprit. Le chant n'est pas ce qui l'intéresse, il y en a toujours trop pour son goût, à la grande indignation des poètes qu'il emploie. « Tous ceux qui ont travaillé avec lui étaient obligfés d'étranofler leurs sujets, de masquer leurs poèmes, de les défigurer, afin de lui amener des divertissements. Il ne voulait que cela' ». Qu'est-ce en effet que le chant, sinon l'expression directe d'un sentiment particulier, tel que l'amour, la haine, le désespoir, ou l'ardeur à la vengeance ? De telles effusions ne sont pas dans la nature de Rameau ; le moi lui est indifférent, non seulement en lui-même, mais aussi dans ses personnages ; non qu'il soit incapable d'émotion, bien au contraire, mais ce sont des émotions contemplatives, où sa personne n'est pas enjeu : l'admiration en est le principe, ainsi que le veut Descartes, avec toutes les nuances d'attendrissement ou d'enthousiasme dont elle se peut colorer. Elle va même jusqu'à l'amour, si l'on entend par \i\ un désir de l'esprit. Rameau est de ceux qui ne s'attachent ni aux êtres, ni aux clioscs, mais seulemenl aux idées do l)eauté (ju'ils conçoivent à leur \ uc. Tout est spcMiaclc pour lui : il est

I Cnlli. JolIlIKtl, II, \t. 374-

LŒL'VRE 179

artiste avant que d'être homme. C'est pourquoi il ne peut dissimuler que peu lui importe de savoir si Hippolyte est digne d'Aricie, si Dardanus ne sera pas puni pour son fol amour, et si même Pollux rendra Castor à la lumière, lorsqu'il est à la fois son frère et son rivaP. Le seul sentiment humain qu'il connaisse, c'estla mélancolie ; c'est le seul qu'il exprime avec bonheur ; on peut citer l'air funèbre de Télaïre, dans Castor et Pollux^ le chant sombre et résolu de Thésée, Puisque Pluton est inflexible^ dans Hippolyte, ou encore l'air d'Anténor dans Dardanus, Monstre affreux, où respire un courage désolé. On reconnaît cette tristesse, restée au fond de son cœur, mais devenue héroïque.

Il est d'autres occasions où la voix n'assume qu'un rôle décoratif: des airs de danse, en assez grand nombre, sont chantés. Aussi Rameau retrouve pour eux toute sa grâce, sa verve et sa poésie. En réalité ces airs font partie de la symphonie ; le plus souvent même leur mélodie a

1. De là sou indifférence pour les paroles. Decroix rapporte {^Biographie Michaud) qu'il se serait fait fort de mettre en musique la Gazette de Hollande, et il raconte aussi {Ami des Arts) qu'à une répétition des Paladins, une actrice ayant voulu ralentir un mouvement en faveur du débit, Rameau lui répliqua vertement : « Peu importe qu'on entende vos paroles, si on entend ma musique. » Aucun de ces deu.^ traits nesl certain, mais ils sont tous deu.v vraisemblables. Si Rameau s'est contenté de si médiocres poèmes, c'est qu'il ne se sentait pas intéressé à ce qu'ils fussent meilleurs.

i8o JEAN-PHILIPPE RAMEAU

été exposée par les instruments, avant de prendre des paroles, d'être, comme on dit alors, « parodiée ». On sent que le musicien n'a plus été gêné par les mots, ni par une situation particulière. Pour une raison pareille, il réussit mieux les chœurs que les airs de chant ; le sentiment ici se généralise, dans la mesure même oii les voix s'associent. Les intérêts particuliers s'effacent, il ne reste qu'une couleur, un caractère de triomphe ou de deuil, de joie ou d'innocence, de majesté ou de moquerie, qu'il faut peindre ; et Rameau y arrive par l'emploi judicieux et raisonné de toutes les ressources de son art. 11 se souvient ici qu'il a été maître de chapelle jadis, il sait employer à propos les figures du contrepoint, les imitations enjouées ou menaçantes, les accords larges ou déchirants. On peut voir, au premier acte de Castor et PoUiix, comment la vivacité des voix qui se répondent, aux mots Le cri de la vengeance^ s'oppose à leur déploration unie, sur ce refrain : Qiiiine ombre plaintU'e en jouisse ; dans Hippolyte, le premier trio des Parques, aux harmonies creuses et lugubres ; dans Platée^ le chœur Que nos voix retentissent, où de longues tenues, passant d'une partie à l'autre, nourrissent la sonorité, ou enfin, dans la même pièce, ces joyeuses interjections, Quoi? Quoi ? qui s'entrecroisent en rythmes <'oiitrnires. se

L ŒUVRE i8i

choquent en accords serrés. Ici encore le symphoniste reparaît. Il se montrerait plus libre, si la médiocrité des chanteurs ne l'arrêtait. Le second trio des Parques, à'Hippolyte et Aricie, auquel il tenait beaucoup, a dû être supprimé', à cause des modulations en harmoniques. C'est une leçon qu'il n'oublie pas. A l'orchestre seul il confie sa pensée entière, et il en obtient, non sans peine d'ailleurs, la sullisante interprétation. Ici tous sont d'accord. Diderot lui-même pense que « ses airs de danse dureront éternellement- », et Rousseau n'y contredit pas quand il est dans son bon sens. Ghabanon ne craint pas d'écrire ^ : « Rameau, comme symphoniste d'opéra, n'eut jamais de modèle ni de rival, et nous ne craignons pas d'affirmer hautement qu'après toutes les révolutions que l'art pourra subir, lorsqu'il sera porté à sa plus haute perfection par quelque peuple que ce soit, alors même ce sera beaucoup faire que d'égaler notre artiste dans cette partie et de mériter d'être placé à côté de lui ». Ce magnifique éloge paraît mérité; du moins rien, aujourd'hui encore, n'y contredit. Les airs de danse et les morceaux descriptifs de Rameau brillent d'une splendeur inaltérée. Le temps, qui

Page 1