‹ Ramsès le Grand;Chapitre 11 sur 82 · Batn, ou dar-el-hajar · texte numérisé non relu

Batn, ou dar-el-hajar

espoir de retour les regrets donnés à la patrie perdue. L’insuffisance même du sol nubien à nourrir leur multitude, grossie chaque jour par de nouvelles recrues de fugitifs, vint en aide à leur résolution. Il fallut bien, pour vivre, tenter des courses de maraude et de pillage vers cette terre natale qu’ils n’avaient pu défendre. Il fallut bien se glisser furtivement jusqu’à elle, à travers les déserts et les dangers; pour lui ravir à main armée une part des fruits et des moissons qu’elle prodiguait à l’étranger. Cette existence de bédouins aguerrit forcément aux périls la caste militaire, qui dut se recruter de tous ceux qui avaient un cœur et un bras au service de leurs misères et de leurs ressentiments. Des succès partiels développèrent les courages et les espérances; des alliés arrivèrent aux Égyptiens du fond de l’Éthiopie sans aucun doute, et peut-être des rivages de l’Inde; en se multipliant, les expéditions se régularisèrent et prirent un caractère plus général; de sourde et d’intermittente, la guerre devint ouverte et continue; puis enfin, par toutes les voies qui descendent du sud sur la terre d’Égypte, elle vint s’y implanter à demeure, pour la reconquérir pied à pied sur les Hycsos. OEuvre sainte ! où s’usèrent bien des générations, et dont pendant deux siècles

les pères durent léguer la poursuite à leurs enfants.

Les chefs qui, par leur descendance des anciens rois ou par des services rendus à la cause commune, furent appelés à diriger cette grande lutte, en partagèrent toutes les vicissitudes. D’abord simples chefs de bandes errantes dans les rochers et les déserts, puis souverains de la Nubie et de la Thébaïde, la victoire et l’assentiment national les rendirent successivement maîtres del’Heptanomide et du cours inférieur du grand fleuve. Plusieurs noms, objets de discussions entre les égyptologues et reportés par eux dans les temps antérieurs, nous paraissent devoir être ramenés à cette époque et dans ce cadre. Enfin, lorsque réunissant dans un suprême effort toutes les forces indigènes de la vallée du Nil, Ahm'es, le fondateur de la dix-huitième dynastie, entrait triomphant dans Memphis, rejetait les étrangers au delà du fleuve, dans leur camp retranché d’Ouara,et les en chassait après un long siège; lorsque Aménoph, son fils, complétait par des victoires sur les routes de l’Asie, leur expulsion de la terre de Kémi, ces princes croyaient peut-être ne réédifier que le passé; ils intronisaient tout un ordre inconnu d’idées et de faits.

Sur les ruines des vieilles principautés de Thèbes,

de Memphis et du Fayoum, effacées sous les pieds des Hycsos, triturées, amalgamées par deux siècles et demi de combats, ils posèrent, véritables fonda* teurs de la nationalité égyptienne, les bases d’un empire nouveau, dont la forte unité, sans antécédents dans le passé, devait de longtemps rester sans analogue dans l’avenir.

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Telles furent, pour l’Égypte, les conséquences finales de sa première lutte avec les hommes du Nord. L’histoire , qui tient compte aux nations du sang et des larmes que leur coûtent de semblables crises, et qui n’est pas toujours à même d’en apprécier comme ici les féconds résultats, doit enregistrer ceux-ci avec empressement.

C’est aussi à cette période de rénovation générale ' que doit se rattacher un fait, dont les anciens, ne trouvant pas la source dans les siècles historiques de l’Égypte, ont rejeté la date dans la nuit des temps, pour en faire honneur à Ména, véritable

sphinx, auquel ils ont commis la garde de tous les problèmes qu’ils ont jugés insolubles. Nous voulons parler de la réforme qui substitua la caste des guerriers à celle des prêtres, à la tête de la hiérarchie, et qui tira les rois de l’ombre des temples et de la tutelle du sacerdoce, pour centraliser en eux tous les pouvoirs, et en faire, pour une longue série de générations, les représentants de toutes les énergies sociales.

Dans le système des vieux légendaires, cette réforme ne s’explique que par une révolution violente, par une usurpation du droit révolté sur le droit acquis. Selon nous, elle dériva de la pente même des choses humaines; elle fut commandée par l’inflexible logique des événements ; en créant de nouveaux devoirs, ils déplacèrent naturellement les droits, et octroyèrent la plus grande part de ceux-ci à la fonction qui accepta pour elle le plus lourd fardeau de ceux-là; aux hommes qui, devant l’étranger victorieux, couvrirent de leur poitrine et de leur épée le dernier asile de leurs familles et de leurs dieux et leur refirent une patrie au prix de leur sang, de préférence à ceux qui, réfugiés au fond des sanctuaires, n’avaient à offrir à la cause commune en péril que des vœux stériles et de vaines spéculations sur l’énigme du monde.

La sève vitale, qui surabonde chez tous les peuples en état de rénovation sociale, fut, chez les Égyptiens, vainqueurs des Hycsos, en raison du temps et des sacrifices que leur avait coûtés la victoire.

Elle se développa de génération en génération, pendant des siècles, éclatant de toutes parts en puissantes manifestations : à l’intérieur, par des travaux gigantesques d’art ou d’utilité publique; au dehors, par des efforts incessants pour reculer dans les directions les plus opposées les frontières de l’empire, jusqu’à ce qu’enfin, elle déborda sur le monde, en colonies civilisatrices, en expéditions guerrières, pour y féconder par les idées ou par le glaive, par le commerce ou par la conquête, le terrain où d’autres peuples devaient naître et grandir à leur tour.

S’il faut en croire les témoignages tirés des monuments, la plupart des souverains qui régnèrent alors sur l’Égypte eurent non-seulement à lutter contre

les barbares du Nord et du Sud, à repousser des nouvelles attaques des Hycsos, qui ne pouvaient se décider à abandonner sans retour la grande proie de leurs pères, à les refouler jusque dans le cœur de l’Asie, mais ils durent s’appliquer encore à restaurer la majesté de l’autel et du trône par la réédificaiion des temples et des palais détruits au temps de l’invasion, et à rouvrir, par l’agriculture et les canaux dispensateurs de la fécondité du Nil, les sources des richesses territoriales de l’Égypte.

« Dans aucun pays, » a dit, à ce sujet, le plus grand et le dernier des conquérants de i’Égypte, « dans aucun pays l’administration n’a autant d’influence sur la prospérité publique. Si l’administration est bonne, les canaux sont bien creusés, bien entretenus, les règlements pour l’irrigation sont exécutés avecjustice, l’inondation est plus étendue. Si l’administration est mauvaise, vicieuse ou faible, les canaux sont obstrués de vase, les digues mal entretenues, les règlements de l’irrigation transgressés, les principes du système d’inondation contrariés par la sédition et les intérêts particuliers des individus ou des localités. Le gouvernement français n’a aucune influence sur la pluie ou la neige qui tombe dans la Beauce ou dans la Brie; mais, en Égypte, le gouvernement a une influence immé-

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diate sur l’étendue de l’inondation qui en tient lieu *. »

De nombreux témoignages, tirés des monuments publics et même des tombeaux de simples particuliers, s’accordent pour attester que les fils et les petits-fils d’Àhmès ne faillirent pas à leur mission de guerriers et d’administrateurs.

Parmi eux, trois Àménophs et quatre Touthmès dominèrent en Nubie et en Syrie. Touthmès III, le plus célèbre de tous, étendit les frontières de l’empire jusqu’aux bords du Tigre, aux limites orientales de la Mésopotamie.

C’est à cette période de succès et de développements que l’Égypte dut une acquisition plus précieuse pour elle et plus durable que l’annexion de territoires éloignés de ses frontières naturelles, — l’acquisition de la race chevaline et son acclimatation sur les bords du Nil1 2. Si étrange que cela paraisse , en regard de l’énorme antiquité attribuée à la civilisation égyptienne, il est incontestable que la plus noble conquête que V homme ait jamais faite , est restée ignorée de l’Égypte jusqu’au dix-septième siècle avant notre ère ; et ce fait seul suffit ponr

1. Napoléon, Mémoires dictés à Sainte-Hélène, campagne d'Égypte.

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