‹ RaoulChapitre 1 sur 28 · Raoul · texte numérisé non relu

Raoul

Celait le dix août — et distribution des prix du concours général entre les collèges royaux de Paris et de Versailles; — la salle de la Sorbonne, où a lieu d'ordiaaire cette solennité, était remplie jusqu'aux combles; — sur une estrade étaient rangés les proviseurs, les censeurs, les professeurs et une foule de dignitaires de l'Université, tous en robes noires, mais faisant reconnaître leurs grades par des rubans jaunes, bleus ou cramoisis placés sur l'épaule, etc., etc. En face d'eux étaient assis les élèves des collèges rivaux; ceux-là seuls avaient été admis dans la salle qui avaient ar

moins un accessit, les concurrents étaient de beaucoup trop nombreux pour que la salle eût pu les contenir tous.

Les parents des lauréats étaient placés plus haut, ians des tribunes réservées. — Bientôt les massiers cnirèrent, précédant le grand maître de l'Université. — Je pourrais dire qui était à cette époque le grand maître, mais ce serait donner à cette histoire une date certaine, et j'ai mes raisons pour qu'elle n'en ait pas. — Un professeur se leva et commença un discours en latin. Il est assez curieux de compter à peu près combien de personnes dans l'assemblée pouvaient comprendre ce discours. Il faut d'abord distraire du nombre des assistants les femmes, qui formaient un peu plus de la moitié de l'assemblée; ensuite d'entre les hommes — ceux qui n'avaient jamais appris le latin, — puis ceux qui l'avaient appris dix ans comme tout le monde et ne l'avaient jamais su, comme presque tout le monde, — puis ceux qui l'avaient su et l'avaient oublié. — Parmi les collégiens, il faut encore excepter tous les élèves des classes inférieures, — puis, pour ceux des classes plus élevées, il faut constater qu'il leur fallait saisir le sens d'un discours débité rapidement pendant une heure et demie, — tandis que, pour traduire la version de cinquante lignes pour laquelle ils allaient être plus ou moins couronnés, l'Université avait cru devoir leur accorder un espace de six ou huit heures. — Nous voulons bien admettre que tous les professeurs sans exception entendissent l'orateur.

Néanmoins le discours, fut, sinon compris, du moins écouté avec un religieux silence ; — seulement, chaque fois que l'orateur s'arrêta pour respirer ou pour se moucher, — les écoliers, qui n'attendaient qu'un prétexte pour rompre un silence qui les étouffait, se mettaient à applaudir à tout rompre. — Les hommes placés dans les tribunes, voulant paraître aux yeux de leurs voisins avoir parfaitement compris ce qui se disait, applaudissaient de leur côté, — à quoi les voisins répondaient par des applaudissements plus énergiques, pour montrer qu'ils comprenaient aussi bien qu'eux.

L'orateur avait pris pour texte de son discours les avantages des études universitaires, qui conduisent à' tout. La chose était exprimée en lambeaux de phrases arrachés à tous les anciens et péniblement ajustés et recousus. — Quand ce fut enfin fini, cela causa à l'assemblée une joie qui vint porter jusqu'à la frénésie les applaudissements dont nous avons dévoilé les plus fortes causes; — le grand maître prit à son tour la parole, — et, dans un discours beaucoup moins long et en français, il parla à son tour des avantages des études classiques, et établit qu'elles conduisaient à tout. — Après quoi on commença à lire la liste desvainqueurs. — Le lauréat proclamé traversait les bancs et allait recevoir des mains du grand maître une couronne et un énorme paquet de livres richement reliés. Puis il embrassait lesjoues décharnées de l'évêque et revenait a sa place au bruit des applaudissements et des hourras des écoliers du même collège, qui prenaient leur part de son triomphe.

Pendant que ceci se passait régulièrement, des conversations particulières s'étaient établies à demi-voix dans les tribunes réservées au public.

— Madame a probablement un fils parmi les lauréats ? «~Gm, monsieur, et sans doute votre présence n'est

pus plus désintéressée que ia mienne?

— J'espère, madame, que mon fils aura un accessit...

— Je ne sais ce qu'aura le mien, monsieur, mais je commence à. avoir le cœur serré.

— En quelle classe est votre fils, madame?

— En seconde, monsieur.

— Alors, madame, votre émotion est un peu prématurée... on n'en est encore qu'à la rhétorique... Et

âge a monsieur votre fils?

— Un peu plus de dix-sept ans.

— Le mien est beaucoup plus jeune... Le vôtre est

su collège,..?

—Alors, madame, nous tenons pour le même collège.

— Ah! monsieur, voire fils est aussi...

— Oui, madame... Madame demeure sans doute dans le quartier du collège?...

— Pas autant que je le voudrais, monsieur, mais je chercha un logement qui me rapproche un peu... C'est si difficile de se loger à Paris!

— Ma foi, madame, j'aurais, pour ma paît, tort de me plaindre... voilà trois ans que j'habite une maison où je suis on ne peut mieux... une maison très-tranquille, à dix minutes de chemin du collège...

Il n'y eut paa de réponse ; l'interlocutrice pleurait

du meilleur de son cœur : — on venait de proclamer pour le premier prix de version latine Raoul Desloges, et un grand jeune homme, pâle d'émotion, traversait la salle au bruit de la musique et. des hourras de ses camarades.

L'interlocuteur crut que sa voisine ne l'avait pas entendu et reprit sa phrase.

— Oui, madame, à dix minutes du collège, avec un jardin.

— Pardon, monsieur, répondit la voisine en entrecoupant ses paroles de sanglots, — pardon.. . c'est que... c'est mon fils.

— Ah ! madame, c'est moi qui vous demande pardon, — je comprends bien cette émotion de la part d'une mère. — Les femmes pleurent un peu facilement, dit-il à son voisin de l'autre côté.

La voisine cependant finit par se calmer et fut la première à reprendre la conversation. D'abord elle parla de son fils, il avait au moins huit volumes... Elle trouvait la musique excellente... Son fils ne lui avait rien voulu dire, mais elle était sûre d'avance qu'il n'aurait pas qu'un accessit... Elle était fâchée d'une chose, cependant : il s'était obstiné à nouer sa cravate comme un homme, tandis qu'elle voulait qu'il portât son coi de chemise rabattu à la Colin. Puis on revint à parler de logement; elle félicitait son voisin... elle serait bieo heureuse de trouver un logement semblable au sien.

— Ma foi, madame, cela dépend de vous entièrement, — il en reste un à louer dans ma maison...

— Et avec un jardin?

— Oui, madame, avec un petit jardin...

— Et où est située celte maison?

Le voisin ne répondit pas.

— Veuillez me dire, monsieur, où est située la maison dont vous me faites un si grand éloge...

— Pardon, — madame, — pardon. . . si je ne ne vous réponds pas. . . c'est que. . . j 'étouffe. . . c'est. . . c'est mon fils.

Et il se mit à fondre en larmes à son tour.

— Monsieur, je vous félicite...

— C'est un premier prix, madame, et je n'espérais qu'un accessit... Le petit traître m'avait dit qu'il n'était pas fort content de son thème... Un premier prix.

— Sa mère sera bien contente...

— Hélas! madame, il n'a jamais connu sa mère... elle est morte en le mettant au monde.

La conversation fut interrompue pendant quelque temps ; puis on revint encore aux logements.

— Oui, madame, rue Pigale, n° 11.

— J'irai dès demain voir l'appartement vacant.

La cérémonie est finie, on se salue, on se sépare... on se perd dans la foule.

C'est ainsi que madame Desloges vint habiter la maison de M. Hédouin.

Madame Desloges était une femme petite, maigre et incroyablement impérieuse; — mais ce qu'il y avait de particulier dans son caractère, c'est qu'elle était despote sans le savoir. Bien plus, comme les choses souvent, les hommes quelquefois ne se soumettaient pas à ses volontés, elle considérait cette rébellion comme une tyrannie. — A peu près comme ce brave homme qui,

arrivant à Londres, pays libre par excellence, lui avaiton dit, — voulut on faire l'épreuve et brisa la devanture d'une boutique. — Il fut arrêté et mis en prison, — d'où il écrivit à ses amis que Londres était un pays de despotisme et de tyrannie. — Or, comme ce n'était pas seulement ses affaires que madame Desloges prétendait conduire, comme elle s'ingérait un peu aussi dans celles d'autrui, — comme sa volonté marchait sur un front large, elle rencontrait en conséquence plus d'obstacles qu'une volonté ordinaire marchant tout droit devant elle en serrant les coudes. — En un mot, madame Desloges avait fini de bonne foi par se croire la femme la plus esclave qu'il y eût au monde. — M. Desloges surtout, à en croire les récits qu'elle faisait volontiers, était le plus féroce tyran qu'on eût jamais rencontré, non pas seulement dans la vie, mais dans les tragédies et dans les journaux. M. Desloges, à le voir, était en effet construit physiquement dans des conditions de tyrannie facile ; — il était grand et fort, sa femme ne lui allait guère qu'au coude, — et il l'eût facilement, avec peu d'efforts, cachée dans une des poches de sa grosse redingote d'hiver. Mais quand on voyait ses yeux bleus doux et riants, sa bonhomie, sa simplicité, on avait besoin de se rappeler les plaintes amères de sa victime pour continuer de croire encore à l'odieuse tyrannie qu'il exerçait sur elle et à la crainte profonde qu'il lui inspirait.

11 est bon cependant de dévoiler quelques-uns des actes de ce despotisme. M. Dcsloges était peintre et ne manquait pas de talent; — mais, né sans fortune, il

avait commencé par donner des leçons de dessin, — qui prenaient une partie de son temps et ne lui permettaient guère de travailler à ses tableaux, dont il ne faisait qu'un petit nombre, malgré sa merveilleuse facilité.

Madame Desloges n'avait pu obtenir de lui la permission de décacheter si de lire ses lettres, — ftt t pauvre femme en était réduite à la triste néces.sif * de ne prendre connaissance de la correspondance de se . mari que clandestinement et avec toutes sortes de gêne* et de difficultés ennuyeuses. — Ce n'était rien, Sous prétexte de travaux, M. Desloges prétendait aïcùr un atelier, — dans cet atelier il recevait ses amis — eï des modèles; — dans cet atelier on fumait; c'aus cei atelier Desloges se renfermait des journées entières quand il n'avait pas de leçons, et n'aimait pas qu'or, vînt le déranger. — Quand il sortait, il mettait la clef dans sa poche. — Si la servante venait balayer pendant qu'il était au travail, il la renvoyait avec impatience. En vain madame Desloges avait plusieurs fois prouvé l'inutilité de cet atelier, en vain elle avait établi que l'on pouvait peindre aussi bien dans une chambre : — M. Dcsîoges avait tenu bon. Madame Desloges avait, il est vrai, une seconde clef de l'atelier, et y furetai! à loisir dans les heures où son mari était nécessairement absent ; mais il revint un jour plus tût qu'elle ne l'attendait, et il la trouva à même un tiroir. — En vain cette pauvre femme affirma qu'elle ne s'introduisait ainsi que pour mettre de l'ordre. — M. Desloges lit changer la serrure, et quand, trois jours après, elle arriva avec sa clef pour faire sa petite visite ordinaire, —

ladite clef se trouva trois fois trop grosse pour la nouvelle serrure. — Il est vrai que le lendemain un serrurier venait prendre l'empreinte de la serrure ; il est vrai que le surlendemain il apporta une nouvelle clef <ivec laquelle il ouvrit la porte de l'atelier. — Mais H. Desloges, qui y était perfidement rentré, — prit le serrurier par les épaules, lui fit descendre l'escalier plus rapidement qu'il ne l'avait monté, et s'empara de la clef, qu'il mit dans sa poche.

Madame Desloges pleura beaucoup et se promit bien de ne pas oublier cet acte de despotisme. En effet, elle arriva un matin, frappa à l'atelier — et annonça à son mari qu'il fallait quitter cette horrible maison. — Elle avait appris que la portière avait mal parlé d'elle avec une servante qu'elle venait de chasser. De plus, la cuisine était humide, l'escalier sombre; — en un mot elle allait chercher un logement. M. Desloges fut d'abord assez contrarié de cette résolution ; ce logement lui plaisait, il y était accoutumé, — et ces futiles considérations l'emportèrent au point qu'il fit quelques observations. On comprend quel chagrin ressentit cette pauvre madame Desloges. — En effet, elle ne pouvait rester dans cette maison: — l'ennui qu'elle y éprouvait avait déjà altéré sa santé; elle y mourrait. M. Desloges demanda alors qu'on attendît à avoir trouvé une autre maison pour quitter celle qu'il ne pouvait s'empêcher de regretter. — Une heure après, un écriteau celle sur la porte cochère faisait savoir aux passants qu'il y avait au second étage un bel appartement à louer présentement, et un atelier pour le terme suivant. En effet,

il RAOUL

la location de l'atelier n'avait pas été faite en môme temps que celle de l'appartement.

C'est sur ces entrefaites qu'eut lieu la rencontre de madame Desloges et de M. Ilédouin; — elle alla voir le logement de la rue Pigale : — le logement l'enchanta, — elle le retint et donna au portier le denier à Dieu. — M. Desloges fat invité à aller voir l'appartement et à en dire son avis. — Gomme il savait que la chose était déjà faite, il n'y alla pas et demanda seulement si l'atelier était situé au nord, — ainsi que cela était à peu près nécessaire pour lui, — à quoi madame Desloges répondit qu'il n'y avait pas d'atelier, — mais qu'il y avait une chambre qui pourrait en tenir lieu. Puis elle répéta tous ses arguments contre l'atelier, — arguments auxquels M. Desloges avait si souvent répondu qu'il ne répondit pas cette fois à la plaidoirie de sa femme. Seulement, quand arriva le jour du déménagement, on lui demanda sa clef pour emporter ce qu'il y avait dans l'atelier; mais il répondit que l'atelier devant être payé encore trois mois, il comptait en profiter jusque-là. — Il redemanda l'adresse de la maison où il devait aller coucher le scir, et l'écrivit sur son agenda pour ne se point tromper; puis il alla, comme de coutume, donner ses leçons. — Le soir, il se présenta rue Pigale — et dit au portier : — Pardon, mon brave homme, mais je crois que c'est ici que je demeure; — je m'appelle M. Desloges.

— Oui, monsieur, vos meubïes sont arrivés tantôt.

— Madame Desloges est-elle là-haut?

— Oui, monsieur.

— A quel éfage est-ce que je demeure?

— Au premier étage, monsieur.

— Merci, mon brave homme.

M. Deslogos monta au premier étage et frappa. — Une servante qu'il ne connaissait pas vint ouvrir la porte et lui demanda ce qu'il voulait.

— Mais entrer... J'ai frappé trois fois.

— Il y a une sonnette.

— Je ne savais pas.

— Que demande monsieur?

— Mais une chambre pour me coucher...

— Comment ! . . . monsieur. . . mais. . . c'est ici madame Desloges.

— Précisément.

— Mais, monsieur...

— J'oubliais, ma chère enfant, de vous dire que je m'appelle M. Desloges et que je suis le maître de la maison.

— Ah ! pardon, monsieur, c'est que je n'ai jamais vu monsieur... je ne suis entrée que ce matin...

— Ah! Et comment vous appelez-vous?

— Victoire, monsieur.

M. Desloges donna deux petits coups sur la joue de Victoire et entra chez sa femme. — Il la trouva de fort mauvaise humeur. — Les commissionnaires avaient fait toutes sortes de dégâts. 11 fallut que M. Desloges passât en revue chaque meuble ébréché ou froissé. — Puis il demanda : — Nous avons une nouvelle servante?

— Fallait-il garder cette impertinente Marianne, qui

vait fini par être plus maîtresse que moi dans la maison? ♦

— Celle-ci s'appelle Victoire?

— Oui... eh bien... après?

— Mais après... je ne vois rien à vous dire que bon ^oir,

— C'est que vous avez un air...

— Si j'ai un autre air que d'avoir extrêmement sommeil, vous ferez bien de ne pas vous fier à mon air, il vous trompe.

— Dire que je n'ai pas même le droit de chasser une servante.

— Mais, madame Desloges, je vous laisse bien faire h ce sujet ce que vous voulez, je ne dis pas un mot...

— C'est de l'hypocrisie.

— Dites donc, c'est un peu bien loin, notre logement.

— Mais non... au contraire...

— Pardon, je croyais... c'est que je viens de la rue ^oint-Dominique.

— Alors c'est la rue Saint-Dominique qui est loin.

— Bonsoir, bonsoir.

Le lendemain était un dimanche. M. Desîoges alla passer la journée à son atelier, et ne rentra qu'à l'heure du d?ner. Le surlendemain, il donna ses leçons. — En ant, il demanda ses lettres au portier, — mais celuici répondit qu'on les avait données à madame.

— A l'avenir, dit M. Desloges, vous remettrez à madame les lettres qui lui seront adressées, et vous garderez mes lettres, que vous me remettrez à moi-même.

— Mais, monsieur, c'est que madame m'a dit de lui remettre toutes les lettres.

— C'est différent.

M. Desloges monte et sonne. C'est une figure qui lui est inconnue qui vient lui ouvrir la porte.

— Pardon, mademoiselle, je me trompe, je croyais ?tre au premier.

— Mais c'est bien ici le premier, monsieur.

— M. Desloges?

— Il est sorti, monsieur.

— Je le sais; mais il ne va pas tarder à rentrer. Je suis M. Desloges.

— Pardon, monsieur, je ne suis entrée chez madame que d'aujourd'hui.

M. Desloges demande à sa femme : — Est-ce que nous avons deux servantes?

— Ce serait joli... Je vous reconnais bien là... ou désordre, de la prodigalité... Nous irions loin avec ce que vous me donnez, si nous avions deux servantes !

— Mais, ma chère madame Desloges, je ne demande pas que vous ayez deux servantes, je demande si vous en avez pris une seconde.

— Du tout, c'est bien assez d'une pour me faire endêcer.

— Mais, cependant, es n'est pas Victoire qui m'a ouvert la porte.

— Ahl vous pensiez retrouver Victoire pour lui taper sur la joue, n'est-ce pas?... Elle est partie.

— Ahl j'ai tapé si doucement que cela n'a pas pu

lui faire du mal, j'en suis persuadé... Et commet s'appelle celle-ci?

— Celle-ci s'appelle Joséphine.

— Merci.

— Il n'y a pas de quoi.

Le lendemain matin, M. Desloges, qui ne connaît pas le jardin, descend pour le voir. — C'est une portion d'un grand jardin divisé en trois pour trois locataires différents. Les jardins sont séparés par des treillages.

— Que voulez-vous mettre dans le jardin? — demanda madame Desloges à son mari.

— Mais ce que vous voudrez.

— Voilà... il faut que je décide tout, que j'aie tous les embarras...

— Mettez-y un gazon et des fleurs.

— Est-ce que vous ne pensez pas qu'il vaudrait mieux y semer un peu de légumes?

— Comme vous voudrez, mais vous aurez vos légumes deux mois plus tard que les marchands, et les pois vous reviendront à huit francs le litre.

— Oh ! je savais bien que je n'avais qu'à parler de légumes pour que vous y missiez de l'opposition!

— Ma foi, non. — Mettez-y des légumes si vous voulez. Où est Raoul?

— Raoul est allé faire une course pour moi à l'ancien logement, où on a oublié quelque chose. Il est en vacances.

— Est-ce qu'il ne doit pas aller passer quinze jours chez mon frère?

— Du tout.

— Mais il me semble que c'était convenu?

— Je n'ai pas envie que mon fils aille chez mes ennemis apprendre à haïr sa mère!

— Mon frère sera furieux.

— Je sais bien que vous me sacrifiez sans cesse à votre odieuse famille.

— Ma foi, non, et si j'ai eu un tort, c'est de vous sacrifier ma famille. Mon frère ne vient plus chez moi.

— C'est ça, dites comme lui... chez moi... c'est ce qu'il a osé me dire. La dernière fois qu'il est venu, il m'a dit qu'il n'était pas chez moi, mais chez son frère. Tout le monde s'aperçoit bien que je ne suis rien ici, et tout le monde en abuse. Quand une pauvre femme n'est pas même soutenue par son mari!...

M. Desloges se rappela alors que c'était l'heure de sa leçon chez M. Luchaux.

— Comment! chez M. Luchaux? il est à la campagne. Madame Desloges eût voulu retenir ces paroles, car

en se les entendant prononcer, elie s'aperçut qu'elle se dénonçait elle-même ; elle avait décacheté la veille une lettre adressée par M. Luchaux à M. Desloges, et l'avait assez bien recachetée pour que son mari ne s'en aperçût pas. Elle reprit :

— C'est par hasard hier que j'ai ouvert cette lettre, le la croyais adressée à moi, et j'avais pensé reconnaître l'écriture de ma sœur Dorothée.

— Vous savez bien que votre sœur ne vous écrit plus.

— C'est précisément ce qui m'a fait mettre plus d'empressement à ouvrir cette lettre, que je croyais d'elle.

iS RAOUL

— Alors, ma chère madame Desloges, puisque le hasard vous a fait savoir que M. Luchaux est à la campagne, et conséquemment que je viens de vous faire un mensonge, il ne me reste plus qu'à vous dire la vérité : c'est que je vais m'en aller à mon atelier. Vous paraissez mal disposée aujourd'hui, et Raoul n'étant pas à la maison...

— Raoul ! Raoul ! en voilà encore un que vous gâtez et dont vous ferez un médiocre sujet malgré ses heureuses dispositions 1

M. Desloges s'en alla à la direction des postes, et pria un de ses amis qui y était employé de faire en sorte qu'on adressât dorénavant ses lettres à son atelier, à son ancien logement.

M. Hédouin demeurait deux étages au-dessus de madame Desloges. Il était resté veuf, encore jeune, avec trois enfants, auxquels il s'était consacré en refusant de se remarier. L'aînée, appelée Marguerite, venait de sortir de pension; la plus jeune, d'une santé délicate, n'y était jamais allée. — Marguerite devait faire l'éducation d? sa jeune sœur et prendre la direction du ménage.— Félix était plus jeune que Marguerite, qui avait quinze ans, et plus âgé qu'Alice, qui n'en avait que dix ou onze. — C'est lui que nous avons vu chargé de lauriers au commencement de notre récit. Félix était en pension; de la pension on le conduisait au collège Bourbon, qui ne reçoit pas de pensionnaires, — tandis que Raoul Desloges allait directement de chez son père au collège.

Le matin, à déjeuner, M. Hédouin demanda à F«Jlix

RAOUL fQ

s'il avait vu le camarade qui venait d'arriver dans ia maison.

— Pas encore, répondit Félix.

— Quel garçon est-ce ?

— Qui ça, papa?... Raoul?.. . C'est un grand, — c'est-àfîire que nous ne sommes pas dans la même classe, — et que nous ne nous voyons guère qu'un instant dans la cour, au moment d'entrer en classe. — Il est très-fort en version, — Il y a dans notre classe de cinquième son nom gravé au canif dans le banc de la première place.

— Il a fallu plus de huit jours pour l'écrire; on se le rappelle encore en cinquième. — C'est lui qui avait créé l'ordre de la Manche.

— Qu'est-ce que l'ordre de la Manche? demanda Marguerite.

— C'est un ruban noir que toute la classe de cinquième a porté à la boutonnière pendant l'année de Raoul. — Les redoublants l'avaient encore l'année d'après.

— Et quelle était l'origine de cet ordre?

— Voilà ce que c'est : un jour, M. Rrychamp, qui fait encore notre classe, — avait donné un pensum général

— injustement; — Raoul profita du moment où, le coude appuyé sur le rebord de sa chaire, M. Brychamp laissai! pendre la longue manche de sa robe, pour la couper entièrement avec des ciseaux; — on divisa la manche tn petits morceaux dont on fit des décorations.

— Mais c'est un mauvais sujet que M. Raoul.

— Ah! papa, pas du tout; ça n'a pas empêché que cette année-là il ait eu un prix et un accessit au con-

cours. — D'ailleurs, la classe de M. Brychamp est une classe où l'on s'amuse. . . c'est connu. . . Nous, nous avons guigné toute l'année son parapluie vert pour en couvrir un cerf-volant. Si vous saviez comme en rit en cinquième ! — C'est-à-dire qu'il y a Mandron, qui vient ici, qui est en troisième, et qui, lorsqu'il est chassé, vient passer deux ou trois jours dans la classe de M. Brychamp. — Le plus souvent, M. Brychamp ne s'en aperçoit pas; — mais quand il le voit, Mandron se donne pour un nouveau et se fait inscrire sous quelque nom burlesque. — Il dit qu'il aurait voulu passer toutes ses études en cinquième. — Au printemps, il avait apporté une fois plus de deux cents hannetons, qui volaient par la classe. Quel brave homme que ce père Brychamp ! comme on s'amuse chez lui! — Tenez, papa, à la composition des prix, — oncremilderire, — il y en avait un qui avait fait la caricature de M. Brychamp. — 11 l'avait attachée à un fil à l'autre bout duquel était du papier mâché qu'il avait jeté et collé au plafond, — de sorte qu'on voyait le père Brychamp tourner et gigotter. — Et chaque fois qu'il ramasse la copie des devoirs en faisant le tour de la classe, — il y a Joubleau, — un petit, — qui, sans qu'il s'en aperçoive, prend et porte la queue de sa robe et le suit ainsi par derrière jusqu'à ce qu'il revienne à sa chaire. — Et il y avait les épicuriens. — On se faisait mettre à genoux l'hiver auprès du poêle, et là on faisait cuire des pommes de terre dans le poêle. — Nous étions dix associés pour cela. — La dernière fois, — c'était Joubleau qui s'était fait mettre à genoux; — je lui criais tout bas que les

pommes de terre étaient assez cuites ; — il me répondait que non. — Eh bien , M. Brycbamp lui a pardonné et lui a dit de se remettre à sa place. — Vous comprenez comme nous étions inquiets. On ne tarda pas à sentir l'odeur des pommes de terre qui brûlaient, — et il n'y avait plus là personne pour les retirer. — Voilà Julf-5 Leroy qui se dévoue. M. Brycbamp lui dit de réciter sa leçon. Jules dit qu'il ne la sait pas. Ordinairement, on en est quitte pour être mis à genoux et copier la leçon dix fois; — mais M. Brychamp était en colère : ii le renvoie de la classe. — Les pommes de terre commençaient à sentir très-fort. — J'ai fait comme si j'étouffais de rire. — M. Brychamp m'a mis k genoux, et j'ai sauvé les pommes de terre. — Allez, papa, on s'amuse bien tout de même chez M. Brychamp !

— Tu ne connais pas davantage le jeune Desloges?

— Ah! si! Je l'ai vu à l'école de natation : il nage très-bien ; il donne des têtes du pont.

— Il ressort de tout ceci que vous êtes un tas de mauvais garnements, et que vous ne valez pas mieux les uns que les autres.

Le lendemain, — Félix et Alice descendirent de bonne heure au jardin; — Raoul était déjà dans celui de madame Desloges; — il travaillait, bêchait et retournai! la terre. — Félix lui dit bonjour d'un signe de tête; Raoul quitta sa bêche et vint lui donner une poignée de main par-dessus le treillage qui séparait les jardins. — Us causèrent un peu du collège. — Raoul était un grand jeune homme mince et élancé; ce n'était pas un joli garçon, mais il avait de grands traits et la physionomie

expressive. — II était souple et agile, mais il avait seize ans, et depuis quelque temps la timidité, ce tyran des esprits fiers, le rendait gauche et gêné dans le monde, — et surtout, par un instinct secret, devant les femmes. De plus, madame Desloges n'avait pas peu contribué à augmenter cette timidité. — Raoul, d'un caractère argent et impétueux, était élevé par elle avec une extrême sévérité. — ïl redoutait extrêmement sa mère et n'osait dire quatre mots devant elle. — Madame Desloges surtout aurait été loin d'imiter Thétis, qui fit élever son fils Achille avec de jeunes filles ; — elle aurait voulu, au contraire, que Raoul n'aperçût jamais une femme. — Elle poussait sa surveillance à ce sujet jusqu'à des limites extrêmes; — peu de filles sont gardées avec autant de sollicitude que l'était Raoul.

Félix se trouva honoré de la poignée de main que lui avait donnée un grava; — aussi, le soir à dîner, parla-t-il de Raoul avec plus de considération encore la première fois.

La maison de M. Hédouin était une maison fermée; oï'ii ne venait chez M. Hédouin que quelques vieux amis: — trois pendant longtemps, deux maintenant; ïe troisième était mort et n'avait pas été remplacé. Ils venaient d'ordinaire le jeudi, causaient et jouaient au exictrac. — Le dimanche, jour de sortie de Félix, c'étaient les enfants qui recevaient. — Ce jour-là arrivait la tante Desfossés, sœur de M. llédouin, avec son mari et un petit garçon de neuf ans, — et la tante Clémence, — également sœur de M. Hédouin. — On ne l'appelait jamais autrement dans la famille, quoiqu'elle

RAOUL n

fût mariée depuis longtemps ; — mais son mari, après l'avoir plus d'aux trois quarts ruinée, avait disparu tout b. coup, et on n'en avait plus entendu parler que pour apprendre qu'il était mort. — C'était l'aînée de la famille; elle avait un fils qui s'était fait soldat malgré elle, et auquel elle avait trouvé moyen, sur son m dique revenu, d'envoyer ce qu'elle appelait ses économies, et ce qu'on eût appelé plus justement ses privations.

Ce jour-là, on jouait au loto et aux charades.

Madame Desloges fit ses visites dans sa nouvelle maison, — mais seulement aux personnes qiCon pouvait voir : à M. Hédouin d'abord, puis à un médecin qui occupait le. logement situé entre le sien et celui de M. Hédouin. — Le médecin et sa femme accueillirent avec empressement cette déclaration de bon voisinage ; M. Hédouin rendit à madame Desloges sa visite, mais il eut soin de glisser dans la conversation qu'il ne voyait absolument personne, — si ce n'est ses deux sœurs. — Outre son goût pour la retraite, sa fille aînée était trop jeune encore pour tenir la maison, et il n'aurait pu recevoir, quand même cela serait entré dans ses goûts, ce qui n'était nullement.

M. Hédouin fut déclaré ours.

Entre autres contradictions dans le caractère de madame Desloges, il y avait celle-ci : — elle surveillait assidûment Raoul et le réprimandait vertement s'il parlait * ia servante; mais comme elle aimait le monde sans se l'avouer peut-être à elle-même, Raoul, un garçon déjà grand, auquel il fallait faire perdre la gaucberie de son âge et du collège, était un excellent pré-

texte. — Elle n'allait dans le monde que pour l'y conduire. — La vérité était cependant qu'elle le forçait d'y venir avec elle. Raoul, qu'aucun intérêt n'y amenait, s'y sentait maladroit et embarrassé, et préférait singulièrement au bal le plus brillant une partie de balle au mur ou une séance à l'école de natation, — parce que là il n'éprouvait pas de gêne et obtenait les plus grands succès aux yeux de ses rivaux et des spectateurs. Il dut cependant passer une soirée tout entière cbez le médecin. On fit de très-mauvaise musique, on joua à l'écarté, on but du thé. Raoul fut aussi inutile qu'ennuyé; — il se tenait roide sur son fauteuil — et se mordait les lèvres pour s'empêcher de dormir. On ne fît aucune attention à lui jusqu'au moment où il fît tomber et brisa une tasse pleine de thé. Il devint rouge comme une cerise — et crut qu'il lui arrivait là un grand malheur. — La femme du médecin répondit aux excuses qu'il balbutia — que ce n'était rien; — que cela, à la vérité, dépareillait une douzaine à laquelle elle tenait beaucoup. M. Dufîot, le médecin, raconta que ces tasses provenaient d'un service que lui avait offert un homme auquel il avait sauvé la vie ; — on avait été assez hemeux jusque-là pour n'en pas casser. — Ces discours ne contribuèrent pas à rendre l'assurance à Raoul, qui se sentit bien léger et bien heureux quand la soirée fut finie. — Quand on fut rentré, madame Desloges lui reprocha, non pas seulement cette maladresse, mais sa gaucherie pendant toute la soirée; — il n'avait pas desserré les dents; — à quoi sert-il d'envoyer un garçon au collège et de dépenser pour lui les

gtux de la lêle, pour qu'il ne vous fasse pas plus d'honleur dans le monde?

— Mais, ma mère, répondit Raoul, à quoi voulez rous que me serve dans le monde ce qu'on nous apjrend au collège? — Croyez-vous que j'aurais eu plus de succès si j'avais récité une cinquantaine de vers de Virgile ou une ode d'Horace ? — Écoutez si cela va vous amuser :

Mœcenas, atavis édite regibus,

0 et praesidium et dulce decus meum,

Suut quot curriculo pulverem....

— Taisez-vous !

— Mais, ma mère, je veux que vous entendiez un peu cela, et je vous assure que c'est ce que nous possédons de plus joli :

Pulverem olympicum Collegisse juvat, metaque...

— Assez! assez!... Mais du moins me direz-vous pourquoi, vous qui pouvez à peine modérer partout ailleurs la brusque rapidité de vos mouvements, vous restez tout une soirée assis, immobile, roide?

— Ma mère, c'est que je suis embarrassé; j'ai... comme peur... et vous voyez bien que j'ai encore trop remué, puisque du seul mouvement que je me sois permis j'ai eu le malheur de casser une tasse. Tenez, ma mère, si vous vouliez me faire un grand plaisir, ce serait de me laisser à la maison quand vous sortez le soir. Vous ne vous figurez pas à quel point j'étais ac-

câblé de sommeil... je me pinçais, je me mordais les ièvresf

— • Allez vous coucher i

te lendemain, dès avant le jour, Raoul était au jardin. — D avait a faire une expédition que n'eût certainement pas approuves madame Desloges. — Il emprunta ia brouette du portier — et s'en alla hors de ia ville. d'où ii rapporta sa brouette chargée de bandes de gazon; — puis il se mit à construire un banc. — Il n'était pas bien avancé dans son travail lorsque M. Desîoges descendit. — Il embrassa son fils et lui demanda ce qu'il taisait là.

— Un banc de gazon.

— » Sais-tu si cela convient à ta mère?

— Je ne ie lui aï pas demandé.

— Eh bien, si j'ai un conseil à te donner, c'est de ne pas continuer; ta mèr3 ne veut voir ici que des légumes.

— Mais moi qui ai été chercher mop, gazon si loin !... et de si tenu gazon !

— Fais comme tu voudras; mais je ne te cache pas que je n'oserais pas continuer.

M. Desloges partit Félix descendit et trouva Raoul en contempîalior devant son banc ébauché.

— Tiens, tu fais un banc !

— C'eàt-à-dire que je ne le fais plus; ma mère n'en veut pas.

— Manant opera interrupta, dit Félix, comparant le banc commencé à la ville de Didon. Qu'est-ce que ça fait à ta mère que tu construises un banc? Nous en

bâtirions bien cinquante ici, papa nous laisserait faire.

— Dis donc, Félix, une idée ! Si nous faisions mon banc chez toi?

— Avec ça que nous regrettons bien souvent de n'en pas avoir.

Le gazon fut bientôt transporté dans le jardin du voisin, et les deux écoliers entassèrent et pétrirent la terre, — puis commercèrent à plaquer le gazon; — il était placé au-dessous de trois vieux acacias qui confondaient leur tête et lui donnaient de l'ombre. — Ils venaient de donner la dernière main à leur ouvrage, lorsque la servante de madame Desloges vint chercher Raoul pour déjeuner; — il rentra tout noir de terre et reçut à ce sujet les compliments empressés de madame Desloges.

— Eh ! mon Dieu ! d'où sortez-vous comme cela ?

— J'ai travaillé au jardin.

— Mais, autant que j'ai pu le voir, c'est de la terre qu'il y a dans le jardin, et pas de la boue.

— Ah ! c'est qu'il a fallu la délayer un peu.

— Pourquoi cela?

— C'est que j'ai fait un banc de gazon.

— Pourquoi faire un banc sur lequel on ne peut s'asseoir, où il y a toutes sortes d'insectes!...

— Ah ! ma mère, ce n'est pas dans votre jardin, c'est dans celui de M. Hédouin.

iiaoul mangea en un instant et retourna au jardin; il fallait arroser le banc. Et puis il avait avisé encore quelque chose : c'étaient deux autres arbres assez gros et précisément assez distants l'un de l'autre pour y éta-

28 BAOûL

blir une balançoire; la seule proposition de la balançoire fit jeter à Félix des cris de joie. Le jardin de M. Hédouin avait été par lui livré aux enfants. — C'était une pelouse avec cinq ou six grands arbres; — seulement, depuis que Marguerite était sortie de pension, elle avait planté et semé quelques fleurs, que les deux plus jeunes ménageaient avec grand soin. — On alla fouiller les greniers pour trouver une corde convenable; mais comme on n'y put parvenir, Raoul, que son père ne laissait pas manquer d'argent, en alla acheter une, et avant la fin de la journée, la balançoire était installée. Lorsque le lendemain Raoul vint au jardin, il trouva la balançoire occupée par Marguerite, que Félix balançait un peu plus fort qu'elle ne le voulait. Raoul, qui était entré brusquement dans le jardin de M. Hédouin, s'arrêta à la porte, un peu confus, en apercevant mademoiselle Hédouin, qu'il voyait pour la première fois; — mais Félix l'appela en lui disant : « Eh bien! viens donc, Raoul, c'est ma sœur. » Et comme il avait un instant discontinué à lancer la corde de la balançoire, Marguerite profita du ralentissement du mouvement pour sauter légèrement en bas. Raoul salua sans trop de maladresse, parce que Marguerite, trouvée au milieu de ces jeux de garçon et habillée en très-jeune fille avec une robe courte qui laissait voir un pantalon, et les cheveux aplatis sur les tempes, lui fit l'effet d'une sorte de camarade. —Il lui demanda si elle avait réellement très peur quand la nalançoire allait un peu haut.

— J'ai peur, dit-elle, mais ce n'est pas sans un mé-

lange de plaisir. — Je voudrais seulement que Félix arrêtât quand je le demande; mais quand vous êtes arrivé, il y avait an quart d'heure qu'il me retenait prisonnière sur la balançoire.

— Voulez-vous encore essayer? je vous promets d'arrêter la balançoire aussitôt que vous le voudrez. — Marguerite, pour toute réponse, se plaça sur l'escarpolette, et Félix d'un côté, Raoul de l'autre, la lancèrent jusque dans le feuillage des arbres. Quand elle demanda à descendre, Félix voulut pousser plus fort, mais Raoul arrêta subitement la corde et l'aida à remettre pied à terre. Il monta à son tour debout sur la balançoire, et se lança avec une telle force que la corde arrivait à être plus qu'horizontale et que Raoul se perdait entièrement dans le feuillage. Sans qu'aucune réflexion lui en vint à l'esDrit. la présence de Marguerite l'ammait'et faisait disparaître toui danger à ses yeux. — Marguerite cependant le pria de descendre. — Elle avait peur. La petite Alice, d'ailleurs, demandait à se balancer à son tour. — Mais Marguerite ne voulut permettre à personne de lancer l'escarpolette, et elle s'en chargea elle-même. — Vous voyez, monsieur Raoul, dit-elle, que nous faisons honneur à toutes les belles choses que vous avez mises dans notre jardin ; — j'ai été oien contente quand j'ai vu ce banc de gazon : vous ne sauriez croire combien j'en désirais un. — Raoul ne répondait pns et écoutait à peine. — Pour la première fois de sa vie, il se préoccupait de certains détails de sa toile! le, et s'apercevait que ses bas bleus, dont un retombait entièrement sur son talon, manquaientpeut-être

d'élégance, — et il ne fut pas très-fâché d'être appelé pour le déjeuner et d'avoir un prétexte de quitter le jardin de M. Hédouin. — La présence de Marguerite lui causait une impression semblable à celle qu'éprouvait Marguerite sur la balançoire : — c'était, disait-elle, une peur mêlée de plaisir. — Raoul ne savait pas bien s'il avait envie de la retrouver au jardin quand il retournerait se balancer avec Félix, — et il se traduisait l'embarras que lui avait causé le desordre de ses bas, — par : c'est ennuyeux quand il y a des femmes, il faut prendre une foule de soins ! — à l'avenir je surveillerai un peu mes jarretières.

On parla beaucoup au père et du banc de gazon et de la balançoire. — Raoul est le meilleur enfant du monde, disait Félix. — Il est un peu imprudent, disait Marguerite, et je mourais de peur de le voir tomber de la balançoire.

M. Hédouin descendit lui-même au jardin pour s'assurer de la solidité de la cordç et donner sen approbation à l'installation. Il rencontra Raoul et le remercia des complaisances qu'il avait eues pour ses enfants. Raoul se sentit pris, sans savoir pourquoi, d'an siï dé&ii d'être agréable à M. Hédouin, — et, par une coqnt I involontaire, — l'écouta avec cette déférencs çpw, de k part des jeunes gens, est une pui&saiUe flatterie j^o^v les vieillards.

RAOUL Si

îl

Comme Marguerite et sa sœur, Raoul et Félix étaient à la balançoire, — un jeune homme entra au jardin ; — Félix alla au-devant de lui — et l'introduisit. Le nouvel arrivé, qui paraissait âgé d'une quinzaine d'années, avait la mise, les manières et la tournure d'un homme de trente ans. Sa cravate était haute, empesée, serrée;

— ses cheveux étaient frisés, ses bottes irréprochablement vernies; un lorgnon pendait sur son gilet; ~- il saluait et parlait avec affectation. Raoul, en ce moment enlevé dans les feuilles par la balançoire, reconnut un camarade de collège et s'écria du haut de l'arbre : — Tiens, Mandron! ohé, Mandron ! bonjour, Mandron!

Félix lui expliqua que c'était Raoul Desloges, qui, du reste, obéissant aux mouvements de l'escarpolette, — se rapprocha de terre au môme instant, — et y sauta légèrement, sans attendre que la balançoire se ralentit.

— Ohé, Mandron! — dit-il, comme tu fionnes! — riais il rougit tout à coup, et, se retournant vers Marguerite :

— Pardon, mademoiselle, dit-il, c'est un mot du collège ; — c'est pour faire coniplimjnt à Mandron de sod habit neuf. — Tiens, Mandron, dit Félix, je parlais de toi l'autre jour à papa et à mes sœurs; — je racontais comment tu venais cette année passer de temps en temps trois ou quatre jours en cinquième, — chez M. Rrychamp. — Ce que j'ai oublié de raconter, c'est

n RAOUL

qu'un jour de composition, ton arrivée a fait murmurer tout le monde. — Un élève de troisième luttant en thème avec des élèves de cinquième ! — Tu as composé et tu as été le quarante-deuxième.

— Parbleu, dit Mandron, je l'avais fait exprès.

— Ah ouiche ! exprès, dit Félix: joliment ! c'était la dernière composition avant la Saint-Charleraagne, el tu voulais être une fois le premier pour être admis au banquet.

— C'est singulier, dit Mandron en haussant les épaules, quelle importance les enfants attachent à leurs succès de collège !

— C'est bien naturel, répondit Raoul, à un âge où il est si ridicule de prétendre à d'autres.

Cette réponse ne manquait pas d'âcreté, mais, sans bien comprendre pourquoi, Raoul sentait une sorte de haine contre Calixte Mandron de l'air de supériorité qu'il prenait avec lui, — et aussi à cause de son habit neuf et de sa cravate si bien mise. Cependant — ce n'était pas la première fois qu'il remarquait la mise prétentieusement élégante de son camarade; — mais jusque-là il s'était contenté d'en rire et de lui jeter quelques sarcasmes d'écolier.

— Eh bien, dit Mandron, vous amusez-vous un peu pendant ces vacances? — Pour moi, c'est un temps ravissant.— Je viens de passer quinze jours au château de mon oncle, en Champagne, et je vais y retourner... pour chasser. — J'ai un fusil. Que faites-vous, vous autres?

— Mais tu le vois, dit Raoul, nous nous balançons, —

nous nous promenons, nous allons à la campagne, et nous recevons de belles visites, — quand de jeunes seigneurs comme toi veulent bien venir nous voir.

— Dis donc. Mandron, dit Félix, veux-tu te balancer? Je parie que lu ne disparais pas tout à fait dans les arbres, comme Raoul.

Mandron refusa. — Marguerite salua et sortit du jardin avec sa sœur. — Mandron la pria d'agréer son hommage te&pectiieux.

— Ah bien, dit Félix, décidément, Calixte, tu fionnes trop, vois-tu ; — tu deviens trop monsieur. — Ton hommage respectueux à Marguerite, à ma sœur? Pourquoi pas à Alice pendant que tu y étais?

— Est-ce un beau pays, la Champagne? demanda

— xMagnifîque, surtout l'endroit où est le château de mon oncle. — Il y a une rivière, — la Marne, — où je me baignais tous les jours.

— Est-ce que tu nages, à présent? dit Félix.

— Comme un poisson, reprit Mandron.

— Ah ! moi, je commence... je descends l'école. Mandron resta encore quelque temps, puis prit congé

de ses camarades, après avoir dit à Félix : — Est-ce toujours le dimanche que vous jouez aux charades?

— Oui.

— Eh bien, je viendrai dimanche. Adieu.

A peine fut-il parti que Félix s'écria : — Ah ! mon Dieu ! moi qui lui dis de venir dimanche, — et nous passons la journée à la campagne, à Saint-Oucn, en bateau !

On appela Félix pour le dîner. — Raoul quitta le jardin de M. Hédouin et rentra dans le sien, où il resta seul, — mais il lui sembla qu'il ne savait pas jusque-là ce que c'est que d'être seul. — Sa sensation ressemblait à celle d'un homme qui se serait ennuyé seul dans sa chambre, — et qui se trouverait seul dans un désert. A l'impatience que lui avait donnée Mandron, il se joignait un peu de mauvaise humeur contre lui-même; la mise de Mandron était ridicule, — mais la sienne, à lui Raoul, l'était également : il y a un milieu à suivre entre l'affectation et l'extrême négligeoce; — il sentit des mouvements de haine contre ses bas bleus et ses souliers dénoués, — et sa cravate dont le nœud décorait la nuque de son col. Il se demanda si mademoiselle Hédouin, par exemple, n'aurait pas plus d'indulgence pour l'excès de Mandron que pour le sien, — puis il pensa à son isolement, à son père, doux mais toujours absent, à sa mère, toujours présente mais sévère. Il ne comprit que depuis qu'il était seul qu'il avait été très-heureux toute la journée avec la famille Hédouin. — Que fera-t-il ce soir? — Si c'était Mandron, il irait chez M. Hédouin, — comme il doit y aller dimanche... c'est-à-dire, dimanche il viendra, mais il ne trouvera personne, — et Raoul se sentit un sourire dans le cœur. — Il alla dîner à son tour; il feignit un grand mal de tête et obtint de ne pas accompagner sa mère chez le médecin du second; — il se renferma dans sa chambre, — et là pensa encore à Mandron et à la famille Hédouin, à cette partie de campagne à Saint-Ouen, sur la rivière, — en bateau; — il ne se disait pas : — avec

Marguerite; —il sentait, en pensant à la famille Hédouin, une douce chaleur au cœur, sans savoir quel était le foyer d'où partaient ces rayons. — Que de plaisirs ils auront! quel dommage que je n'en sois pas ï — • moi qui conduis si bien un bateau! — Et s'il arrivait un accident, — si le bateau chavirait, — moi qui ai tant prié Dieu de me faire sauver ua noyé, —je retirerais de l'eau un des enfants de M. iïidouin, n'impoï*e le? quel, Marguerite par exemple. Sans doute on dinerâ dans l'île; — oh! le dîner, je m'en moque! — je voudrais manger du pain et du fromage et être de la partie J'aime tant l'eau ! — et les saules ! — et l'herbe ! — ? Comme ils s'amuseront!

Et Raoul se mit à pleurer amèrement, — à pleuree avec délices ; depuis le milieu de la journée, il avait ces larmes-là sur le cœur : — elles l'étouffaient. — Les larmes sont quelquefois au cœur ce que sont au goût certains bonbons renfermant une amande aroère. — Raoul pleurait sans s'en apercevoir, — un coude sur la table, la tête dans la main, et de i'autre main— faisant des dessins avec l'eau de ses pleurs qui tombaient sur la table. — Après cet ébranlement nerveux, il s'endormit profondément et ne s'éveilla que fort avant dans la nuit.

En sortant de la maison de la rue Pigale, Calixte Mandron rehaussa sa cravate, prit son lorgnon entre deux doigts, en un mot rendit à son air toute l'élégance qu'il avait cru devoir un peu modérer devant les deux écoliers moqueurs. — Il descendit la rue Pigale, h rue Blanche, traversa la rue Saint- Lazare,—- et il allait en»

trcr dans la rue du Mont-Blanc lorsqu'il entendit ce brrrrr impossible à traduire en lettres écrites que font entendre les peintres en bâtiment qui s'appellent. — Calixte s'arrêta un moment, pâlit, mais continua son chemin sans retourner la tête, — malgré le redoublement d'énergie du terrible brrrrr — et le* Calixte, ohé ! qui ne permettaient pas de douter que les brrrrr s'adressassent à lui.

L'auteur de cette interpellation peu parlementaire était perché sur un échafaudage, et était en train de peindre un thyrse entouré de pampres sur la façade d'un grand cabaret fort connu situé rue Saint-Lazare, vis-à-vis la rue du Mont-Blanc. — Il portait un chapeau gris et un habit noir jaspé de toutes les couleurs qui entrent dans le thyrse entouré de raisins. — Le bonnet de papier appartient en propre aux badigeonneurs, aux peintres en bâtiment et aux colleurs de papier. — Mais M. Mandronpère ne peignait que l'attribut, c'est-à-dire les ceps de vigne, les thyrses, — les bons coings, — les pensées du bon goût, — les bouteilles laissant échapper l'impétueuse bicre de mars, qui retombe si correctement dans deux verres, — les mains fermées désignant de Vindex la loge du portier, auquel il faut parler.

M. Mandron avait de la réputation dans son art. — Il dédaignait les bas des bonnetiers et les gants rouges des mercières. — 11 ne s'était résigné à peindre la lettre ornée qu'à une époque difficile de sa vie. — C'est un métier lucratif, et M. Mandron y gagnait beaucoup d'argent ; — mais il avait décidé, dans son ambition paternelle, que son fils serait avocat ou médecin, — cl

il vivait avec madame Mandron dans la plus stricte économie — pour entretenir M. Calixte au collège et à une des meilleures pensions, — et le tenir aussi bien vêtu que les plus riches d'entre ses camarades. Mandron n'avaii en apparence rien appris au collège; il était connu entre les cancres, mot consacré au collège Bourbon,— et qui exprime assez spirituellement les élèves qui reculent à mesure qu'ils sont censés avancer, Ii était vrai que Mandron, élève en troisième, composant avec la classe de cinquième, avait obtenu la quarantedeuxième place sur cinquante-trois concurrents. Mais le séjour du collège n'avait pas laissé de porter pour lui quelques fruits. Élevé sur un pied d'égaliîé av?c des jeunes gens de familles opulentes ou au moinr aisées, — distinguées ou au moins bourgeoises, — il trouvait ses parents communs et mal élevés, — s'ennuyait avec eux et mourait de peur qu'ils ne se manifestassent. — Jamais il ne menait un camarade chez lui, — et il avait graduellement établi un certain nombre de mensonges magnifiques au sujet de son invisible famille. Ainsi, son père é'ait peintre, — mais peintre d'histoire; — il lui attribuait au salon, les tableaux signés trois étoiles, — o\i i;eîui qui d'aventure portait pour désignation M***, qu'il traduisait par Mandron. — Le château de son oncle — était un château, en effet, dont le frère de son père était concierge, — Tous ces mensonges et mille autres lui étaient devenus si familiers, que non-seulement il les répétait sans le moindre embarras, — mais encore sans y faire la moindre attention. Sa mère, qui s'apercevait quel-

quefois de cette extrême tendance à imaginer, disait dans son langage plus que prosaïque : « Ce garçon-là ment sans s'en apercevoir, il ment sous lui. » On comprend facilement que rien au monde ne pouvait lui être plus désagréable que le terrible brrrrr paternel. Il devait commencer sa seconde l'année suivante, — mais sa réputation de menteur était déjà un peu trop établie au collège. — D'ailleurs, il voulait faire le jeune homme, le monsieur. Quand il filait, — mot moderne traduisant l'ancien mot — faire l'école buissonnière, — ce n'était pas, comme ses camarades, pour aller nager et patiner. — Il avait dit si souvent l'hiver qu'il nageait comme un poisson, — si souvent l'été qu'il patinait admirablement, qu'il lui était devenu impossible de se livrer devant ses camarades à ces exercices, — qu'il avait fini par ne pas apprendre pour ne pas laisser voir qu'il les ignorait. Il allait jouer au billard — et avait un compte ouvert à un petit café situé sur la place Sainte-Croix, vis-à-vis le collège Bourbon. — Il était en train de persuader au père Mandron qu'il ne ferait jamais un bon avocat, — et qu'il avait une vocation insurmontable pour la peinture, — mais pour la peinture d'histoire, et non pour celte parodie de l'art qu'exerçait son père. Les menteurs ont besoin de changer souvent d'auditeurs. — Il vient un moment ou leur position n'est plus tenable. — Un menteur a besoin d'avoir le double de la mémoire d'un autre homme, il faut qu'il se rappelle et les faits réels et ceux par lesquels il les remplace. Calixte, d'ailleurs, voyait dans la peinture les flâneries de l'atelier et une liberté plus grande que celle du

collège. — De plus, à force de mensonges, il n'arrivait qu'à l'égalité de ses camarades ; mais à l'atelier il planerait au-dessus de ses nouveaux compagnons. — Il n'avait pas encore osé faire d'ouverture sur ce sujet à ses parents, qui lui avaient fait faire jusque-là ses études à force de privations. Il était difficile de les faire renoncer tout à coup aux illusions qu'ils avaient caressées si longtemps, et qu'ils étaient loin d'avoir caressées gratis.

Félix raconta à son père qu'il avait à peu près invité un de ses camarades à venir le voirie dimanche suivant, jour destiné à la partie en bateau.

— Eh bien, dit M. Hédouin, écris-lui de venir avec nous à Saint-Ouen. Il faut inviter aussi notre voisin Raoul, qui me convient beaucoup mieux que le petit Mandron.

M. Hédouin rencontra M. Desloges dans la cour et lui dit :

— Votre fils Raoul est plein de complaisance pour son camarade Félix, qui est plus jeune que lui et qu'il pourrait dédaigner pour prendre part à ses jeux; je voudrais bien que vous lui permissiez de partager un plaisir que j'ai promis à mes enfants; je dois les mener dimanche à la campagne.

— Mon cher voisin, réponditM. Desloges, vous parlez bien là en homme aussi libre que veuf; mais, moi, je suis en puissance de femme : il faut que ce soit la mère qui donne la permission. Je ne puis que vous remercier avec cordialité de votre bienveillance pour Raoul, qui du reste est un excellent garçon, et un enfant

qui me fait souvent regretter mes affaires extérieures et mes habitudes vagabondes.

M. Hédouin, qui avait trouvé un peu sèches les révérences que madame Desloges rendait, à ses saluts respectueux depuis qu'il avait éludé des relations habituelles, se contenta de dire à son fils : — Dis à ter; camarade de demander à sa mère la permission de venir avec nous dimanche.

Raoul, à cette invitation, découvrit qu'il y avait df ? bonheurs plus grands que de recevoir un premier prix de version au concours général, — et il monta l'escalier, tout rouge et tout joyeux ; — mais quel ne fut pas son désespoir lorsque madame Desloges répondit nettement qu'elle serait trop inquiète, qu'elle mourrait -h crainte en sachant son fils sur l'eau ; qu'on n'entendais parler que d'accidents; — en un mot, — qu'elle ne voulait pas. En vain Raoui rappela à sa mère qu'il naçeaii bien, — et que d'ailleurs ils allaient avec un homme âgé, calme et raisonnable, qui ne s'amuserait pas à conduire ses trois enfants dans un danger. Madame Desloges fut inflexible. — Ce refus fit une révolution dans l'esprit et dans le cœur de Raoul ; — il décida qu'il irait à Saint-Ouen, — et allant retrouver Félix xi jardin, il lui dit sans s'expliquer davantage : — J'iv;-* avec vous dimanche.

Le dimanche arriva : — on partait à la pointe du jour, — trois heures au moins avant le lever de madame Deslogcs. — Raoul mourait de peur que le bruit du départ ne réveillât sa mère, — à laquelle il avait laissé une lettre dans laquelle il lui demandait pardon

de sa rébellion, — tout en se permettant de discuter ses ordres et d'établir leur absurdité.

Quelle joie quand le fiacre eut dépassé la barrière et quand il les mit tous à terre dans les champs! — Félix s'élançait et courait à fond de train sans but, sans raison, ou franchissait les fossés ; l'air de la campagne l'enivrait. — Raoul était plus calme, mais son bonheur muet tenait de l'extase. — Marguerite donnait le bras à son père et tenait Alice par la main. Enfin on arriva au bord de la Seine ; — on voyait de l'autre côté de l'eau les grands peupliers et l'herbe verte de l'île. — C'est là qu'était le but de la promenade. On appela Bourdiii, — et un batelier vint offrir ses services. — Toute la famille entra dans le bateau de Bourdin, et l'on traversa la rivière. A moitié chemin, Raoul demanda au batelier la permission de le remplacer, — et se servit des rames de façon à s'attirer les éloges de Bourdin, qui dit : — Monsieur est marinier? — Le talent révélé de Raoul fit imaginer un autre itinéraire. — On devait d'abord traverser l'île pour allez déjeuner chez le meunier dont le moulin est sur l'autre bras de la Seine; mais on demanda à M. Hédouin la permission de faire, le tour de l'île en côtoyant le rivage. — On garda le bateau de Bourdin. — M. Hédouin suivit sur terre les sinuosités de la rivière, tandis que Raoul remontait le courant en les suivant sur l'eau, — sous les branches des grands peupliers. — De larges nappes de feuilles vertes supportaient les petites fleurs blanches de la renoncule d'eau. — Au-dessus de ces fleurs voltigeaient des libellules aux ailes de gaze, — au corps

de saphir, de turquoise et d'émeraude ; — un marlinpêcheur vert, bleu et jaune , s'échappant des saules dont le pied baignait dans l'eau, poussa un cri aigu et traversa la rivière avec la rapidité d'une flèche. Le soleil ardent était tempéré par une brise rafraîchissante.

Il vient un moment où, — arrivé à la pointe de l'île, — vers Clichy, — le bateau doit passer entre l'île et un petit îlot couvert de saules ; — puis on traverse la rivière, et l'on descend alors le courant qui conduit au moulin. — Rien ne porte à la rêverie comme le bruit d'un moulin à eau. Félix, de temps en temps, laissait échapper une exclamaiion. — Marguerite était silencieuse. — Pour Raoul, — il sentait des fleurs inconnues s'épanouir dans son âme. Il lui semblait que c'était pour la première fois qu'il voyait des peupliers, qu'il entendait le bruit d'un moulin, le murmure du vent et le bruissement de l'eau, ou du moins que ce qu'il avait vu et entendu jusque-là sous ces noms usurpés — n'était que de pâles imitations de ce qu'il voyait et de ce qu'il entendait en ce moment.

Enfin, on arriva au moulin, où on amarra le bateau à un pieu. — Raoul offrit la main à Marguerite pour mettre pied à terre. — C'est le plus grand trait de courage que son historien connaisse de lui.

On trouva au moulin, où était le rendez-vous général, M. et madame Desfossés, avec leur enfant, — la tante Clémence, — et un peu après on vit arriver dans tout son éclat Calixte Mandron. — Un c*abaret attient au moulin. —On eut bientôt commandé le déjeuner, et quel déjeuner 1 du lait, de la crème, des œufs frais et

ila pain bis. — Raoul n'était ni gauche ni embarrassé ; — sa force, son agilité, son adresse, son audace, l'emportaient de beaucoup maintenant sur le maintien compassé, sur la roideur de Calixte Mandron. — On servit le déjeuner, tout le monde avait un appétit dévorant; — Marguerite seule était un peu distraite, — préoccupée. — Raoul, pour le moment, oubliait les rêveries vagues, il dévorait.

La table était mise sous de grands arbres à travers lesquels le soleil tamisait ses rayons. — Par-dessous les arbres on voyait la rivière, divisée en deux bras ;

— l'un s'en allait calme, insoucieux, — baignant l'herbe,

— du côté de la Garenne-Saint-Denis ; — l'autre, condamné au travail, écumeux, murmurant, faisait tourner la roue du moulin. Une troupe de canards, — le mâle avec son col d'un vert changeant, la femelle modestement vêtue de gris, voguaient avec leurs petits, couverts d'un léger duvet.

Mandron crut du bel air de traiter avec un profond mépris le vin et la chère.

Après le repas, on se promena dans l'île, on cueillit dans le foin de grandes marguerites blanches et du sainfoin aux épis roses, et l'on en tressa des couronnes

— Toutes les élégances de Mandron étaient non-seul<j ment perdues, — mais encore elles lui donnaient ui

désavantage marqué. — Félix et Raoul le défièrent à la course, — puis à franchir une haie. — 11 refusa. — Ses deux camarades laissèrent leurs habits au moulin. Calixte n'ôta pas même ses gants. — Aussi, quand on parla de remonter en bateau, comme la société s'était fort accrue, — et comme il n'était pas possible qu'une partie allât par terre à l'île Saint-Denis, où l'on devait dîner, — on prit un second bateau. — Raoul s'écria ■ — Allons, Calixte, — à chacun le nôtre !

— Est-ce qu'on ne peut pas avoir un batelier? demanda Calixte.

— Mais tu m'as dit que tu conduisais si bien un bateau...

— Oui... oui... quand je suis seul; mais j'aime mieux causer... et d'ailleurs, après déjeuner... et encore, je ne connais pas cette rivière...

On alla appeler Bourdin, mais il promenait quelqu'un et ne devait revenir que dans une heure.

— Si M. Mandron ne se croit pas capable de conduire un bateau, dit M. Hédouin, — il a parfaitement raison de ne pas courir et faire courir à d'autres un danger sans gloire. Nous allons encore nous promener pendant une heure en attendant le retour de Bourdin.

— Ah ! quel ennui ! s'écria Félix, il n'y a pas le moindre danger. — Raoul passera devant avec son bateau, et nous le suivrons avec le second; je resterai avec Mandron.

Après quelques objections, on se divisa dans les deu* bateaux. — La tante Clémence, Marguerite, Alice et l'oncle Desfossés entrèrent dans le bateau de Raoul. —

M. Hédouin, la tante Desfossés et son enfant se livrèrent à la conduite de Mandron et de Félix. — Les deux bateaux passèrent devant le moulin et entrèrent dans l'autre bras, dont le courant les porta bientôt aux petits bras de rivière qui forment l'île Saint-Denis. — C'est un des plus charmants endroits du monde. — L'eau coule entre des rives si rapprochées, que les saules qui les bordent des deux côtés mêlent et entrelacent les branches de leurs sommets. Marguerite était redevenue rêveuse et appuyait sa jolie tête sur l'épaule de la tante Clémence, qui elle-même paraissait plongée dans des souvenirs ou dans des regrets. — Alice, assise au fond du bateau, continuait à faite des guirlandes de marguerites. — Raoul, heureux, interdit, — sentait s'éveiller dans son urne des sensations confuses et inconnues. — Il lui semblait que son cœur s'épanoi:is?.ait sous les regards de Marguerite, — comme les fleurs sous les rayons du soleil. — Il la contemplait en silence, tandis que, les yeux baissés, elle écoutait au dedans d'elle-même des voix mystérieuses im disaient des choses qu'elle comprenait charmâmes, quoique dans une langue ignorée. L'oncle Desfossés lisait le journal.

Dans l'autre bateau, la tante Desfossés tricotait. — L'enfant exigeait qu'on lui donnât un martin-pêcheur qui partait comme une flèche du feuillage d'un saule. — M. Hédouin refaisait l'addition de la carte du déjeuner chez le meunier. — Félix ramait et riait en voyant que non-seulement leur bateau restait fort en arrière, mais encore que, loin de remonter le courant,

qui leur était devenu contraire depuis qu'on avait pénétré dans la petite rivière, ils étaient inévitablement entraînés. Ce qui faisait rire Félix causait- à Mandron une vive colère ; — il était humilié de voir Raoul remonter ce courant par lequel il était emporté. — Laissant échapper des demi-jurons, — il essaya de s'en prendre à Félix; mais celui-ci n'accepta pas ses reproches, et lui offrit de le laisser ramer seul. — Enfin, Mandron déclara que le bateau était mauvais, — que d'ailleurs il était plus chargé que l'autre, — et que, lui, il avait des ampoules aux mains. — Pendant ce temps le premier bateau avait pris assez d'avance dans celte sinueuse petite rivière pour que les deux navires ne fussent plus en vue l'un de l'autre. La tante Clémence proposa d'attendre, — et Raoul amarra le bateau à un vieux saule. On n'entendait que le bruissement de l'eau sur les flancs de la nacelle.

— Quel silence ! dit Marguerite ; quelle solitude ! — et comme on est heureux ici !

Puis elle s'arrêta, car elle se sentait prête à pleurer.

— Quel bonheur il y aurait, dit Raoul, à avoir une petite maison sous ces arbres et à y passer sa vie entière !

Il regarda Marguerite.

— Comme on serait seul, continua Raoul, dans une de ces petites îles !

— Ah ! dit Marguerite, je voudrais y avoir avec moi — mon père, Félix, Alice, ma tante Clémence, et... ajoula-t-elle en rougissant, et quelques amis fidèles.

La tante Clémence montra à Marguerite, d'un signe

de tête, — que l'oncle Besfossés était un peu bien près pour qu'on l'oubliât ainsi tout haut. — Mais elle fit voir à sa tante, avec un sourire, que l'oncle Desfossés était absorbé par son journal.

— Quel malheur, dit Raoul à demi-voix, que ce no soit pas votre père qui soit avec nous, ainsi que Félix ! Je ne demanderais qu'un naufrage. Comme notre île serait plus charmante que celle de Robinson !

Au bord de l'eau avait fleuri dans l'herbe une petite fleur bleue. Quel vent ou quel oiseau avait jeté sa graine sur ce rivage désert? combien de fois avait-elle déjà ouvert sa corolle d'azur sans qu'aucun regard se fixât sur elle? — Marguerite l'aperçut et dit à la tante Clémence : — Ah ! ma tante, la jolie fleur ! c'est le m m'oubliez pas.

Raoul cueillit la fleur, et comme il hésitait à l'offrir à Marguerite, Alice la demanda et la lui prit.

— Ah ! ma sœur, dit Marguerite, donne-moi cette fleur. — Alice semblait vouloir la garder, — mais Marguerite lui promit tout bas des choses sans doute si magnifiques qu'elle accepta l'échange avec un sourire de satisfaction et livra la petite fleur bleue.

A ce moment — arrivait le second bateau, grâce à l'assistance d'un pêcheur que l'on avait recruté. — Mandron ne parlait pas et semblait de mauvaise humeur. — Félix raconta que, sans le pêcheur qu'ils avaient prii à bord, ils seraient restés dans les branchages d'un saule tombé dans l'eau.

— Horrible situation ! dit Félix, nous n'avions pas de vivres, — et j'ai compris toutes les horreurs que nous

racontent les historiens de naufrages. — Je sentais mon affection pour l'enfant de ma tante Desfossés dégénérer tout doucement en appétit. — Je devenais moins sensible à son intelligence précoce qu'à son embonpoint, — et je choisissais une sauce à mon cousin, — lorsque ce naturel, auquel nous donnerons avec plaisir quelques verroteries, — nous a enfin tirés de notre position désespérée.

— Pour nous, — dit Raoul, — nous pensions à nous établir Robinsons dans cette île déserte.

— Une seule chose nous aurait embarrassés, dit la tante Clémence, à cause de Desfossés; — comment aurait-il reçu son journal, — lui qui est de si mauvaise humeur quand il arrive une demi-heure plus tard que de coutume ?

— Ah hien! dit Félix, Raoul n'aurait pas été embarrassé pour en faire un. — On m'a raconté qu'il rédigeait un journal pendant sa cinquième; l'abonnement se payait en nature. — Le journal paraissait tous les jeudis. — Le prix était d'une plume ou de deux carrés de papier appelés copies. Cela a fait du bruit dans le temps, — et le rédacteur a été exilé pour un mois.

— Est-ce vrai? demanda M. Bédouin.

— Oui, monsieur, répondit Raoul en rougissant ; c'était une plaisanterie qui n'a pas été continuée.

— Ah! monsieur Raoul, dit Marguerite, vous me montrerez ce journal.

— "Je tacherai, mademoiselle, d'en retrouver quelques numéros; — j'ai été, en effet, un martyr de la liberté de la presse; — je vous dirai comme Énée dit a

Didon au second livre de l'Enéide : Infandum, regina, jubés...

— Eh quoi ! monsieur Raoul, — allez-vous donc me parler latin !

— Plus, mademoiselle, c'est tout ce qu'on m'a appris. — On nous disait encore, il y a six semaines, à Félix et à moi, à la Sorbonne, que cela conduit à tout;

— cela me conduit pour le moment à être très-ridiule. — La citation que vous avez si bien fait d'interrompre veut dire en français : — Vous voulez, madame, que je rappelle de cuisantes douleurs!

À ce moment on quittait les petites rivières pour rc-.jijcr dans la grande, — on se trouvait à la pointe de 1 Saint-Denis, — à laquelle demeure M. ***, restaurateur et maire de l'île, — un excellent homme d'un embonpoint formidable, — qui, par la réunion de ses t;" .• et profession, ■ — peut marier au dessert des clients iy< te son vin aurait trop attendris.

Pendant le dîner, on causa de choses et d'autres. — Galtxte parla des étangs du château de son oncle et des charmantes barques avec lesquelles il voguait dessus.

— Là au moins il n'y a pas de courant ni de ces vieux saules qui entraînent ou arrêtent les bateaux. La tante Clémence et Marguerite ne veulent pas croire qu'il y ait en aucun lieu du monde quelque chose d'aussi charmant que le pays qu'elles viennent de parcourir.

— Ah! dit Calixte, si vous connaissiez l'étang du château de mon oncle ! Au lieu de ces vilaines barques plaies et lourdes, de petits canots légers comme des cygnes, des avirons qu'on ne sent pas dans les mains.

— Cela, dit Marguerite, nous 'intéresse peu; nous avions un batelier qui n'avait pas l'air d'éprouver la moindre fatigue.

Raoul ne répondit pas, mais il pensa encore ce qu'il avait déjà songé, c'est qu'il aurait consenti volontiers à passer le reste de sa vie à remonter le courant de l'île Saint-Denis avec Marguerite devant les yeux. — Une chose cependant l'inquiétait, sans qu'il démêlât bien pourquoi : — Marguerite n'avait plus à la main la petite fleur bleue qu'il avait cueillie pour elle; — il pensait qu'elle l'avait ou jetée ou perdue; — cette pensée lui causait un chagrin mêlé d'étonnement ; il lui semblait que cette fleur méritait un meilleur sort.

Après le dîner on songea à partir. — Caiixte Mandron et M. et madame Desfossés avec leur enfant, qui criait maintenant pour avoir la lune qui se levait derrière les saules, traversèrent la rivière pour aller prendre les voitures de Saint-Denis. — La tante Clémence resta avec son frère, son neveu, ses nièces et Raoul. — On reprit le chemin par où on était venu, mais cette fois en descendant le courant. — D'un côté, le soleil couchant montrait l'horizon orange, tandis que, à l'opposé, montait le croissant blanc de la lune. — Il serait impossible de dire ce qui se passait dans les esprits; — la petite Alice s'endormit la tête sur les genoux de son père. Félix avait voulut prendre les avirons, que Raoul lui avait volontiers abandonnés. — Pour lui, ses regards contemplaient le ciel et les arbres et l'eau, — puis quelquefois Marguerite, dont le soleil couchant colorait le charmant visage d'une teinte ravissante. —

Marguerite avait repris sa position et appuvait sa tète sur l'épaule de la tante Clémence. — La tante Clémence, qui avait une belle voix, se mit à chanter un air lent et mélancolique. Marguerite mêla sa douce voix à celle de sa tante pour chanter ,une barcarolîc.

— On arrivait à la rivière du côté de la Garenne ; il fallait recommencer à remonter le courant. — Raoul reprit les rames.

Madame Desloges n'était pas couchée, — clic attendait son fils. — 11 reçut, sans y répondre un mot, les reproches qui ne lui furent pas épargnés. —Il attendit que ce fût fini, puis il se mit au lit, où il s'endormit profondément.

Le lendemain, — Marguerite donna à sa sœur Alice sa dernière, sa magnifique poupée, — avec tous ses costumes.

Raoul donna à Félix sa balle élastique, qu'il avait faite, recouverte et cousue lui-même en classe.

Peu de jours après, c'était la rentrée du collège, Félix retourna à sa pension pour ne sortir que le dimanche,

— Raoul recommença à aller passer chaque jour quatre heures au collège, en deux séances. On remarqua en lui une transformation : il ne portait plus ses livres en les balançant au beut d'une courroie, — il en tenait quelques-uns cachés dans son chapeau, par lequel il avait, après de longues discussions, obtenu de remplacer la casquette ; les autres, ouverts et appliqués sur la poitrine, formaient une sorte de cuirasse retenue par l'habit boutonné par-dessus; des sous-pieds, tirant cruelle-

ment le pantalon, — donnaient à ses souliers lacés un certain air de bottes, à l'endroit desquelles madame Desloges s'était montrée inflexible. — 11 marchait posément dans les rues. — Mais ce qu'on ne remarqua pas moins, c'est qu'il avait perdu toute son ardeur et toute son ambition. — Il fut le premier à la première composition, — mais à la seconde il ne parut pas au collège. La classe de rhétorique a une particularité remarquable : — au banc d'honneur, où sont mis ceux qui obtiennent les premières places, est adjointe une table ; — sur cette table un échafaudage de chapeaux pef/nefc de dérober aux yeux du professeur les romans eî les journaux qu'il est d'usage de lire pendant toute 'a classe. — Les cabinets de lecture du quartier compte:; r. un grand nombre de rhéloriciens parmi leurs abonné*. Dans les autres classes, les élèves, placés sur des crudins, écrivent sur leurs genoux, — comme font, du reste, les rhétoriciens qui n'ont pas place au banc d'honneur. Raoul se trouva fort gêné de ne plus être au banc d'honneur, et il reconquit sa place à la troisièr.ve composition, où il fut le second. 11 ne lisait pas toujours, et ses voisins, à l'affectation avec laquelle ii cachait des petits carrés de papier sur lesquels il écrivait, — à la longueur inégale des lignes qu'un regarc* furtif avait pu distinguer, ses voisins le soupçonnèrent de faire des vers.

Entre les deux classes, — Raoul revenait à z m Pigale; il se hâtait de faire le devoir imposé, puis il descendait au jardin; — mais on était à la moitié d'octobre, — il pleuvait souvent ou il faisait froid, — et ii

était bien rare qu'il y rencontrât Marguerite. — Quelquefois cependant elle s'y trouvait avec sa sœur; — ils échangeaient quelques paroles.

— A-t-on des nouvelles de Félix?

— Il a fait demander des plumes ou du papier. — Il a renvoyé un habit en lambeaux. — Il est en retenue pour dimanche et ne viendra pas à la maison.

D'autres fois la conversation prenait une autre tournure :

— Il fait froid.

— Oui, mais moins froid qu'hier.

— Je ne suis point de votre avis.

Ou bien encore : — C'est aujourd'hui vendredi.

— Oui, c'est après-demain dimanche.

Eh bien, pour ne pas perdre une semblable conversation, tout insignifiante qu'elle puisse paraître, Raoul avait renoncé à tous les jeux, à toutes les promenades.

— Et Marguerite préparait deux jours à l'avance un prétexte de descendre au jardin.— Que d'adresse cette pauvre jeune fille, si franche, si naturelle jusqu'alors, employait pour se le faire demander par Alice ! Combien de fois elle y oubliait, ou un livre, — ou son dé,

— ou ses ciseaux!

Raoul, qui avait, comme nous l'avons dit, sa chambre sous les toits, montait et descendait vingt fois par jour.

— Marguerite reconnaissait son pas; elle était triste, elle était inquiète ; elle recherchait plus que de coutume sa tante Clémence; elle se sentait avec elle une sorte d'affinité mystérieuse; il lui semblait que la tante Clémence aurait pu lui dire de quoi elle souffrait, —

de quoi elle avait si souvent envie de pleurer ; quand elle la voyait arriver, ou quand M. Hédouin lui permettait de se faire conduire chez elle par la servante, elle se sentait heureuse. Jamais elle ne lui disait un mot de ce qu'elle éprouvait; mais elle se sentait auprès d'elle plus forte, plus assurée contre des dangers, contre des obstacles qu'elle redoutait sans les connaître, sans même les deviner.

Raoul ne tarda pas autant à donner un nom au senrnient nouveau qui s'était emparé de son cœur. Ses lectures l'avaient instruit; il vit bien qu'il était amoureux. — Il en fut aussi fier — que d'un léger duvet qu* depuis quelque temps paraissait au-dessus de sa lèvre supérieure, quand on était placé en un certain jour. — Il savait bien qu'il fallait déclarer son amour; mais un jour qu'il alla jusqu'à dire à Marguerite, en la rencontrant au jardin : — Il fait froid, — je n'espérais pas vous voir, — ces mots faillirent l'étrangler au passage, — et il resta tout tremblant. — Il faisait des vers, mais il les déchirait ensuite. — Il vint un moment où il fut irrité contre lui-même de sa timidité, — où il se dit qu'il fallait faire sa déclaration; — et il fut comme délivré d'un grand danger, lorsque une pluie inflexible, qui tomba pendant huit jours, — l'empêcha de rencontrer Marguerite au jardin; — pendant le plus fort de l'averse et de l'impossibilité, il se sentait plus brave qu'il n'était nécessaire, — mais son courage diminuait sensiblement au premier point bleu qui reparaissait au ciel, — au premier rayon de soleil qui perçait les nuages. — Il se mit ensuite à geler avec violence, et Calixte l'entraîna

à k Glacière, derrière l'Observatoire, — pour patiner pendant l'heure des classes. — Il s'étonnait lui-même de ne plus autant penser à Marguerite.

Un jour, à l'heure du dîner, madame Desloges avertit son fils qu'il passait la soirée avec elle chez le médecin. — Raoul avait le médecin en horreur. — Il prétexta des devoirs à finir; — madame Desloges iui permit de venir seulement la rejoindre à dix heures. — A peine fut-elle partie que Raoul, qui avait patiné toute la journée, se mit dans un fauteuil et s'endormit; — il ne se réveilla qu'à dix heures passée" ; il appela la servante et lui dit : — Rose, vous allez monter chez le docteur, vous direz à ma mère que j'ai un horrible mal de tête, et qu'il m'est impossible d'avoir le plaisir de l'aller chercher.

— Ah ! monsieur, dit Rose, ne faites pas cela, madame sera trop en colère !

— C'est que ça m'ennuie, dit Raoul.

— Vous serez habillé en cinq minutes, toutes vos affaires sont prêtes. — D'ailleurs vous vous amuserez peut-être. — On fait de la musique. — On l'entend de \a cuisine comme si on y était.

Raoul se décida en rechignant; — il s'kabilla de mauraise grâce, — puis il finit par monter. — Quand le domestique lui demanda son nom pour l'annoncer, il put à peine le dire, et eut un moment envie de s'enfuir sans répondre et d'aller se coucher. — C'était la première fois de sa vie que Raoul entrait seul dans un salon. — Jusque-là, chaque fois qu'il avait été dans le monde, c'avait été pour accompagner sa mère, et on n'annonçait qu'elle.

Le domestique ouvrit la porte du salon, — et dit à haute voix : — M. Raoul Desloges. — Raoul sentit ses jambes trembler, — sa vue se troubla, — il chercha autour du salon et aperçut sa mère, auprès de laquelle il se réfugia en toute hâte; — il se sentait le visage en feu; — madame Desloges lui dit tout bas d'aller saluer la maîtresse de la maison.

— Qui? moi? — dit-il, — que je traverse encore une fois le salon, que je passe devant ces femmes? que j'aille dire... — Et que dirai-je, d'ailleurs?... J'aimerais mieux me sauver et aller me coucher.

En ce moment la femme du médecin se rapprocha,

— madame Desloges présenta son fils, — qui en fut quitte pour quelques saluts assez gauchement exécutés.

Le docteur vint à son tour — et le trouva grandi. — Raoul fut d'autant plus irrité de cet éloge — qu'on lui adressait, — qu'il aperçut en ce moment Marguerite Bédouin dans l'embrasure d'une fenêtre : — il alla à elle — avec empressement — comme à un refuge. — Il se moqua le premier du compliment du docteur. — Il y a un de mes camarades, dit-il, qui a été mis, étant très enfant, dans une petite école dont le maître, pour contenter les parents, trouvait une foule de prétextes

— ingénieux pour donner des prix à tous ses élèves : — prix d'application, prix d'encouragement, prix d'émulation, — prix de douceur, prix de docilité, etc. — Cependant, malgré l'élasticité de ce cadre, mon cama-

, — qui n'est autre que Calixte Mandron, ne pouvait, sans faire murmurer, fournir un prétexte sufGsant pour avoir de ces prix. — Le maître ne se découragea pas,

jl lui donna un prix de croissance. — Il paraît que j'aurais été pour lui un concurrent redoutable si le docteur avait été chargé de décerner les prix.

Raoul était plus heureux qu'on ne saurait le dire de la contenance que lui donnait sa conversation avec Marguerite; — mais le piano fit entendre une ritournelle, et un jeune homme vint chercher Marguerite, avec laquelle il dansait. — Raoul se trouva seul derechef, — il se leva, — mais il n'osait marcher, — il alla s'appuyer contre une porte derrière Marguerite et son danseur. Il la vit alors sous un nouveau jour, — la souplesse et l'élégance de sa taille paraissaient avec tous leurs avantages; — elle était vêtue d'une robe de crêpe blanc, — sur ses cheveux bruns lisses et brillants était posée une couronne de roses simples jaunes, — ses petits pieds étaient renfermés sans contrainte dans des souliers de satin blanc. — Elle dansait avec grâce et avec simplicité, — elle écoutait avec une négligence sans affectation les lieux communs que lui adressait son danseur, — tout le monde la trouvait charmante. — Raoul se sentit à un certain point irrité contre elle, — il se compara aux autres hommes, — et il reconnut l'insuffisance de toute son industrie pour donner l'air de bottes à ses souliers lacés; — sa cravate surtout le rendait honteux; — le danseur de Marguerite avait attaché 'a sienne d'un certain nœud qui faisait grande envie à Raoul, — il se rappela que Calixte savait faire ce nœud, et il se prrmit bien de ne pas tarder à se faire initier. Malgré la grâce naturelle qu'ont toutes les femmes, auxquelles d'ailleurs un peu de gaucherie et d'embarras

ne messied pas, Marguerite n'était pas tout à fait à son aise chez le docteur. — Son père, qui avait pour cette fois cédé à de nouvelles instances, — jouait dans une autre pièce et laissait sa fille confiée aux soins de la maîtresse de maison, — qui était obligée de s'occuper de tout le monde; elle se fit reconduire à la place qu'elle avait quittée, et ne fut pas fâchée d'y retrouver Raoul, — qui, voyant la contredanse finie, était allé l'y attendre. Elle le trouva très-malveillant pour les riches habits, pour les bottes vernies, pour les plaisirs et pour les manières du monde. Jamais philosophe ne professa autant de mépris pour les choses qu'il ne pouvait atteindre, et ne traita si dédaigneusement de futilités les objets de sa secrète et malheureuse ambition.

— Combien je préfère, dit-il, à ces réunions brillantes nos promenades sur l'eau ! combien sont différentes les rêveries qu'inspirent les molles clartés de la lune, des pensers qui éclosent à la lueur des lustres et des bougies !

— Écoutez donc, dit Marguerite, on ne peut se promener sur l'eau au clair de la lune dans le mois de novembre. N'aimcz-vous donc pas la musique?

— Oui, mais j'ai la danse en horreur.

Raoul ne savait pas danser, — et d'ailleurs, dans et salon où Marguerite était une femme, lui qui n'étaw qu'un enfant, grâce à ses souliers lacés, à sa timidité et à son titre de lycéen, il voulut, à force de gravité, se faire prendre au sérieux.

— Vous pouvez ne pas aimer la danse, dit Marguerite, mais cependant il faut savoir danser.

RkGUL î>9

Raoul fit un geste dédaigneux.

— Si vous saviez danser et si vous vouliez danser, dit Marguerite, je pourrais vous raconter le malheur arrivé à Félix, qui est en retenue pour dimanche prochain, — tandis que... Tenez, la musique commence et on vient me chercher.

Pendant cette contredanse, madame Desloges fit un signe à son fils, — et quand il fut auprès d'elle, elle lui annonça qu'il était temps de partir. — Raoul fut un peu plus contrarié de s'en aller qu'il ne l'avait été de venir;

— mais il fallait obéir. — Il ne dormit pas de la nuit : cette musique, ces bougies, ces parures dont il avait parlé avec tant d'âcreté, lui avaient causé une complète ivresse. — Que Marguerite était donc jolie et gracieuse !

— comme elle avait dû le trouver laid et maladroit ! Il la haïssait presque à cette pensée. Il haïssait tout à fait ces jeunes gens, si beaux, si bien habillés, qui lui avaient parlé, qui avaient dansé avec elle. — S'il savait seulement faire ce nœud de cravate! — s'il savait danser ! — Mais danser avec des souliers lacés !

Au déjeuner, il annonça formellement à sa mère qu'il n'irait plus nulle part tant qu'il ne serait pas mis comme tous les jeunes gens qu'il voyait dans le monde. Madame Desloges sourit et lui répondit qu'il n'était qu'un enfant, qu'il serait ridicule qu'il fût mis au (rement,

Raoul avait rendez-vous ce jour-là avec Mandron aa;x Tuileries. — La Glacière était décidément trop loin : on dépensait plus de la moitié de son temps sur îa route et il n'en restait pas assez pour patiner, — et on avait décidé qu'on courrait les risques d'être rencontrés , mais qu'on patinerait désormais sur le grand bassin des Tuileries.

Calixte avait quitté le collège, — il était arti' te ! — il ne parlait plus que d'académies, — de modèles. — La vérité est qu'il copiait des nez, ce que même !a pî^s stricte décence n'ordonne pas de voiler, du moins dans ce pays-ci. Sa mère était persuadée qu'il devienrt-.r..* un grand peintre, — son père se contentait de le deshef.

Raoul avait le cœur plein ; au lieu de descendre s«r le bassin pour patiner, il appela Calixte, et en se pro-> menant avec lui sous les arbres chargés de givre, — il lui avoua — qu'il était amoureux. Mais Calixte n'apporta pas dans cette conversation tout le sérieux, tou'«> la solennité qu'y mit Raoul, de sorte que celui-ci rvj tarda pas à s'arrêter dans ses confidences, il refusa d* nommer, et même de désigner la personne objet d'oe si belle flamme. — Néanmoins, Mandron se récria ffc <. à certains détails, — et quand Raoul parla du respect, de la timidité qu'il ressentait en présence de Marguerite, Mandron, qui n'aurait pas été plus brave, le plat?

santa amèrement sur son platonisme, et développa sur les femmes et sur l'amour des théories assez risquées, qu'il avait entendu précisément la veille émettre par un autre.

Raoul ne laissa pas pénétrer Calixle plus avant dans Je sanctuaire de son cœur. Cependant il fut honteux de l'excès de terreur que lui inspirait cette douce jeune fille, et il résolut de lui déclarer son amour. — Elle lui avait demandé à voir le journal qu'il avait rédigé étant en cinquième. — 11 en retrouva un numéro, et y joignit un petit billet cacheté. — En vain il descendit au jardin, — en vain il monta à sa chambre, — il ne put réussir à rencontrer Marguerite. Mais un dimanche, Félix lui demanda pourquoi il ne venait pas, le soir, jouer au loto avec eux. Il ne se fit pas beaucoup prier.

Le journal était calqué sur les journaux politiques qui paraissaient tous les jours. Il est inutile de dire que c'était un journal d'opposition, — Voici ce que contenait le numéro retrouvé par Raoul :

Page 1