EXTRAITS DU PAPYRUS SALLIER
« Le prince de Chéla vint avec ses archers et ses cavaliers bien armés : un char portaient trois hommes. Ils avaient rassemblé les guerriers les plus rapides de ces vils Chétas, soigneusement armés.... et s’étaient placés en embuscade au nord-ouest de la ville d’Atesch. Ils attaquèrent les soldats du roi quand le soleil, dieu des deux horizons, fut au milieu de sa course : ceux-ci étaient en marche et ne s’attendaient pas à une attaque. Les archers et les cavaliers de Sa Majesté faiblirent devant l’ennemi qui était maître d’Atesch, sur la rive gauche de YAnrata.... Alors Sa Majesté, à la vie saine et forte, se levant comme le dieu Month, prit la parure des combats ; couvert de ses armes, il était semblable à Baal dans son heure. Les grands coursiers de Sa Majesté ( puissance en Thèbaide était leur nom) sor-
taient des grandes écuries du soleil, seigneur de justice, Ramsès-Meïamoun 1 .
« Le roi, lançant son char, entra dans l’armée du misérable Chéta : il était seul, aucun autre avec lui. Cette charge, Sa Majesté la fit à la vue de toute sa suite. Il se trouva environné par deux mille cinq cents chars rapides, montés par les guerriers les plus braves du misérable Chéta et de ses nombreux alliés: Aradus, Manou , Patasa, Kaschkasch , Œlon, Gazouatan, Chirahe , Aktar , Atench et Raha. Chacun de leurs chars portaient trois hommes.... et le roi n’avait avec lui ni ses princes, ni ses généraux, ni les capitaines des archers ou des chars.
Voici ce que dit Sa Majesté à la vie saine et forte.
« Quel est dope le dessein de mon père Ammon? « Est-ce un père qui renierait son fils? Ou, me». « suis-je fié sur mes propres pensées? N’ai-je pas « marché sur ta parole? Ta bouche n’a-t-elle pas « guidé mes expéditions et tes conseils ne m’ont-ils « pas dirigé?... »
« Ne l’ai-je pas célébré des fêtes éclatantes et
1. Le musée du Louvre (salle historique, vitrine G), possède une bague d’or, d’une forme singulière, portant sur son chaton deux petits chevaux en ronde bosse. On peut y voir un souvenir des deux chevaux de Ramsès II, qui les consacra au Soleil, dès son premier retour en Egypte.
OU L’ÉGYPTE IL Y A 3300 ANS. 141 « nombreuses, et n’ai-je pas rempli ta maison de « mon butin. On te construit une demeure pour des « myriades d’années.... Le monde entier se réunit « pour te consacrer ses offrandes. J’ai enrichi ton « domaine, je t’ai immolé trente mille bœufs avec « toutes les herbes odoriférantes et les meilleurs « parfums.... Je l’ai construit sur le sable des tem- » pies en blocs de pierre; et amenant des obélisques « d’Éléphantine, j’ai dressé pour toi des arbres éler- « nels. Les grands vaisseaux voguent pour toi sur la « mer, ils transportent vers toi les tributs des na- « tions. Qui dira que pareille chose ait été faite une « autre fois ? Opprobre à qui résiste à tes desseins, « bonheur à qui te comprend, ô Ammonl... Je t’in- * voque, ô mon père! Je suis au milieu d’une foule « de peuples inconnus et je suis seul devant loi; « personne n’est avec moi. Mes archers et mes ca- « valiers m’ont abandonné quand je criais vers « eux; aucun d’entre eux ne m’a écouté quand je « les appelais à mon secours. Mais je préfère « Ammon à des milliers d’archers, à des mil- « lions de cavaliers, à des myriades de jeunes « héros , réunis en phalanges. Les ruses des hom- « mes ne sont rien , Ammon l’emportera sur eux. « O soleil ! n’ai-je pas suivi l'ordre de ta bou- « che, et tes conseils ne m‘ont-ils pas guidé? Ne
« t’ai-je pas rendu gloire jusqu’aux extrémités du « monde?
« Ces paroles ont retenti dans Hermonthis ; Phra vient à celui qui l’invoque; il lui prête sa main. Réjouis-toi.... il vole à toi, il vole à toi, Ramsès-Meïamoun ! II te dit : « Je suis près de toi, je suis ton « père, le soleil ; ma main est avec toi, et je vaux « mieux pour toi que des millions d’hommes réunis « ensemble. C’est moi qui suis le seigneur des for- « ces, aimant le courage ; j’ai trouvé ton cœur ferme « et mon cœur s’est réjoui.
« Lorsque mon écuyer vit que je restais entouré par des chars si nombreux, il faiblit, et le cœur lui manqua; une grande terreur pénétra dans tous ses membres. Il dit à Sa Majesté : « Mon bon maître, roi « généreux , seul protecteur de l’Égypte au jour « du combat, nous restons seuls au milieu des en- » nemis ; arrête-toi et sauvons le souffle de nos vies. « Que pouvons-nous faire, ô Ramsès -Meïamoun, « mon bon maître? »
« Yoici que Sa Majesté répondit à son écuyer :
« Courage, raffermis ton cœur, ô mon écuyer! Je « vais entrer au milieu d’eux, comme se précipite * l’épervier divin; renversés et massacrés, ils tom- « beront sur la poussière. Que pense donc ton cœur « de ces Aamovs? Ammon.... ne serait pas un dieu,
« s’il ne glorifiait pas ma face devant leurs légions « innombrables. »
« Le roi pénétra dans l’arm ée de ces m isérables Chétas; six fois il entra au milieu d’eux.... « Je lespour- « suivais tels que Baal à l’heure de son pouvoir, et « je les massacrais sans qu’ils pussent échapper.
« Je me jetai sur eux, semblable au dieu Month; « dans l’espace d’un instant, ma main les moissonna. «Je massacrais parmi eux , j’égorgeais au milieu « d’eux, et j'étais seul à crier; il n’y avait pas une se- « conde parole , aucun d’eux n’a élevé sa voix. « Soutech, le grand belliqueux, Baal était dans tous « mes membres.... Chacun de mes ennemis sentait « sa main sans force contre la mienne ; ils ne sa- « vaient plus tenir l’arc ou le javelot.... *
« Le roi ralliant autour de lui les généraux et les cavaliers de sa suite, leur dit : « Vos compagnons « n’ont pas satisfait mon cœur; est-il un seul d’entre « eux qui ait bien mérité de mon pays? Si votre « seigneur ne s’était pas levé, vous étiez tous per- « dus. Chaque jour.... je transmets aux fils les hon- « neurs de leurs pères , et s’il arrive quelque « malheur à l’Égypte, vous abandonnez vos de- « voirs.... A toute plainte qui s’adresse à moi, je fais « moi-méme justice chaque jour. Et vous, qu’avez- « vous fait, oh! mjes guerriers'... Vous êtes restés
to
« dans vos tentes et dans vos camps fortifiés, vous « n’avez donné aucun avis à mon armée. Je vous « ai recommandé à chacun dans son poste, d’obser- « ver le jour et l’heure du combat, et voilà que tous « ensemble vous avez mal agi : pas un ne s’est levé « et ne m’a aidé de sa main.... Je gouverne l’Égypte « comme mon père , le soleil, et il ne s’en est pas « trouvé un seul pour observer.... et prévenir le « pays d’Égypte. Pendant qu’en ce jour heureux « on célèbre des sacrifices en Thébaïde, dans la « ville d’Ammon, une faute énorme est commise « par mes soldats et mes cavaliers; elle est plus « grande qu’on ne peut le dire, car si j’ai montré ma « valeur, ni les archers ni les cavaliers ne sont « venus avec moi. Le monde entier a donné pas- « sage aux efforts de mon bras; et j’étais seul, « aucun autre avec moi. C’est là ce que j’ai fait, en « vérité, à la face de mon armée. »
« Lorsque les archers et les cavaliers, arrivèrent l’un après l’autre de leur camp, vers l’heure du soir, ils trouvèrent toute la région où ils marchaient couverte de cadavres baignés dans leur sang : tous bons guerriers du pays de Chéta, champions valeureux de leur prince. Lorsque le jour éclaira la terre d’Atesch, le pied ne pouvait trouver sa place, tant les morts étaient nombreux. L’armée vint alors glorifier
les noms du roi.... « Bon combattant, au cœur iné- « branlable, tu fais l’œuvre de tes archers et de ta « cavalerie. Fils du dieu Toum, formé de sa propre « substance , tu as effacé le pays de Chéta avec ton « glaive victorieux. C’est toi, ô bon guerrier, qui « es le seigneur des forces; il n’est pas de roi sem- « blable à toi, qui combatte pour ses soldats au jour « de la bataille. C’est toi, roi au grand cœur, qui es « le premier dans la mêlée; c’est toi qui es le plus « grand des braves devant ton armée, à la face du « monde entier, soulevé contre toi. C’est toi qui « gouvernes l’Égypte et châtie les barbares.... « Les reins du pays de Chéta sont à toi pour tou- « jours. »
« Cependant, le lendemain, aussitôt que la terre s’éclaira, Ramsès fit recommencer la bataille, et s’élança au cambat comme un taureau qui se précipite sur des oies.... Les braves, à leur tour, entrèrent
dans la mêlée, comme l’épervier qui fond sur sa proie.... Et le roi lançait des flammes à la face de ses ennemis, semblable au soleil lorsqu’il paraît au matin, dardant ses feux sur les impies.... Le grand lion qui marchait auprès de ses chevaux combattait avec lui: la fureur enflammait tous ses membres, et quiconque s’approchait tombait renversé; le roi s’emparait d’eux ou les tuait sans qu’aucun pût échapper. Taillés en pièces devant ses cavales, leurs cadavres étendus ne formaient qu’un seul monceau de débris sanglants *. »
Une circonstance qui s’est renouvelée souvent dans les scènes de guerre rendit plus décisif le désastre de l’armée des confédérés. Adossée à un fleuve elle paraît n’avoir eu pour ligne de retraite qu’un pont conduisant à la ville qu’elle voulait défendre. Là se porta le principal effort de la bataille. Meïamoun, guidé par sou terrible instinct militaire s’efforçant de percer jusqu’à ce pont; Chétasar, son adversaire, luttant en désespéré pour en couvrir les abords.
[Là les forêts de lances, les nuées de traits, les boucliers et les chars se croisèrent et s’entrechoquèrent avec un tel retentissement que la terre en
I Vicomte E. de Rougé. Loc. cit.
trembla dans ses entrailles, comme si Apophis, la grande couleuvre, avait brisé les chaînes dont les dieux l’ont tixée à la base du monde 1 2 ....
Là combattirent vaillamment et tombèrent non sans gloire autour du généralissime des Chétas, ses guerriers les plus fidèles, comme Grabatousa, son écuyer, et Chirapsar, son bibliothécaire ou son rapsode *j ses lieutenants les plus éprouvés, tels que Rabsouna, chef des archers, et Tarekennas, général de la cavalerie. Mais lorsque Ramsès II, sur les corps de ces champions de l’Asie, broyés, tout palpitants sous les roues de son char, se fut frayé jusqu’aux bords du fleuve un sanglant et large chemin, la défaite de l’armée des coalisés, désormais scindée en deux tronçons et sans point de ralliement, dégénéra en affreuse déroute, où la mort sous toutes les formes atteignait les fuyards. Des milliers d’hommes tombèrent sous le fer, les uns pour ne plus se relever, les autres pour se survivre à euxmêmes, à jamais mutilés par la terrible harpé. Et si le fleuve sauva quelques fugitifs, qui, sur les traces
1. Dans la mythologie égyptienne Apophis, le serpent, est le grand ennemi du soleil; dans plusieurs hypogées il est représenté luttant contre les dieux de l’Amenti qui parviennent à la saisir et à l’enchaîner. Champollion, Lettres d’Égypte.