Vieomte E. de Bougé, mémoire cité
Captifs bâtissant un temple, d’après une peinture murale. (18e dynastie.)
niers de guerre occupés à pétrir la terre, à mouler des briques et à construire les murailles d’un temple d’Ammon, sous la surveillance d’intendants ou gardes-chiourmes égyptiens armés de bâtons. Les inscriptions nous apprennent que ces forçais « sont des captifs pris par Sa Sainteté pour tra- « vailier au temple de son père Ammon. » Reproduite par la gravure, cette scène ne semble-t-elle pas comme une illustration de ce passage de l’Exode : « Et les Égyptiens faisaient servir les « enfants d’Israël avec rigueur, tellement qu’ils « leur rendirent la vie amère par une dure service tude, en les obligeant à faire du mortier, des * briques et toute sorte d’ouvrage qui se fait aux « champs 1 ? »
L’histoire peut apporter à l’appui du texte biblique un témoignage encore plus formel que le précédent. On lit sur le verso d’un papyrus hiératique, malheureusement^ très-mutilé, mais qui peut être rapporté à la dix-neuvième dynastie, ces lignes caractéristiques : « .... Que pendant douze ans, ces « hommes chargés de la fabrication des briques « soient maintenus et surveillés dans hs ateliers, « de manière qu’ils livrent exactement le nombre
]. Exode, ch. i*r, v.
« de briques qu’ils sont tenus de faire, sans trêve et a sans repos ! » (Papyrus de la collection Anastasi, n° 3, page 3.)
L’exploitation] du vaincu et de l’esclave, poussée jusqu’à ses dernières limites, — la mutilation et la mort, — était le droit des gens d’un âge historique, qui n’a pris fin chez les peuples les plus civilisés qu’après l’avénement et le triomphe du christianisme : droit des gens dont, bien longtemps après Ramsès, les monarques assyriens, les républiques doriennes de la Grèce et le patriciat romain devaient faire des applications bien autrement sauvages, et qui, à l’heure où nous écrivons, enlace encore de ses racines vivaces la moitié orientale de l’Europe moderne et toutes les contrées soumises aux tard-venus de la barbarie nomade.
A Thèbes, comme dans toutes les grandes cités de la vallée du Nil, les édifices sacrés renfermaient
dans leur enceinte, entre le pronaos et le sanctuaire des dieux, une vaste salle qui, des nombreuses colonnes, supports de son massif plafond de granit sculpté et colorié, reçut des Grecs le nom d’hypostyle. Celle que Séti Ier fit construire dans le temple de Karnac est célèbre entre toutes par ses dimensions (cent mètres sur cinquante) et ses cent trentequatre colonnes encore debout, dont une douzaine soutenaient la partie centrale du plafond, à soixantedix pieds du sol, sur des chapiteaux de vingt mètres de circonférence. Les dimensions de ces salles, à défaut d’autres indices, témoigneraient de leur destination. A l’ombre de ces forêts de colonnes, où des jours ménagés dans le haut des corniches, des fenêtres taillées en plein granit, ne laissaient pénétrer qu’une chaleur mitigée, et qu’autant de lumière qu’il en fallait pour éclairer les reliefs et le coloris des grandes scènes murales, le monarque, siégeant sur un trône splendide, entre les souvenirs de ses ancêtres et les images de ses dieux, présidait les réunions du sacerdoce et des hauts dignitaires de l’empire, donnait audience aux envoyés des peuples étrangers, aux députations des provinces vassales ou des nomes, jugeait en dernier ressort les différends des cités ou des particuliers, écoutait les réclamations de ses peuples ouïe cri de
leurs besoins, tenait enfin les grands jours de la royauté.
Des scribes, fonctionnaires fort occupés, dont la savante corporation se recrutait dans les collèges de prêtres, dressaient, séance tenante, les procès-verbaux de ces assises du pouvoir absolu ; plus tard, lorsque l’importance du sujet traité l’exigeait, la série de tous les ordres, de toutes les mesures administratives qui s’y rattachaient était récapitulée sur une stèle monumentale, destinée à rappeler aux populations intéressées la vigilance et la sollicitude du prince. Et certes, ces pierres de témoignage , venues jusqu’à nous, ne sont pas les moins instructifs des monuments qui mettront la science moderne à même de reconstituer la véritable histoire des temps égyptiens, dont, plus fidèlement que les autres peut-être, ils représentent l’aspect réel, les traits caractéristiques, la vie intime.
C’est à ce titre que nous ne croyons pas. pouvoir omettre dans cette étude sur Ramsès et son époque quelques passages d’un document de ce genre, datant du commencement du règne de ce prince. Nous les empruntons aux interprétations conférées de l’orientaliste anglais Birch et de notre docte compatriote M. Lenormand.
Salle hypof'tyle d’un grand t' mple.
a .... Lorsqu’il eut dompté la terre d’Éthiopie, foulé les Lybiens sous ses sandales, et enraciné son sceptre au milieu d’eux; après que la terreur eut dompté Wentnowre et les Akars , le dieu vivant et vivificateur, le représentant de Seth et d’Ammon, le roi soleil, gardien de la vérité, approuvé de Phra, le directeur et le défenseur de la terre de Kémi, l’enfant aes dieux, le chéri d’Ammon, Ramsès, vivificaieur éternel, descendit à Memphis, pour accomplir, envers la triade divine de celte ville, des cérémonies d’actions de grâces.
- « Le vingt-quatrième jour du mois de paoni, l’an
trois de son règne, comme il était assis sur son trône de l’or le plus pur, et que, la tête ornée de deux plumes d’autruche, symbole de la justice, il faisait enregistrer sous ses yeux les noms des contrées d’où l’on tirait de l’or, et donnait des ordres pour que les routes privées d’eau qui y conduisaient
fussent munies de puits jaillissants, on vint à citer entre autres le pays d’Okaou, contrée où l’or abondait, mais dont la route était absolument dénuée d’eau. On fit part à Sa Majesté des doléances des ouvriers employés à l’extraction et au lavage du minerai, et dont plusieurs avaient péri de soif sur ce chemin, avec les ânes qu’ils y conduisaient. La situation était telle qu'elle ne pouvait se prolonger plus longtemps sans entraîner l’abandon de cette riche exploitation.
« En ce moment, l’oflicier du palais chargé d’amener les étrangers au pied du trône, prenant la parole, annonça à Ramsès que les chefs mêmes du pays d'Okaou étaient présents, attendant humblement la faveur d’une audience :
a Les voici, ôroi, les bras élevés vers ton trône, « s’approchant avec respect pour contempler tes « traits sacrés, pour t’exposer l’état déplorable de « leur pays, et solliciter de ta toute-puissance d’y « mettre un terme. »
« Et la parole étant donnée aux chefs d'Okaou, ils ont dit :
« Ta puissance n'a fias de bornes, elle est comme « celle de Mandou et d’Ammon, dont tu es le dépo- « sitaire ici-bas : si tu commandais à la nuit, la lu- « mière se ferait aussitôt. Nous venons donc en
« toute hâte implorer Ta Majesté en faveur de ces « mines d’or, puisque c’est elle qui brille à présent « sur le trône du monde. Tu ne repousseras pas nos « prières, toi qui n’as qu’à dire à la source du ro- « cher de jaillir pour voir paraître, à ta voix, l’a- « bîme des eaux du ciel ; car tu es le soleil fait c haïr , « dont tous les ordres sont remplis, toutes les paro- « les obéies,ô toi, notre seigneur et notre maître !... »
« Ainsi dirent les chefs d’Okaou; puis un grand dignitaire, le second de l’empire, le vice-roi d’Éthiopie , vint prêter à leur demande l’appui de son opinion.
« Il n’est que trop vrai, dit le royal fils de Koush, « dans leur pays l’herbe est brûlée depuis le règne « des dieux, et tous les Pharaons tes prédécesseurs « ont désiré qu’un puits fût creusé sur le parcours « du chemin qui y conduit ; mais ils l’ont désiré en « vain. Par les commandements de Séti, de glorieuse « mémoire, on a cherché jusqu’à la profondeur de « cent vingt coudées la nappe d’eau destinée à ar- « roser le sol; elle n’en a pas atteint la surface. Mais >< toi, si tu disais à Hapi-Mooû, ton père et le père « des dieux : Fais que l'eau recouvre la face du dé- « sert l il en serait de cela comme de toutes tes pa- « rôles, de tous tes ordres qui s’accomplissent en « notre présence. S’ils s’effectuent instantanément,
* n’est-ce pas parce que tu es cher aux dieux tes
* ancêtres, par-dessus tous les monarques qui ont « régné depuis le soleil?... »
i Au royal fils de Koush, aux chefs du pays d’Okaou, Ramsès répondit : « Votre demande est « juste; ainsi que vous le dites, il n’y a point eu de «« puits creusé sur cette route depuis le règne des « dieux. En conséquence, je veux qu’un puits y soit « exécuté, qui y déverse l’eau sans interruption, « comme si elle jaillissait du sein inépuisable du « Nil. Les dieux, qui me comblent de leurs bien- « faits et qui ont inondé mon cœur de joie, m’as- « sisteront encore dans cette circonstance. Sous « leurs auspices tutélaires, je proclame donc l’ordre « de percer un puits jaillissant, dans une des stations « intermédiaires du chemin qui va du Nil àOkaou. « Que cet ordre, transcrit par les grammates de « service, soit reproduit et publié par les soins du « chef des écritures, dans ma double demeure de « lumière, et qu’une copie en soit remise au royal « fils de ma terre de Koush, qui demeure chargé « de son exécution. »
« Et le prince de Nubie, surintendant de la terre de Koush , ayant réuni les ouvriers nécessaires, a repris les travaux commencés sous Séti, et les a fait poursuivre avec tant d’activité, que rien de semblable na -
vait été fait depuis quil y a des rois en Égypte . Aux éboulements du sol, à Tin filtration dessables dans le tube du puits, on a opposé avec succès des parois serrées de roseaux, tressés en nattes ou entrelacés en fascines 1 ; si bien qu’après un certain temps le vice-roi a pu mander à Meïamoun que l’eau jaillissait de quatre coudées au-dessus du sol, mais que pour l’élever à douze, ainsi que Sa Majesté l’avait ordonné de sa propre bouche, l’envoi d’un ouvrier habile était encore indispensable.... Peu après, la parole souveraine de Ramsès a eu son plein effet : « Le roi des eaux a exaucé celui de la terre, le puits est heureusement terminé, et de son orifice des flots abondants jaillissent, et vont au loin féconder la surface du désert et abreuver le voyageur altéré. » Par un dernier décret, Ramsès, ami d’Ammon, a voulu que cet ouvragé d’utilité publique portât son nom, et qu’une stèle commémorative de ces actes fût placée dans l’enceinte du temple élevé à Toth Trismégiste (. surintendant céleste de la Nubie pour les dieux suprêmes ), sur la rive droite du Nil, vis-à-vis
1. Nous donnons cette interprétation sous notre propre responsabilité; elle semble indiquée par M. Lenormand. Quant à M. Birch, le texte lui semble ici faire allusion à des oiseaux aquatiques se jouant dans les roseaux.
la ville de Pselkis. Et c'est là, à l’entrée du ouaday, qui mène du fleuve au canton moderne d’Olaki, qu’elle a été retrouvée de nos jours.
L’appellation de terre de Koush, qui, devant les envahissements graduels des rameaux jaunes ou rouges du tronc humain, avait reculé des plaines méridionales de l’Asie jusque dans le haut bassin du Nil, descendait encore au temps de Meïamoun des hauteurs inconnues de l’Afrique jusqu’aux cataractes de Syène, couvrant ainsi tout ce que les Grecs ont depuis nommé Éthiopie, et les modernes Sennaar et Nubie. L’importance de ces provinces dans la monarchie des Ramsès était telle, que le titre de leur surintendant ou vice-roi paraît avoir été, sous plusieurs dynasties,’ l’un des premiers que revêtait en naissant l’héritier présomptif de l’empire, et une longue communauté d’intérêts et de gloire les avait tellement liées à l’Égypte qu’il n’a pas échappé à
Champollion que les Pharaons, pleins de confiance dans les indigènes de l’Éthiopie, leur abandonnaient tous les emplois administratifs, et jusqu’au commandement des troupes de ce pays. Le savant égyp- . tologue a cité et déchiffré à l’appui de son assertion un grand nombre d’inscriptions encore existantes entre la première et la seconde cataracte1.
Meiamoun , dont cette contrée paraît avoir été l’apanage du vivant de son père Séti, semble aussi, à en juger par les monuments dont il la dota, lui avoir conservé une affection toute particulière durant le cours de sa longue existence.
En effet, depuis Philæ jusqu’au mont Barkal, à plus de deux cents lieues de Thèbes, à quatre cents de la Méditerranée, il est bien peu de ruines, de stèles, ou de temples souterrains qui ne gardent quelque souvenir, le cartouche, ou même les traits du grand Kamsès.
C’est aux arts graphiques , c’est à l’archéologie pure, qu’il appartient spécialement de retracer une à une toutes les étapes de ce long parcours ; mais ce n’est pas sortir du cercle borné de cette esquisse même, où l’on cherche à s’inspirer de la philoso-
1. Champollion le jeune, Lettres écrites d'Égypte et de Nubie , p. 131.
phie de l’histoire, que de citer celles de ces localités dont l’examen peut profiter à l’étude des mœurs et des institutions antiques.
A Essebouah s’élevait un temple-palais dont l’avenue était formée par une double rangée de lions, symboles du courage à l’œil toujours ouvert. Elle aboutissait à deux magnifiques pylônes, étayés par huit statues gigantesques de Ramsès. Un bas-relief représentant les quatorze filles de ce monarque fait penser que ce monument est d’une époque avancée de son règne et de sa vie. Il semble d’ailleurs avoir été bouleversé comme à plaisir à quelque époque de réaction sauvage ou d’invasion barbare, et les huit colosses renversés dans le sable font songer involontairement aux Titans foudroyés*.
Dans le spéos, ou temple souterrain taillé dans