Publiée en i^SS, sans nom d'auteur
LA VIE :i
l'exemple, et le ton, dans TAvertissement qu'il met au Yï^ volume de V Encyclopédie (1756) :
... Mais aussi nous avons le droit d'exiger qu'on ne nous fasse pas un crime de nos justes égards pour nos collègues ; les plaintes bien ou mal fondées dont ils peuvent être l'objet ne doivent nullement retomber sur nous.
Cet avis, quoique déjà donné tant de fois, paraît avoir obtenu peu d'attention de la part d'un anonyme qui vient d'attaquer quelques articles de musique de M. Rousseau^. « Je crois, dit-il, devoir mettre les éditeurs de V Encyclopédie sur la voie des vérités qu'ils ignorent, négligent ou dissimulent, pour y substituer des erreurs, et même des opinions. » La déclaration que nous venons de faire doit nous mettre à l'abri d'une accusation si hasardée. Du reste l'auteur ne doit point regarder cette déclaration comme un aveu tacite ou indirect de la justesse de ses remarques. M. Rousseau, qui joint à beaucoup de connaissances et de goût en musique le talent de penser et de s'exprimer avec netteté, que les musiciens n'ont pas toujours, est trop en état de se défendre par lui-même pour que nous entreprenions ici de soutenir sa cause. Il pourra, dans le Dictionnaire de musique qu'il prépare, repousser les traits qu'on lui a lancés, s'il juge, ce que nous n'osons assurer, que la brochure de l'anonyme le mérite. Potir nous, sans prendre d'ailleurs aucune part à une dispute qui nous détournerait de notre objet, nous ne pouvons nous persuader que l'artiste célèbre à qui on attribue cette production en soit réellement l'auteur^. Tout nous empêche de le croire : le peu de sensation que
1. Voyez la brochure qui a pour titre Erreurs sur la musique dans V Encyclopédie. (Note de d'Alembert).
2. Comme Rameau l'explique dans sa Réponse aux éditeurs de V Encyclopédie^ il avait envoyé sa brochure à Rousseau et d'Alembert avec un mot écrit de sa maii^ : ce n'est donc ici qu'une feinte.
la critique nous paraît avoir fait dans le public, les imputations aussi déplacées que déraisonnables dont cet artiste est incapable de charger deux hommes de lettres qui lui ont rendu en toute occasion une justice distinguée, et qu'il n'a pas dédaigné de consulter quelquefois sur ses propres ouvrages ; la manière peu mesurée dont on traite dans cet ouvrage M. Rousseau, qui a souvent nommé avec éloges le musicien dont nous parlans^, et qui ne lui a jamais manqué d'égards, même dans le petit nombre d'endroits^ où il a cru pouvoir le combattre ; enfin les opinions plus que singulières qu'on soutient dans cet écrit, et qui ne préviennent pas en sa faveur, entre autres, que la Géométrie est fondée sur la Musique, qu'on doit comparer à l'harmonie quelque science que ce soit; qu'un clavecin oculaire dans lequel on se bornerait à représenter l'analogie des harmonies avec les couleurs, mériterait l'approbation générale, et ainsi du reste ^. Si ce sont là les vérités qu'on nous a accusés d'ignorer, c'est un reproche que nous aurons le malheur de mériter longtemps.
Il est vrai que Rameau n'est pas un habile écrivain, vrai aussi qu'il a demandé conseil à d'Alembert : il en est convenu lui-môme avec reconnaissance, dans sa lettre du mois de mai
1. Voyez les mots Accompagnement, p, 65, col. 2 vers la fin; Basse, p. 119, col. 2, et surtout la fin du mot Chiffrer (Note de d'Alembert) . — Rousseau adopte en effet la théorie du renversement des accords (voir plus loin, chapitre II, p. 112), pour la simplicité qu'elle donne à la pratique ; mais il conçoit l'harmonie d'une tout autre manière. Il ne faut pas oublier aussi que Rousseau écrivait en 1763, dans sa Lettre à M. Grimm (Ed. Petitain, VI, p. 241) : « H (Rameau) est certainement, du côté de l'esprit et de l'intelligence, fort audessous de Lulli. »
2. Voyez la brochure citée, page 46, page 64, et surtout depuis la page iio jusqu'à la fin. (Note de d'Alembert). — Le elavecin de couleurs était une fantaisie du P. Castel.
1^52^ ; il est peu généreux de retourner contre lui un aveu aussi sincère, et peu équitable de lui jeter à la tète des opinions qu'il a simplement hasardées, sur la fin de son libelle, sans leur donner l'importance qu'on feint d'y attacher. Il vaudrait mieux montrer que Rousseau a eu raison de ne pas reconnaître la dominante dans l'accord de septième sensible ^, ou de recommander une harmonie aussi peu remplie qu'il se pourra ^. On s'en garde bien. Rousseau, prudemment, ne publie pas la justification qu'il a essayé d'écrire '' ; et d'Alembert veut faire croire que le dédain est la seule cause de son silence. Il y avait là de quoi exaspérer un homme peu patient, et qui n'a souci en ce monde que de vérité. Rameau revient à la charge, il s'acharne, il s'exalte, etson idée devient une idée fixe : il finit par croire sérieusement que l'harmonie, à cause des proportions qu'elle donne, est la source de la géométrie et de toutes les sciences, et d'Alembert, pour répondre, n'a qu'à sourire ^