LETTRE
MARGUERITE HÉDOU1N A SA TANTE CLÉMENCB.
«Il me semble, ma chère tante, que tu nous négliges beaucoup. — Je ne puis aller te voir parce que Alice est un peu souffrante d'un gros rhume. R y a un siècle q.ue tu n'as gravi la rue Pigale. — N'as-tu pas à nous donner quelques nouvelles de ton fils ou à venir t'inquiéter avec nous de ce que tu n'en reçois pas? — J'ai à te consulter pour une robe que je fais faire. — Et d'ailleurs je voudrais te voir pour te voir.
» Mais, — tiens, — ce n'est pas de tout cela qu'il s'agit. — Viens, — parce que je suis dans un trouble extrême, — parce qu'il se passe dans mon esprit et dans mon cœur des mouvements étranges; — je ne sais si je suis heureuse ou malheureuse, — mais je pleure au moindre prétexte; —je n'ai rien à te dire, rien à l'expliquer; — car je ne comprends rien moimême. Viens, car j'entasse les mensonges dans ma lettre. — Et quand tu seras là, — quand j'aurai ma tête doucement appuyée sur toi, — quand de ta voix caressante tu me demanderas ce que j'ai, — je suis sûre
que je te dirai une foule de choses que je ne me dis pas à moi-môme. Viens, ma bonne tante, j'ai besoin de toi. »
La tante Clémence arriva aussitôt qu'elle eut reçu la lettre ; — elle demanda à son père la permission d'emmener Marguerite dîner avec elle. — La tante Clémence demeurait eh dehors de la barrière; — elle avait là un tout petit logement dans lequel elle vivait seule, — inventant chaque jour des économies pour en envoyer le produit à son fils. Marguerite l'aida de bonne grâce dans les apprêts de leur dîner; — puis, le soir, quand il commença à faire un peu sombre, la tante Clémence attira Marguerite sur ses genoux — et lui dit :
— Il paraît que mon enfant a quelque chose à raconter à sa mère?
— Oh ! oui, ma mère, mon excellente mère !...
— Est-ce un chagrin?
— Je n'en sais rien... mais... tiens... tu sais... l'ami de Félix... M. Raoul...
— Eh bien?...
— Tu sais qu'il devait me montrer un journal qu'il avait fait au collège étant enfant... il me l'a donné avanthier, — mais dans le journal... il y avait une lettre...
— C'était sans doute par erreur, —cette lettre n'était pas pour toi.
— Hélas ! si, ma tante, elle est pour moi : — il y a Won nom sur l'adresse.
— Et qu'as-tu fait de la lettre?
— La voici, dil Marguerite en la tirant de son soin; — je n'ai pas osé la ddeacheter; il me semblait que do
cette lettre ouverte il allait s'échapper des choses effroyables.
— Tu as bien fait...
— Mais en même temps que cette lettre me faiisat peur, il me semblait presque que je l'attendais ; — je la pressais sur mon cœur avec enthousiasme.. — Cette nuit, je l'ai mise sous mon oreiller; — tout le jour, quand je pensais qu'elle était là, dans mon sein, — je sentais comme une commotion électrique ; — deux fois je suis allée dans ma chambre pour la décacheter, — et je suis revenue après m'être contentée de la regarder.
— Mais que penses-tu que puisse te dire ce jeune homme?
— Je ne le sais pas trop bien, ma tante, — mais quand il arrive à la maison, le son de sa voix me cause une impression singulière; — quand il me regarde, je sens ma respiration gênée; — quand il est parti, tout reste froid, triste, décoloré autour de moi. C'est comme lorsque le soleil se cache sous des nuages. Je ne sais pas ce que renferme cette lettre... mais je crois que ce sera comme sa voix, et quelque chose de plus. — Je voudrais qu'il fût triste et inquiet comme moi!
— Ma pauvre enfant, dit la tante Clémence, — le mystère est comme le brouillard, qui grossit les objets; je gagerais que cette lettre ne contient qu'une commission pour ton frère, dont il te prie de te charger... la proposition d'une grande partie de balle...
— Non, ma tante, je suis sûre que non.
— Tu as néanmoins bien fait de ne pas la décn« cheter, parce que tu ne dois pas recevoir de lettres.
— Et... si tu la lisais, toi?
— Non; il faut que tu rendes la lettre aVêc le journal, comme tu l'as reçue.
— Ah ! ma tante, je n'oserai jamais.
— Eh bien, laisse-la-moi, je la lui rendrai.
— Non, ma tante, cela serait trop dur; il se fâcher "rait, il ne viendrait pius.
— Eh bien... s'il ne venait plus?...
— S'il ne venait plus, ma tante, je serais malheureuse pour toute ma vie ! il n'y a que lui que j 'aie du plaisir à voir et à entendre; il est si bon, si noble, si fier !
— Mais, ma pauvre Marguerite, dit la tante, tu m'effrayes, on ne doit aimer ainsi que son mari.
— Et pourquoi ne serait-il pas le mien, ma tante?
— Vous êtes tous les deux des enfants encore.
— Oh! ma tante, j'attendrai; j'attendrai dix ans, j'attendrai toujours... pourvu que je le voie, que je l'entende.
— Laisse-moi la lettre; je causerai avec lui... dimanche prochain... Vraiment cela n'a pas le sens commun!
— Tiens, ma tante, voici ma pauvre lettre.
La tante Clémence reconduisit Marguerite chez son père; puis, rentrée chez elle, elle décacheta la lettre de Raoul; — elle espérait que cette lettre lui ferait connaître ce jeune homme, ce qui lui apprendrait comment elle devait se conduire avec lui. — La tante Clémence avait aimé; quoique cet amour eût fini par un mariage qui l'avait rendue bien malheureuse, elle n'avait trouvé aucun argument contre l'amour. — Elle
n'avait pu se décider à débiter à Marguerite les phrase» toutes faites qu'on lui avait récitées à elle en pareille circonstance. — Cela n'aurait servi encore une fois, sans doute, qu'à effaroucher la confiance. D'ailleurs, pourquoi ces jeunes gens ne s'aimeraient-ils pas? La seule objection était leur âge; mais c'est en môme temps, de tous les obstacles, celui qui s'aplanit le mieux de lui-môme.
Voici ce que contenait la lettre de Raoul :
« Pardonnez-moi, mademoiselle, la liberté que je prends de vous écrire ; mais je ne puis vous cacher plus longtemps les sentiments que vous m'inspirez. D'ailleurs, jamais on ne réussira à me persuader — que l'affection la plus douce, que l'amour le plus respectueux, que le dévouement le plus absolu, soient de mauvais sentiments qu'il faille cacher et dont la personne qui les inspire puisse à bon droit se trouver oflensée. Je vous aime, mademoiselle, je vous aime comme vous aiment votre père et votre frère, — et mille fois plus qu'eux. Je vous aime, et je trouve dans cet nmour tant de force et tant de courage, tant de bonheur, tant d'espérance, tant de foi, — que je ne puis penser que ce sentiment qui me rend plus grand, plus généreux, plus sensible, soit pour vous une offense et ;iour moi un crime. Si vous me permettez de vous aimer, si vous permettez que ce soit pour nous deux que j aie à conquérir les choses de la vie qui sont réputées être le bonheur, — je ne vois plus dans l'avenir rien d'impossible, rien que mes efforts ne puissent surmon*
ter, 71 est vrai que lorsqae je songe au bonheur de vous posséder, de tous Toir ma femme, je ne trouve pas bien ce qu'il me resterait a désirer dans la vie, mais j8 :rois que je serais ambitieux pour vous, — et d'ailleurs je serais assez curieux de voir ce qu'on pourrait opposer à un homme aimé de tous, et quelle force auraient ni23 adversaires aux combats de la vie, à opposer à celle que je puiserais dans un regard, dans un sourire, dans un mot prononcé avec votre voix.
Pc'Jtôtrô cependant vous a-t-on appris des raisons iïe prendre en mauvaise part la démarche que je fais aujourd'hui après tant d'hésitations, après tant de crmîûis avec moi-même; mais cependant je ne puis d-'Y::iç" quel'e crainte peut inspirer un amour comme 1- ffiisn. — Vous devez aimer un jour, vous ne serez p^.9 toujours une douce et craintive jeune fille, vous sorez épouse, vous serez mère à votre tour; eh bien, ce que vous voulez que soit l'heureux mortel qui partagera avec vous ces félicités et ces devoirs, quelque exigeante que puisse être à bon droit une personne si heureusement douée et si parfaite, —ce que vous voulez que soit votre époux, je le serai. Je sens à la fois tout le peu que je suis et tout ce que je peux devenir; —je sais que je ne suis qu'une graine, — petite, sans éclat, confondue avec la terre, mais je sens qu'un rayon de soleil fait sortir de la graine une tige élevée, un riche feuillage, des fleurs éclatantes et de suaves parfums.
» Laissez-moi être votre frère, jusqu'à ce que je puisse être votre mari.
La tante Clémence s'attendait à trouver dans cette lettre plus d'emphase et de phrases ampoulées, quelques menaces de trépas, quelques comparaisons mythologiques, etc. La simplicité de cette déclaration était k la fois inquiétante et rassurante, parce que c'était l'indice d'un sentiment sérieux et qu'il fallait prendre en considération. — Elle n'avait jamais songé à mettre sa ùèce à l'abri de l'amour, — dont elle ne médisait pas,
— quoiqu'il lui eût apporté tant de cruels chagrins ; elle était convaincue que si elle avait été destinée à être heureuse, c'était à l'amour qu'elle aurait dû son bonheur. — Mais Raoul était si jeune ! cet amour noble et généreux qui braverait les obstacles triompherait-il également des années? — Si elle le favorisait, que de chagrins peut-être n'amassait-eUe pas sur la tête de sa nièce chérie ! — Si elle le repoussait, au contraire, il était probable qu'elle ne serait ni écoutée ni obéie.
— Et d'ailleurs, à quel amour réservait-elle Marguerite?
Le dimanche suivant, en sortant de chez son frère, elle pria Raoul de lui donner le bras pour la reconduire chez elle. — Raoul était on ne peut plus malheureux.
— Marguerite lui avait reniu son journal, et il avait inutilement cherché dans ses plis la réponse à sa lettre.
■ — Ne l'avait-elle donc pas vue, où était-ce une marque de dédain? Il trouva mademoiselle Hédouin moins familière avec lui que de coutume, plus sérieuse et un peu embarrassée. La tante Clémence, aussitôt qu'ils furent dans la rue, lui dit :
— Monsieur Raoul, vous avez écrit à Marguerite?
Raoul fut anéanti; il répondit â tout hasard un ; — Moi, madame?
— Il faut être franc avec moi, dit la tante d'une voix douce : vous avez écrit à Marguerite, j 'ai votre lettre, elle me l'a donnée et ne l'a pas lue, — mais moi je l'ai lue.
— Vous me permettrez, madame... dit Raoul.
— De trouver mauvais ce que vous avez bien envie d'appeler ma curiosité, n'est-ce pas? J'ai été conduite par un meilleur sentiment que vous ne le supposez. Marguerite n'a pas de mère; j'ai hérité de toute la tendresse que ma sœur aurait eue pour sa fille; j'ai joué mon rôle dans la vie, il a été assez court et assez mal joué; — je n'ai plus que deux intérêts, le bonheur de mon fils, — qui en ce moment peut-être reçoit uns balle dans la poitrine, et celui de cette douce créature. J'ai lu votre lettre, je vous crois sincère, mais quel est le but de cet amour d'enfants? En admettant que toutes les chances vous soient favorables, il se passera de longues années arant que vous puissiez être unis. Penserez-vous, sentirez-vous dans huit ans comme vous pensez, comme vous sentez aujourd'hui? pouvez-vous le promettre? non, — car vous ne pouvez le savoir. Marguerite est charmante, — je n'ai pas besoin de vous le faire remarquer; les qualités de son cœur et de son esprit l'emportent sur les agréments de son visage. — Bientôt des occasions se présenteront de l'établir; son apparition dans le monde ne peut manquer de faire quelque sensation. — Si elle doit vous attendre, si elle doit repousser toutes les propositions, et qu'ensuite votre amour éteint la laisse seule, abandonnée dans la
vie, lorsqu'elle aura perdu peut-être son père et
moi...
— Ah ! madame !...
— Je sais que cela vous paraît impossible... que vous n'êtes pas bien sûr peut-être que les étoiles ne se décrocheront pas du ciel et ne tomberont pas sur la terre, parce que l'avenir est incertain ; mais vous croyez pouvoir répondre de votre amour. — Je ne veux pas lutter contre cette conviction, mais je veux vous faire voir seulement que dans cet engagement Marguerite mettrait toute sa vie en jeu, quand vous n'y mettriez que quelques années de la vôtre. Mais votre lettre n'est pas une lettre d'enfant, — elle m'a touchée ; je vous crois l'âme élevée, — je vous crois vrai; — je vous aimerais pour mari de Marguerite, — je serais heureuse de vous confier plus lard le bonheur de cet ange que vous ne connaissez pas comme je la connais, — mais ii y aurait besoin de plus de courage que vous ne le supposez pour parvenir à notre but.
Raoul, à ces mots, ne put s'empêcher de baiser la main de la tante Clémence.
— Madame, dit-il, ma bonne tante, ma chère tante Clémence, un mot, de grâce, un seul mot : Marguerite n'a pas lu ma lettre... sait-elle que je l'aime? m'aime-
-cllc?
— Vous m'en demandez là plus que je n'en sais moimême; mais écoutez bien ceci : je vais faire une action Lien grave et bien effrayante. — Vous viendrez demain chez moi et vous y verrez Marguerite. — Si je ne me trompe pas, si vous ne vous trompez pas, si l'amour
que vous ressentez est de ceux qui font le destin de toute la vie, je serai fière et heureuse. Si au contraire; vous devenez plus tard inconstant, si vous manquez de courage et de force, — j'aurai joué un rôle plus ridicule et plus odieux que ne l'a jamais fait une vieille tante de roman ou de comédie. Je vous attends demain à quatre heures. — Bonsoir.
Raoul se promena une partie de la nuit dans le jardin. — Le lendemain, — au lieu d'aller au collège, il alla errer dans la campagne ; — à quatre heures, il arriva chez la tante Clémence. — Marguerite pâlit en le voyant entrer dans la chambre ; — la tante avait le visage fatigué, — clic s'assit entre eux deux, — laissa Marguerite cacher son visage sur son sein, — et prit une main de Raoul.
— Mes enfants, dit-elle, j'ai passé toute cette nuit à pleurer et à prier Dieu; je l'ai supplié de ne rien me laisser faire qui ne fût pour le bonheur de Marguerite, et malgré la ferveur de mes prières, j'ai encore peur j'ai en ce moment le cœur aussi serré que je l'ai eu de ma vie. Au nom du ciel, mes enfants, faites que celte heure ne soit pas pour moi une source éternelle de remords et de regrets, — faites que je ne sois pas en ce moment une vieille femme folle, — qui se plaise à rentrer dans l'amour à tout prix. Mes enfants, je ne vous
ferai pas de ces grandes phrases que l'on m'a rabâchée^ quand j'avais lage de Marguerite ; — elles sont trop inutiles pour qu'on puisse leur pardonner d'être aussi ennuyeuses. Vous vous aimez, mes enfants; — cet] ïmour peut vous donner toute une vie de bonheur si TOUS en faites une vertu et un devoir. — Vous, Raoul, oet amour doit vous rendre fort contre tous les obstacles de la vie ; vous devez vous élancer au combat avec résolution. — Et toi, ma bonne chère Marguerite, ce « amour termine avant seize ans ta vie de jeune fille ; tu ne dois plus entendre le lade langage de la galanterie, tu ne dois plus aller dans le monde, tu dois renoncer à tous les plaisirs de ton âge ; ton amour est le feu sacré que la vestale doit entretenir dans la solitude. Te senstu le courage, Marguerite, de fouler ainsi aux pieds les riantes fleurs de ton printemps? — te scns-lu la force de commencer dès aujourd'hui une vie sérieuse et remplie de devoirs?
Marguerite ne répondit que par des sanglots.
— Et vous, Raoul, dit la tante en laissant couler des larmes que depuis quelque temps déjà elle avait peine à retenir, — et vous, Raoul, serez-vous un homme courageux? saurez-vous supporter la lutte, le découragement? saurez-vous marcher droit à un but, sans reculer devant les obstacles, sans vous arrêter aux séductions? penserez-vous sans cesse à cette jeune fille qui vous attendra? reviendrez-vous à elle digne des richesses qu'elle vous aura amassées dans son âme virginale? Oh ! mon Dieu, — donnez-lui la force et le courage, — donnez-lui le dédain des faux plaisirs ! — Raoul, si vous
faiblissez, si vous tombez en route, vous aurez assassiné Marguerite et j'aurai été votre complice. — Oh! mon Dieu, vous qui en reprenant ma sœur m'avez faite la mère de cette enfant, mon Dieu 1 m'avez-vous en même temps donné les lumières et la prudence? Mon D!eu ! si je me trompe, si c'est son malheur que je fais aujourd'hui, mon Dieu ! ne me pardonnez pas!... donnez-moi autant de remords et de souffrances qu'en puisse supoorter une de vos créatures.
Raoul et Marguerite pleuraient. — Elle prit leurs deux mains et, les réunissant l'une dans l'autre, — elle dit : —Enfants, aimez-vous ; — l'amour est l'origine de toutes les vertus. Raoul, Marguerite est votre fiancée, — toutes les actions de votre vie doivent avoir pour but son bonheur; —Marguerite, Raoul est ton fiancé, — tu dois lui réserver le moindre de tes cheveux et la plus futile uo tes pensées.
Elle les réunit alors tous deux sur son sein et les embrassa. — Puis elle leur dit :
— Maintenant, Raoul, mon neveu, mon fils, tu as ce que tu demandais dans ta lettre ; — « tu seras le frère de Marguerite jusqu'à ce que tu sois digne d'être son mari. »
Il y eut quelques instants de silence, pendant lesquels la tante Clémence calma en partie son émotion.
— Raoul, dit-elle, il faut maintenant descendre du ciel et causer un peu avec moi des choses de la terre. — Vous n'avez pas de fortune et vous n'en avez pas à attendre; — Marguerite aura trop peu de chose pour que cela puisse être compté. — Il faut vous faire une
position. Quel» sont vos projets? — quelles sont vos espérances?
— Chère tante, dit Raoul, je ne sais encore où doit me conduire cette éducation qui, dit-on, doit me conduire à tout; — mais te que je sais, — c'est que je m'ouvrirai une carrière, — c'est que je triompherai des obstacles qui se rencontreront sur mon chemin, — c'est que...
— N'allons pas si vite, Raoul; n'usons pas notre énergie contre des fantômes et des dragons, et occupons-nous de ne pas butter contre le caillou qui est sous nos pieds. Tout irait fort bien dans la vie, s'il ne s'agissait que de ces grands coups d'épée ou de ces grands coups de dévouement qui remplissent les romans. Mais c'est la continuité des petits efforts qui est une chose difficile, c'est la monnaie du courage et de la force qu'il faut savoir dépenser. Il ne faut pas imiter ces avares qui épargnent sur les besoins de chaque jour, en prévoyance d'événements qui n'arrivent pas. Il ne faut pas céder au petit ennui d'aujourd'hui, sous prétexte de se réserver pour le grand combat qui arrivera peut-être demain. — Beaucoup de gens ont le courage des fêtes et dimanches. — Le courage de tous les jours est plus rare, — parce qu'il se dépense sans éclat, sans gloire. — Les grands périls grandissent l'homme suffisamment. Par exemple, — qu'avez-vous fait aujourd'hui?
— Ah ! aujourd'hui j'étais si ému, j'étais si troublé ! j'ai marché au hasard dans la campagne.
— Je vous le pardonne pour la dernière fois. Chacun
de vos pas doit maintenant vous rapprocher de votre but. — Il faut être assidu au collège.
Raoul fît un geste de dédain.
— Je vous gronde, Raoul. f- Certes, pour vous, pour Marguerite, pour nos projets, il vaudrait mieux que vous ne fussiez pins au collège; mais vous y êtes, et il faut que ce temps ne soit pas perdu. — Ce sont, disent les savants, des armes dont vous apprenez à vous servir pour les combats de la vie. — Je ne sais s'ils ont raison, et si cette éducation est aussi parfaite qu'ils le disent, mais ce sera au moins un préjugé en votre faveur. Vous devez terminer vos études comme vous les avez commencées, par des succès. Maintenant que vous êtes fiancés, que vous pouvez et devez compter l'un sur l'autre, vos devoirs vont commencer. — Vous, Raoul, vous n'écrirez plus à Marguerite, vous n'essayerez plus de la rencontrer seule au jardin — Vous vous contenterez de la voir le dimanche chez son père, — et vous n'oublierez pas que « vous êtes son frère, jusqu'à ce que vous soyez son époux ; » vous me tiendrez au courant de vos affaires, de vos démarches, de vos succès, de vos chagrins. — Je dirai à Marguerite ce qu'elle devra savoir. — Embrassez-vous, mes enfants, ce baiser vous engage l'un à l'autre. — Marguerite, tu appartiens à l'homme dont les lèvres ont touché les tiennes; — tu ne pourras sans honte et sans infamie appartenir à un autre. — Vous vous donnerez le second baiser dans cinq ans, lorsque Raoul viendra te demander à ton père. Maintenant, Raoul, adieu! — Emportez d'ici la pensée que vous êtes maintenant un homme,
et que la destinée de deux femmes s'est enchaînée à la vôtre.
Nous allons maintenant abandonner nos personnages à eux-mêmes pendant deux années, et nous continuerons notre récit après avoir expliqué sommairement les changements qui sont arrivés dans l'existence de chacun.
M. Desloges est mort. — Madame Desloges s'est retirée en province chez un de ses frères, qui a recueilli la veuve de l'artiste mort pauvre. M. et madame Mandron continuent à se saigner pour Calixte. M. Mandron peint toujours des ceps de vigne et des hures de sanglier. — Calixte Mandron, après avoir abandonné la peinture, a fait semblant de faire son droit; il a bu, mangé et joué l'argent de ses examens successifs; — ses parents le croient avocat, et il n'a jamais mis les pieds à l'école de droit qu'une seule fois, et un jour qu'on sifflait un professeur et qu'on lui jetait despommes que les gens indulgents appelaient des pommes cuites. L'oncle Desfossés n'est plus abonné à son ancien journal, il le trouve trop pâle, et a pris un journal plus téméraire. La tante Desfossés tricote; leur enfant est de plus en plus insupportable. — Félix fait sa seconde, toujours au collège Bourbon. — Alice grandit. — Sa sœur lui donne tous ses rubans, tous ses bijoux, comme elle lui
RAOI L 7:)
a donné, il y a deux ans, sa dernière poupée. Pour elle, elle s'occupe sérieusement de tenir la maison de son père. — Elle est sérieuse sans être triste; son père, qui ne la menait dans le monde qu'en s'en imposant à lui-môme le devoir, n'a pas beaucoup insisté quana elle lui a dit que le monde la fatiguait sans l'amuser. Ses grands plaisirs sont d'attendre et de voir la tante Clémence. Félix, qui a fait des amis et des connaissances, ne reste pas bien souvent le dimanche à la maison. — La tante Clémence a pensé qu'il n'était pas convenable que Raoul y vînt quand Félix n'y était pas; d'ailleurs son amour constant pour le jeu de loto commençait à manquer de vraisemblance. Il ne vient plus que de temps à autre, — mais il va voir la tante Clémence deux ou trois fois par semaine. — Tous deux parlent de Marguerite ; — mais il s'en faut de beaucoup que l'avenir se présente aussi beau à mesure qu'il devient le présent. — Quand Raoul était au collège, il disait : — En sortant du collège, je ferai mon droit ou j'apprendrai la médecine. — Mais la mort de son père lui a enlevé les ressources sur lesquelles il comptait pour commencer cette nouvelle éducation; — il ne lui reste que la carrière de l'instruction; — mais il ne peuï encore admettre les dépenses et les lenteur'*- de l'école normale — et des grades de bachelier et de docteur. — Il est des difficultés de sa vie qu'il cache à la tante Clémence, et qu'en effet il est obligé de lui cacher. 11 ne peut parler de ses affaires d'argent qu'au degré où ce n'est plus l'aveu d'un besoin matériel qui entraîna l'offre d'un secours.
80 HAOtJL
Sa pauvreté lui ferme les deux ou trois carrières au
terme desquelles le travail trouve une récompense
N dans un travail plus facile et enfin dans le repos, les
deux ou trois carrières que l'on suit en ligne droite.
— Il lui faut rester une sorte d'ouvrier, travaillant à la journée, — n'étant pas plus avancé aujourd'hui qu'il ne l'était hier et qu'il ne le sera demain. Il donne des leçons, — de ce qu'il a appris, — de latin et de grec. — Son seul espoir avoué est un hasard qui lui donnera un bon écolier, c'est-à-dire l'éducation de quelque enfant de famille, — pour que le produit de son travail dépasse quelque peu ses plus stricts besoins.
— Alors il pourra recommencer à travailler, — acquérir dans la seule carrière qui lui reste un grade qui soit un titre et une propriété. Il ne parle â la tante Clémence que du but, sans dire qu'il n'a pas pu encore se mettre en route. — Il a revu Marguerite une fois chez la tante Clémence, c'est lorsque son père est mort; elle a voulu lui montrer ses yeux rouges des larmes qu'elle avait versées de la douleur de son fiancé; et la tante a consenti à cette entrevue. — Marguerite vit dans la retraite, avec ses trésors, — la lettre de Raoul, la petite fleur cueillie dans l'ile Saint-Denis, et sa foi, que ne vient jamais obscurcir le doute le plus léger. Elle s'est enveloppée si chastement de son amour, que par un instinct secret, et sans comprendre pourquoi, aucun homme ne songe à s'occuper d'elle, toute jolie et charmante qu'on la trouve avec raison. Elle a réalisé la figure de la vestale entretenant religieusement le feu sacré, que sa tante lui a donnée pour modèle.
Raoul rencontra un jour Calixte Mandron ; — ils ne s'étaient pas vus depuis fort longtemps, ils s'arrêtèrent et se firent cette question inévitable que s'adressent deux camarades de collège qui se rencontrent après les études finies : — Que tais-tu maintenant? question dont la réponse, — jointe à l'inspection du costume, suffit le plus souvent pour que les deux camarades ne s'abordent plus le reste de leur vie.
— Moi, dit Mandron, je suis avocat.
— Moi, dit Raoul, je ne suis rien, je vends à la génération qui me suit l'ennui que m'a vendu la génération qui me précède, — et j'ai bien du mal à ne pas perdre sur ma marchandise. — Je donne des leçons de latin et de grec.
— En as-tu beaucoup à donner?
— Pas assez pour que je n'accepte pas avec empressement celles que tu pourrais me procurer. — Et toi, as-tu beaucoup de causes?
— Hum ! hum ! ça commence... Mais je ne suis pas pressé, le père Mandron est là.
— Tu sais que j'ai perdu le mien?
— Oui, il n'a pas fait comme fait le père Mandron; Ion pauvre diable de père ne t'a rien laissé.
L'air dédaigneux de Calixte blessa Raoul, qui répondit :
— Non, ce n'était qu'un peintre d'histoire et un homme de talent; tout le monde ne peut pas être peintre d'enseigne.
Mandron pâlit de colère de voir son grand secret eonnu et son origine dévoilée. Cependant, après un .noment d'hésitation, il sentit une espèce de soulagement de se trouver avec quelqu'un devant qui il n'avait pas à jouer le rôle un peu difficile de fils de famille. Et d'ailleurs, malgré l'opposition complète de leurs caractères, qui ne pouvaient se toucher sans se froisser, il y avait entre eux une habitude qui les faisait se rencontrer avec plaisir. — Raoul, d'ailleurs, vivait tellement seul depuis la mort de son père, et ses confidences à la tante Clémence avaient nécessairement des bornes si étroites, qu'il accepta la proposition que lui fit Calixte de dîner ensemble.
Calixte mena Raoul dans une sorte de restaurant situé dans la cour des Fontaines, auprès du Palais-Royal, où le dîner, composé d'un potage, de trois plats au choix, d'un dessert, de pain à discrétion, et d'une goutte de vin délayée dans un carafon d'eau, est fixé au prix de vingt-deux sous par personne. Comme Raoul s'obstina à vouloir payer sen écot, Calixte de son côté foulut absolument consacrer les vingt-deux sous dont il avait prétendu nourrir son ami à aller boire du café au Palais-Royal. Une confiance entière finit par naître entre les deux camarades.
— Tu sais, dit Mandron, que je ne suis pas plus avocat que toi. — C'est une histoire que j'ai faite au père Mandron, c'est une récompense que j'ai cm devoir dé-
cerner au zèle et à la ponctualité avec lesquels il a payé mes inscriptions et tout ce qui s'ensuit. J'ai même pris la thèse d'un de mes amis, que j'ai fait précéder d'an titre imprimé (à mes frais, avec de l'argent que j'ai eu la conscience de prélever sur celui qu'avait ionné le père Mandron pour l'impression de la thèse intière) où on lit que cette thèse a été soutenue le... 18... par Calixte Mandron, docteur en droit, et dédiée à son père Jean-Baptiste Mandron, artiste peintre. Le père Mandron a fait encadrer le titre, et comme il m'a chargé de cette mission, j'ai encore gagné cent sous sur le cadre ; voilà ce que c'est que d'avoir un père et la manière de s'en servir.
— Mais enfin, dit Raoul, que comptes-tu faire?
— Je ne sais ; je ne crois pas en réalité que le père Mandron me laisse rien, parce que, entre nous, je leur ai mangé un argent fou. — Mais il se présentera quelque bonne occasion dont je ne manquerai pas de profiter. Avec les hommes, le principal est de paraître. — Il faudrait que je fusse un imbécile, — ce que j'ai la prétention de n'être pas, — pour ne pas me passer la fantaisie de mentir un peu, quand je vois que les mômes gens qui ne me salueraient pas si je leur disais la vérité, m'entourent d'amitiés et de prévenances parce que j'arrange un peu les choses. — Quoi ! je saurais quelques paroles magiques qui font de moi en un instant un objet d'estime et de vénération, — et je consentirais à vivre dans l'abjection et l'humilité 1 — Il m'a suffi de dire à certaines personnes : Je suis avocat, pour ■qu'elles m'aient accablé d'invitations à dîner. — Et
compte un peu combien tuas dû dire de mots en donnant tes leçons pour payer les vingt-deux sous du misérable festin que nous venons de fa.
Malgré cet^ficcès de franchise, Calixte ne put prendre sur lui de dire toute la vérité à Raoul. Ainsi, quand celui-ci lui demanda des nouvelles de son oncle, du fameux oncle au château, — Mandron répondit qu'il n'y était pas allé cette année, parce que l'oncle avait vendu son château. La vérité était que l'oncle n'avait pas vendu le château dont il était concierge, mais seulement une partie de bois qu'il s'était avisé de couper,
— par suite de quoi on l'avait chassé, — et il était devenu portier d'une maison de la rue Saint-Denis, — grâce à la protection de son frère, le père de Calixte, qui était un des plus anciens locataires de cette maison.
— C'est pourquoi Calixte se trouvait très-heureux de ne plus habiter une maison où son oncle était portier et où son père avait une enseigne. — 11 donna sa carte à Raoul ; — sur cette carte il avait abusé de son prénom de Calixte de la manière que voici :
Cle MANDRON.
Et il ne démentait pas ceux qui, d'après sa carte, croyaient devoir l'appeler monsieur le comte, ou lui écrivaient à monsieur le comte de Mandron.
Raoul avait parmi ses élèves un tailleur qui avait un fils et une fille. — Ce tailleur, appelé Seeburg, — faisait donner à son fils, dont il voulait faire un nui de9 leçons de latin et de grec, — et à sa fille des leçons
de français par-dessus le marché du prix dont il était convenu avec Raoul pour les leçons de son fils. — Il chercha néanmoins à diminuer encore ce prix, et voici le procédé ingénieux qu'il employa. îl dit un jour à Raoul : — Parbleu, monsieur Dcsloges, il iaut avouer que vous n'êtes pas coquet, et que si vous plaisez aux dames, ce n'est pas par le luxe de votre toilette. — Raoul devint rouge, — et la fille de M. Seeburg, qui assistait à cette sortie, ne devint pas moins rouge que lui.
— Ce n'est pas pour vous être désagréable que je vous dis cela, — monsieur Deslogcs; — bien au contraire, reprit M. Seeburg; — c'est que si vous n'êtes pas content de votre tailleur, ou s'il n'est pas content de vous; — en un mot, si vous voulez me donner votre pratique, nous nous arrangerons facilement ensemble; nous déduirons chaque mois sur ce que vous me devrez le prix de vos leçons à mes enfants. — Ce sera un peu long, mais avec le temps cela finira par être payé.
Quoique cette proposition comblât un des désirs les plus ardents de Raoul, qui souffrait de l'exiguïté de son costume, il répondit le plus froidement qu'il lui fut possible, qu'il verrait, — que ce n'était pas impossible.
La fille de M. Seeburg comprit, par un instinct féminin, que sa présence empêchait Raoul d'accepter une offre qui lui était peut-être avantageuse. — Elle se relira sans rien dire, — et Raoul continua de donner la leçon à son frère. M. Seeburg ne tarda pas à revenir
à la charge, et dit en tâtant le drap et en le faisant claquer entre ses doigts :
— Je ne crois pas trop me flatter en vous disant que je vous donnerais de meilleure marchandise que cela. Et puis, quelle coupe! Vraiment, monsieur Raoul, vous êtes bien fait, vous avez la tournure naturellement élégante, — eh bien ! je suis sûr que personne ne s'en doute. Un jaune homme ne peut parvenir à rien s'il n'est pas bien habillé; — et moi-môme, — moi qui dois savoir à quoi m'en tenir sur les habits, j'ai failli ne pas vous accepter pour donner des leçons à Lucien, — à cause de la coupe et de la vieillesse de votre redingote.
— Écoutez-moi, monsieur Seeburg, dit Raoul, j'accepterais votre offre volontiers, — mais le payement serait trop long, — et...
— Que vous fait cela, si ça me convient ainsi? dit Jvï. Seeburg. — Laissez- moi faire, — je sais ce quil vous faut, — je veux qu'il n'y ait pas à Paris un jeune homme mieux mis que vous, et cela finira par être payé tout doucement. — Laissez-moi faire , — et vous m'en direz des nouvelles. — La leçon finie, M. Seeburg prit mesure à Raoul , et tous deux se séparè-
I enchantés. — M. Seeburg, en effet, avait à écoule partie d'un certain drap vert-brcnze qui n'avait pas trop bien réussi à la teinture, et d'autre part il n'y rien de si facile, en enflant convenablement ie mémoire, en faisant payer denx cents francs ce qui en valait cent cinquante, de réduire à bien peu de chose le prix qu'il donnait pour les leçons de ses enfants.
Raoul, d'un autre côté, — était depuis longtemps Tort attristé de la décadence visible de ses vêtements; — c'est un genre de pitié qu'il n'est pas prudent d'inspirer aux l'emmes, et tout en se réjouissant de ce qu'il pourrail paraître convenablement vôtu rue Pigale et chez la tante Clémence, il était mécontent que son écolière, — la fille du tailleur, — fût initiée aux nécessités qui lui avaient fait prendre ces arrangements avec M. Seeburg.
Raoul eût volontiers embrassé le tailleur Seeburg, — lorsque celui-ci lui fit la proposition de lui confectionner des habits neufs. — Aussi, n'hésita-t-il pas à serrer la main que celui-ci lui tendit, lorsqu'il vint donner sa leçon le surlendemain. Après sa leçon , M. Seeburg revint à parler des habits. — Esther se livrait dans l'embrasure de la fenêtre à un petit travail de broderie, et semblait ne prendre aucune part à ce qu'on disait dans la chambre. — Monsieur Desloges, ditM. Seeburg, nous allons d 'abord vous faire un habit. J'entends par habit — l'habillement complet : — habit, pantalon et gilet.
— Mais, monsieur Seeburg, je crois. que le noir est ce qui me conviendra le mieux.
— Nous vous ferons donc un habit noir... On ne porte plus de noir... mais c'est égal... Vous préfère*
le noir, on vous fera un habit noir... A moins cependant que vous ne préfériez le vert-bronze.
— Non, j'aime mieux le noir.
— Soit, n'en parlons plus; si je vous disais cela, c'est que c'est une couleur très à la mode et fort bien portée; M. le comte Mandron m'en a commandé un hier. C'est une couleur bien supérieure en qualité au noir, — qui est presque toujours brûlé à la teinture. — Un habit vert-bronze vous durera le temps que vous dureront deux habits noirs... Mais quand celui qu'on va vous faire sera usé, nous vous en ferons un autre, — voilà tout. — Va donc pour l'habit vert. . . je veux dire pour l'habit noir — et le pantalon... du même... vert... je veux dire pareil, — le pantalon également noir. Quand Raoul fut parti, M. Seeburç dit à sa fille : ■ — Esthcr, donnemoi cette pièce de drap vert-bronze... tu sais... je vais couper l'habit de M. Desloges.
— Mais, mon père, vous vous trompez... vous savez bien que c'est un habit noir.
— Je ne me trompe pas, il aura un habit vert-bronze... et il en sera très-content... Que veux-tu que je fasse de ce coupon de drap?
— Ah ! mon père , un habit noir serait beaucoup ?:. . .
— Idée dejeme fille et de jeune homme... pour lui ce sera absolument la même chose... Crois-tu que c'est cela qui lui fera trouver une leçon de plus ou de moins, d'avoir un habit voi ton un habit noir?... et d'ailleurs, il far.l que je trouve quelque avantage... un habit qui ne
pas payé dans deux ans!
— Vous verrez, mon père, qu'il ne le prendra pas, — et il aura bien raison.
— Tu crois?... et moi je t'assure qu'il le prendra, qu'il le prendra avec empressement, qu'il le prendra malgré moi.
Il se passa quinze jours pendant lesquels Raoul n'osait pas demander si Vhabit serait bientôt prêt. — Il n'osait pas seulement dire mon habit en parlant de ce qui lui paraissait presque un présent de M. Seeburg; mais le tailleur finit par lui en parler le premier et lui dit : — Imaginez-vous que je suis furieux, — j'ai donné votre habita faire dehors, parce que je veux absolument qu'il soit fait par mon meilleur ouvrier. Je le croyais fini; il devrait l'Ctre ; eh bien ! j'envoie chez lui ce matin, il n'est pas seulement coupé ! — Mais soyez tranquille, cela ne tardera pas maintenant.
— Monsieur Seeburg, dit modestement Raoul, je serais bien content de l'avoir pour le 15 de ce mois.
— Il sera prêt, monsieur Desloges, — le 15, à dix heures juste, il sera chez vous, — vous pouvez commencer à vous habiller : au moment de passer les manches je serai à votre porte avec l'habit.
Raoul donna la leçon à Esther.
— Est-ce que vous allez au bal le 15 de ce mois? demanda-t-elle à Raoul.
— Non, mademoiselle, — mais je dois accompagner au Conservatoire une famille de mes amis... et mes habits, ajouta-t-il avec un sourire un peu for^é, qui vont encore à peu près le soir, — ne me feraient pas honneur de jour.
—Vous avez là de singuliers amis, monsieur DesJogea
— Pourquoi dites-vous cela, mademoiselle?
— Parce que, moi je m'occupe peu de la manière dont mes amis sont habillés...
— J'espère, mademoiselle, qu'ils auraient votre esprit et votre raison, mais c'est pour ceux qui me verront avec eux... je ne veux pas faire rejaillir sur eux le peu de considération qu'on accorde d'ordinaire à un homme mal vêtu... je veux réserver l'héroïsme de mes amis pour d'autres circonstances.
— Eh bien, moi, monsieur Raoul, — moi, qui dois m'y connaîtra, je n'avais jamais remarqué si vos vêtements étaient plus ou moins frais... C'est un concert qu'il y a au Conservatoire?
— Oui, mademoiselle.
— On dit que c'est la plus magnifique exécution du monde entier... Je n'y suis jamais allée... J'aime passionnément la musique... Vous n'êtes pas musicien?
— Non, mademoiselle, je n'ai jamais appris que le grec et le latin.
— C'est dommage, je vous aurais prié de faire de la musique avec moi...
— On dit que vous jouez admirablement du piano!
— Je dois être assez forte, parce qu'il y a longtemps que j'apprends et que je travaille avec plaisir. Il ne me manque qu'un auditoire un peu sympathique ; — mon père s'endort aussitôt que je commence... Je vous prierais bien de venir un de ces soirs... mais vous ne 7cudricz pas passer la soirée chez un tailleur.
«— Mademoiselle... c'est sans doute un sarcasme.,;
puis-je me croire supérieur à un homme dont j'accepte un service?
— Ne vous montez pas trop la tête à propos de U reconnaissance que vous devez à mon père... Je voua erai inviter par lui un de ces jours... Ne croyez pas au moins que ce soit par vanité, — pour recevoir des compliments sur un talent au sujet duquel je ne sais pas moi-même à quoi m'en tenir... Je crois que vous comprenez la musique... et cela m'ennuie d'en faire pour les gens que vous rencontrerez ici.
Le 15 arriva, Raoul devait à une heure aller prendre M. Hédouin, Marguerite et la tante Clémence. M. Hédouin lui avait offert longtemps à l'avance une place dans une loge qu'il avait ce jour-là au Conservatoire. — Il devait passer une partie de la journée avec Marguerite, entendre avec elle cette langue divine qui monte au ciel comme un parfum de l'âme. Dix heures sonnent, — les habits n'arrivent pas; dix heures et demie sonnent, — pas d'habit; — onze heures... onze heures un quart, — Raoul — regarde son vieil habit, il est plus affreusement râpé qu'il n'avait voulu se l'avouer à lui-même jusqu'au moment où il avait conçu l'espoir de le remplacer. Il est impossible qu'il le mette... au grand jour... pour accompagner des femmes... Il faut écrire — qu'une occupation imprévue... un accident... une indisposition le priveront d'avoir le plaisir... et caetera. Mais on frappe... c'est M. Seeburg . — tenant sous le bras un foulard qui contient l'habit. M. Seeburg — pos°, le paquet sur une chaise — et s'essuie le front.
— Il fait un temps magnifique... et j'ai couru... Ce maudit Fregger a encore été en retard ; — décidément, je renoncerai à le faire travailler. Mais enfin voilà l'habit
— Monsieur Seeburg, je suis réellement fâché...
— Du tout... du tout... J'avais promis pour dix heures, j'aurais dû sonner à votre porto en même temps que le premier coup do dix heures sonnait à la pendule... (M. Seeburg regrn.de sur la cheminée e ajoute : ) à la pendule que vous pourriez avoir.
— Oh! dit Raoul en souriant, j'entends d'ici l'horloge de l'église.
— N'importe... mettons l'habit... Je n'appelle pas cela essayer, car si Fregger est un paresseux, c'est un gaillard qui sait travailler : jamais je n'ai relouché un habit sortant de ses mains.
M. Seeburg ouvre le foulard... prend l'habit, — paraît surpris... le porte auprès de la fenêtre, et fait entendre sa plus terrible imprécation (que nous remplacerons par celle-ci que nous avons vue dans un vieux livre) : — Que mille millions de diablotins lui cassent un boisseau de noisettes sur la nuque! — Elle est moins énergique, mais plus présentable que celle dont se servit le tailleur. — Ah ! l'animal ! ajouta-t-il, — ah ! le bélître ! — ah ! le scélérat! — et il renferma l'habit dans le foulard.
— Qu'avcz-vous donc, monsieur Seeburg?
— J'ai que vous ne mettrez point cet habit-là.
— Pourquoi cela?
— Farce que je le remporte... Ah! brigand de Fregger...
UAUUL 93
— Mais qu'a donc cet habit, monsieur Seeburg?
— Il a, — il a... Il ne sera pas dit qu'une semblable rhose se fasse dans mes ateliers... Mais c'est ma faute... Il y a trois ans que j'aurais dû le mettre à la porte. Allons, allons, c'est un habit à refaire... voilà tout.
— Mais, monsieur Seeburg...
— Ce sera une perte pour moi; — mais je jure sur mon àrae que je lui en retiendrai la façon.
— Mais enfin...
— Il m'a déjà fait des mauvais tours, mais pas encore un de la force de celui-ci.
— Mais, monsieur Seeburg, — enfin, — quel est le grand malheur?...
— Le grand malheur, je vais vous le dire : vous m'avez commandé un habit, n'est-ce pas?
— Oui.
— Un habit noir, n'est-ce pas?
— Oui.
— Eh bien ! que pensez-vous que m'ait fait ce drôle de Fregger?
— Quoi! une redingote?
— Non.
— Une camisole ?
— Vous riez... mais moi je suis furieux... Il ne m'a pas fait une camisole, — il m'a fait un habit... et sans aucun doute un habit très-bien fait, — mais un habit qui n'est pas noir...
— Diable !
— Un habit... je ne sais pas seulement de quelle
U4 IÎAOUL
couleur... Quand j'ai vu qu'il n'était pas noir, j'ai en
envie de le jeter par la fenêtre...
— Mais enfin, monsieur Seeburg, voyons cet habit.
— Non, non, — on va en faire un autre... vous l'aurez dans quatre jours.
Ici, M. Seeburg délia le foulard et regarda l'habit.
— Non, certes, il n'est pas noir... brigand! — il est vert, d'un très-beau vert même, d'un magnifique vertbronze, mais quand on demande un habit noir, — c'est un habit noir que je dois fournir. — Adieu, monsieur Desloges, dans quatre jours vous aurez votre habit noir, — et cette fois je le couperai moi-même.
— Cependant, monsieur Seeburg...
— Je sais bien que c'est la couleur à la mode... mais vous aviez demandé un habit noir.
Et M. Seeburg rattachait les nœuds du foulard.
— Je sais bien que le vert vaut mille fois mieux que le noir... mais c'est là une question de goût... Chacun a le sien. — Si j'avais porté hier un habit noir à M. le comte Mandron, qui m'en a demandé un vert-bronze, il l'aurait jeté dans le feu et il aurait eu raison... Eh bien !... c'est la même chose pour vous qui m'en avez demandé un noir. — C'est cent quarante francs que je perds... mais c'est ma faute.
— Voyons un peu, monsieur Seeburg; ce vert me parait tres-sombre.
— Si sombre que Fregger s'y est trompé et qu'il l'a pris pour du noir... et que bien d'autres s'y tromperaient également; — mais enfin ce n'est pas du noir — et vous avez demandé du noir. — Ainsi donc je le
remporte, et dans quatre ou cinq jours... six jours au plus... l'habit noir paraîtra. Regardez bien celui-ci, — car vous croiriez que c'est le môme, • — tant ce vertbronze est foncé.
Et M. Seeburg détacha le foulard. — Voyez comme c'est cousu... Ah! pour cela, Fregger n'a pas son pareil.— M. le comte Mandron ne voudrait pas d'un habit qui n'aurait pas passé par ses mains; — mais tout cela n'est pas une raison pour faire un habit vert à un client qui a commandé un habit noir.
— Laissez-moi l'essayer, monsieur Seeburg.
— C'est un enfantillage, monsieur Desloges, vous ne îe garderez pas; — cependant... je ne suis pas fâché... cela vous montrera comment ira l'habit noir que je vous apporterai dans une huitaine de jours.
Raoul endosse l'habit vert-bronze, qui va — comme tous les habits. — M. Seeburg s'extasie. — Comme cela va! — comme cela est coupé ! — comme cela est cousu! — Tenez, j'aurai encore la faiblesse de ne pas jeter Fregger à la porte pour cette fois. — Je doute que l'habit noir que vous aurez avant la fin du mois — aille comme celui-là ; — cependant nous ferons en sorte qu'il aille bien ; — mais Fregger n'y mettra pas la main ; ~il vous ferait un habit noisette.
— Monsieur Seeburg, j 'ai bien envie de garder l'habit
— Je sais qu'il vous va extrêmement bien... mais nous réussirons peut-être aussi bien à l'autre... Vous n'êtes pas difficile à habiller, — vous êtes très-cambré.
— Monsieur Seeburg, je garde l'habit.
— Non, non, monsieur Desloges, cela me désobli-
m RAOUL
gérait; il faut que je puisse dire à Fregger : — Od n'a pas pris l'habit. — Je sais que cela me coûtera cent quarante francs, — mais je pourrai lui dire une fois ce que je pense.
— Décidément, je garde l'habit.
RI. Seeburg se fait longemps prier. — Mais puisque M. Desloges le veut absolument...
— Et le pantalon?...
— Oh ! le pantalon est vert. . . Nous avions dit un pantalon de la môme couleur... oui, il est vert. — Je parie que tout le monde le croira noir. — Mais, malgré cela, vous avez tort. — A votre place, je dirais : — J'ai demandé du noir, — je veux du noir.
M. Seeburg s'en va et Raoul s'habille. — M. Seeburg remonte.
— A propos, monsieur Desloges, — j'oubliais. On ne sait qui vit ni qui meurt; — certes, j'ai la plus grande confiance en vous, je vous en donne une preuve... en vous laisant un crédit peut-être de deux ans, — que dis-je, de trois an>, — car il vous faut maintenant un manteau, — une redingote, — et encore un pantalon, — il laut donc nous mettre en règle. — Vous allez me faire un petit bon de la somme que vous me devez... un chiffon de papier... Mais enfin, si je venais à mourir, il faut que mes enfants trouvent cela. — Je ne vous le réclamerai pas... Nous le renouvellerons à l'échéance... Tenez, j'ai justement du papier dans ma poche.
Et M. Seeburg tira de sa poche un petit carré long, orné d'une vignette ronde, — que le fisr vend cinq ou sept sous, je crois.
Raoul savait bien à peu près comment se faisaient les cédules chez les Romains, — il connaissait l'intérêt de l'argent chez les Grecs, mais il ignorait entièrement ti forme et les conséquences d'un billet ou d'une lettre de change chez ses contemporains en France.
— Que faut-il mettre là-dessus, monsieur Seeburg? •lemanda-t-il.
— Ah ! bon jeune homme! j'oubliais que vous n'entendiez rien au commerce; — surtout ne faites jamais d'affaires... Il va des gens qui vous tromperaient. — Tenez, tenez, cela vous ennuie, ce grimoire commercial; — mettez seulement... Ah! comptons d'abord. — Voici votre mémoire : — habit, — cent quarante francs, c'est trop bon marché, — mais vous le savez, ce n'est pas une affaire que je fais avec vous.
— Pantalon, — cinquante francs; — pourvu que je rentre dans mon argent, c'est tout ce que je veux.
— Gilet, quarante francs. — Vraiment ! n'ai-je mis que quarante francs?... — Nous laisserons quarante francs. — Total, deux cent trente francs. — Nous aurons ensuite le manteau, deux cent cinquante francs. — Ah ! pour la couleur du manteau, je ne vous consulte pas, — je ne vous écouterais même pas : — je veux que vous ayez un manteau vert-bronze; — on n'en peut pas porter d'autre. — Il ne me reste presque plus de ce drap-là, — mais ce qui m'en reste sera pour vous, — pour votre manteau et pour votre redingote ; — on m'en avait demandé, — mais les amis avant tout. — Nous disons donc, le manteau deux cent cinquante, — la redingote, — doublée en soie, col en velours, etc.,
— cent soixante francs; — le pantalon, — comme ce-
i, — et le gilet... allons, le gilet au même prix. — Total général, sept cent trente francs. — Il faut que je Lie trompe, cela doit faire davantage. — Non, cela ne fait que sept cent trente francs. — Et puis nous avons les intérêts de mon argent, — six pour cent, — taux du commerce, — taux légal; à vingt-cinq francs par mois que vous me payerez par vos leçons, il nous faut trente mois — pour que je sois remboursé. — Cherchez un de mes confrères qui fasse des crédits à trente mois; — mais comme je vous dis... ce n'est pas une affaire. — C'est donc quarante-cinq francs par an. — Trente mois font, deux ans et demi, c'est-à-dire cent douze francs cinquante centimes. — Mettez donc là, en travers de ce papier : — Approuvé pour la somme de huit cent quarante-deux francs cinquante centimes, — et signez;
— j'écrirai le reste, — ou plutôt je ne l'écrirai pas, car ceci restera entre nous. Un million de votre signature ne vaut pas cinq francs dans le commerce; — c'est presque comme un de mes clients, — un garçon d'es* prit que je suis forcé bien à regret de retenir à la rue de Clichy, — il disait en montrant un de ces billets : — « Cela vaut sept sous partout, — eh bien, je n'ai qu'à y mettre ma signature, cela ne vaudra plus rien du tout!»
— A propos, j'y pense, c'est sept sous que vous me devez pour celui-ci.
Raoul tira sept sous de sa bourse et les donna à M. Seeburg, qui empocha les sept sous, lui serra la main et partit celle fois pour tout de bon.
Raoul avait été un peu effrayé du total de la de!
du temps qu'il lui faudrait pour l'acquitter. — Mais ce que comprendront peut-être peu de mes lecteurs, — c'est qu'il fut beaucoup plus contrarié des sept sous qu'il lui avait fallu donner au tailleur que des trois cents . francs que lui volait M. Seeburg. — Il avait amassé j et conservé péniblement de quoi subvenir aux dé- ' penses prévues de cette journée ; — il lui fallait ache- ' ter des gants, prendre une voiture pour se rendre chez M. Hédouin. — Certes, M. Hédouin voudrait payer celle qui les conduirait à la rue Bergère; mais lui, Raoul, ne pouvait se dispenser de payer la seconde; — et puis il voulait porter un petit bouquet à Marguerite; — il ne pouvait faire autrement que d'en offrir un également à la tante Clémence. — Les sept sous du papier timbré lui faisaient faute. — Il prit une voiture à l'heure, et alla chez un bouquiniste vendre un de ses prix de collège pour rétablir l'équilibre de ses finances. — Après quoi il arriva un peu en retard chez M. Hédouin. Marguerite avait une toilette du matin d'une simplicité extrême. — Tout annonçait qu'elle ne voulait pas attirer les regards. Raoul donna ses deux bouquets de violettes. — La tante Clémence dit : « Quelle charmante attention ! des fleurs, des violettes au mois de janvier! » Marguerite ne dit rien. Pour descendre de voiture , Raoul donna la main à Marguerite et à sa tante. — La présence de la tante lui permettait d'avoir pour Marguerite une foule de petits soins qu'il partageait entre les deux femmes. On joua une des plus belles symphonies de Beethoven : — la symphonie pastorale, — la vraie musique, — celle qui dit les vagues
rêveries et les pensées qui ne peuvent être exprimées par les langues humaines; cette langue magnifique qui commence où s'arrête la langue des poètes. — Raoul était ému au pins haut degré. — 0 Beethoven ! divin poëte, pensait-il, merci de dire ainsi à Marguerite tout l'enthousiasme qui remplit mon âme ! — Un moment Marguerite tourna vers Raoul ses yeux humides de larmes; — elle serrait son bouquet sur ses lèvres.
Quand le concert fut terminé, on remonta en voiture ; mais M. Hédouin, en passant devant la rue qu'habitait Raoul Desloges, lui dit : — Monsieur Raoul, nous allons vous laisser chez vous. — Raoul allait insister pour les conduire rue Pigale, mais il en fut empêché par un regard de la tante Clémence. — 11 resta seul au milieu de la rue, devant la porte, — comme étourdi, — regardant ce fiacre qui emportait Marguerite. — Un moment il avait rêvé qu'il faisait partie de la famille : — il ne pensait plus qu'il allait falloir la quitter. Que faire de la fin de cette longue journée? — Il pensa à aller chez la tante Clémence — pour parler d'elle, — pour être avec quelqu'un qui l'avait quittée plus tard que lui, — pour appeler Clémence ma tante, comme il faisait quelquefois ; — mais après quelques pas — il songea que sans aucun doute elle dînait chez M. Hédouin et rentrait avec lui. — Il s'arrêta et fit quelques pas pour revenir; — puis il se demanda encore — où il irait, — ce qu'il ferait. — Le monde lui paraissait vide et désert. — Si la tante Clémence est absente? — C'est égal, il ira chez elle, — puis il en reviendra ; — puis il faut monter la rue Pigale pour aller chez la tante Clémence,
— et la redescendre pour revenir chez lui, — cVst-à-dire passer deux fois devant la maison de M. Bédouin, — cette maison dont tous les habitants lui faisaient envie,
— depuis le portier jusqu'aux moineaux qui nichaient sous les toits. Il se remit en route et trouva madame *■■'* qui n'avait pas quitté son chapeau. — Je dîne chez mon frère, dit-elle, mais j'ai pensé que vous viendriez me voir un instant, et j'ai pris un prétexte pour rentrerchez moi avant le dîner. — Marguerite aussi a été d'avis que vous viendriez me voir, car elle m'a donné un petit vieux bouquet de violettes tout fané, qui ne peut guère avoir de prix que pour voire, — et que je suppose vous être destiné par la petite rusée. — Je ne suis pas dupe des prévenances dont on entoure la vieille tante Clémence.
— Oh ! chère tante, vous savez combien, dans le peu que vous allez dans le monde, vous avez à décourager de ces prévenances qui ue sont pas suspectes et qui s'adressent bien positivement à vous; — mais moi, croyez-vous que je ne vous aime pas bien sincèrement?
— Certes, cela est beaucoup pour moi que vous soyez la tante de Marguerite, mais c'est un des charmes que je lui trouve d'être votre nièce — et de devoir un jour faire de moi votre neveu.
— Pauvre garçon ! — son cœur est si plein qu'il déborde, surtout quand il est avec des gens qui ont l'inexprimable bonheur d'approcher Y objet aimé. — Il dirait des douceurs, j'en suis sûre, à l'heureuse servante qui a ce matin agrafé l'heureuse robe, — et attaché •es heureux souliers qui ont l'honneur de ren-
fermer les petits pieds de Marguerite. — Tenez, — parlons sérieusement; — Marguerite est un ange... elle est renfermée dans sa. tendresse avec une conscience que je n'ai jamais vue; — tout le reste du monde est mort pour elle. — Vous avez raison de baiser ce ] quet : — c'est un talisman qui doit porter bonheur. — L'amour dans l'âme de Marguerite n'a rien de profane;
— à force d'enthousiasme et de pureté — elle en fait une religion : — Marguerite est une sainte. Là-dessus je m'en vais, — nous n'avons pas le temps de causer de vos affaires. — Ne tardez pas à revenir me voir. Vous allez avoir la joie de me donner le bras jusque chez mon frère. — A propos, vous êtes superbe aujourd'hui.
— Il faut que je vous fasse compliment de votre habit neuf, sans cela vous en seriez pour vos frais. — Je gage que Marguerite ne s'en est pas aperçue. — 0 Raoul ! — quelle noble et charmante chose que le cœur de cette chère enfant! — Raoul, pensez à elle — et aimez-la; le ciel a mis sur votre chemin un bonheur digne de ses élus.
Raoul quitta la tante Clémence à la porte de M. Hédouin; — cette visite, les paroles de la tante, ce précieux bouquet sur lequel Marguerite avait appuyé ses lèvres virginales et auquel il reprenait ce baiser avec la suave haleine de sa bien-aimée, — tout rendait le plus heureux deshommes Raoul , qui, une demi-heure au vant, trouvait la vie fermée devant lui, et croya plus rien jamais h y frire. — C'est incroyable combien de prodiges on invente pour amuser l'imagination dc> gens, et combien ces prodiges sont au-dessous des pro*
digcs réels dont la vie est remplie. Quel talisman, quelle baguette de fée a jamais produit une métamorphose — semblable à celle qu'opère — une fleui touchée par la femme que l'on aime! — Un mot de sa bouche, un regard de ses yeux, — non-seulement l'homme tout à l'heure découragé, abattu, — haineux, — devient fier, triomphant, bienveillant, mais encore — le ciel devient bleu, — le vent dans les feuilles exécute une musique ravissante, — les fleurs exhalent des parfums enivrants. Raoul avait un peu d'argent de reste de la vente de ses livres, et il devait en recevoir d'autre le lendemain. — Il rencontra Calixte Mandron et l'imita à dîner.
— À propos, dit Raoul à Calixte en dînant, — permets-moi de te féliciter : — tu es devenu comte depuis notre dernière rencontre?
— Pas que je sache, répondit Calixte en rougissant un peu.
— Ce n'est donc pas de toi que me parle avec tant de vénération le tailleur Seeburg?
— Ah!... Seeburg... oui, certes; mais c'est lui qui m'a fait comte. — J'écris mon nom de Calixte en abrégé sur mes cartes : — Cle Mandron, — de plus je fais estamper mon papier à lettres comme tout le monde , — et je mets au-dessus de mes initiales — CM. — une couronne de comte, — tandis que j'aurais pu y
mettre une couronne de duc, comme tant d'autres qui n'en ont pas plus le droit que moi. — Il n'y a guère que les commis en nouveautés qui se contentent aujourd'hui d'une couronne de baron, — et aussi les véritables barons, à moins que ces derniers n'en m^ pas du tout; ce qui est devenu de si bon goût parmi les gens réellement titrés, — que ne pas mettre une petite couronne sur ses initiales est presque, de la part d'un bourgeois, montrer de L'affectation et se donner les airs d'un duc. Cet imbécile deSeeburg s'est amusé à m'appeîer M. le comte, — et à m'entourer de tant de respects, de tant de soins, que je n'ai pas voulu le désabuser et être obligé de payer en autre monnaie, plus coûteuse pour moi. ses attentions et ses prévenances. — Je vois bien ta grimace, mon cher Raoul, — mais tu me fais un peu dans la vie l'effet d'un homme qui voudrait nourrir son cheval avec des sorbets au marasquin; — le cheval aime mieux l'avoine et le foin. — Si tu vetix abreuver les imbéciles, les sots et les fripons avec toutes sortes d'austères vertus, d'exquises délicatesses, — tu les dégoûteras et ils te lanceront des ruades. — Les trois quarts des hommes aiment mieux des sottises et des puérilités, — je les sers à leur goût, — et ils sont pour moi pleins de respect et de reconnaissance. — Seeburg est-il ton tailleur?
— Oui, à peu près.
— Eh bien! je gage qu'il ne laisse pas passer un mois sans t'apporter son mémoire après qu'il t'aura fait pour trois ou quatre cents francs ^'habits; — mais moi, — voici trois ans qu'il m'habille, qu'il me couvre
de ses plus riches étoffes, — comme les anciens faisaient à leurs idoles ; — eh bien, — il ne s'est pas permis de faire encore la moindre allusion au payement.
— Mais alors, malheureux, tu lui devras des sommes énormes.
— Je le payerai alors ; — c'est-à-dire que si j'allais dire au père Mandron que je dois cent francs à mon tailleur, il prendrait son grand air de comparse de tragédie, — et me dirait : — Mossieu, je ne paye plus vos dettes; — mais un mémoire de trois mille francs, — cela lui portera un coup, — il sera atterré, — et il payera : — le père Mandron gagne énormément d'ar-. gent. — Et d'où connais-tu Seeburg?
— Je donne des leçons à ses enfants.
— A la fille aussi... tu n'es pas malheureux... c'est une jolie fille, — mais, à ce qu'il paraît, une tête de fer, elle fait trembler le père Seeburg; — tu n'es pas malheureux.
— Je n'ai jamais regardé si mademoiselle Seeburg était jolie. — Tu sais bien que mon cœur n'est plus à moi ; — j'aime une autre femme, et de toutes les forces de mon âme.
— Ce n'est pas une raison pour ne pas adorer un peu mademoiselle Seeburg.
— Ah ! Calixte, tu ne sais pas ce que c'est que l'amour; c'est le ciel qui m'a fait rencontrer cet ange sur la terre ; — il me punirait si je lui étais infidèle.
— Le ciel s'occupe bien de cela ! — Ce que Dieu n'a pas voulu que l'homme fit, — tu peux être sûr que l'homme ne le fait pas, — Dieu n'a pas voulu que
me habitât les étoiles et s'allât promener dans la lune, — et l'homme n'a jamais enfreint cette défense. — Si le ciel a mis sur ton chemin mademoiselle... comment dirai-je?... mademoiselle trois étoiles, — enfin l'ange en question, — pourquoi ne serait-ce pas lui qui aurait mis sur ton chemin également le joli démon qui s'appelle mademoiselle Seeburg? — Si tu manges une pomme à un arbre, — crois-tu que le ciel, qui a mis cette pomme-là pour toi, — exige que tu t'abstiennes des autres? — Tiens, mon pauvre Raoul, tu ne feras jamais rien de bon dans la vie.
Quelques jours après, Raoul reçut une lettre de la tante Clémence. — Elle ne contenait que ces mots : « Venez me voir demain matin. »
— Ma chère tante, dit-il en arrivant, — j'ai peur, que se passe-t-il? Il n'est pas naturel qu'une lettre de vous m'ait causé une si fâcheuse impression.
— Rien de mal pour l'avenir de voire amour, mon beau neveu. — Le paradis auquel vous arriverez est sauf, mais le purgatoire dans lequel vous vivez sera un peu plus triste pendant quelque temps.
— Au nom du ciel ! que voulez-vous dire ?
— Mon frère part dans une semaine pour la Normandie. — Nous avons là un oncle, — et voici l'histoire de cet oncle. Du temps de notre grand'mère et même de notre mère, on mariait les filles très-jeunes. — Ma grand'mère s'est mariée à quatorze ans; — elle a marié sa fille à quinze ans. — Celle-ci avait trente et un ans, — et mon frère, qui est l'aîné de nous, en avait quinze, lorsque ma grand'mère, devenue veuve, s'est remariée
et a eu un enfant. — Cet enfant, qui est notre onc^. •;, quinze ou seize ans de moins que mon frère, — = et huit ans de moins que moi. — Il paraît qu'il fait Ïà-b8?f des folies, — qa'il grève ses propriétés, et va épouser a servante. — Il s'agit de le morigéner, — et sod neveu va aller lui laver la tête. —C'est le seul homme un monde que notre oncle redoute un peu. * — Mon frère devait partir seul, — mais hier tout à coup il a changé d'idée. — Je le soupçonne d'avoir saisi au passage certains regards que vous jetez parfois du côté de sa fdle. Il aura sans doute rapproché ces regards — de la foie naïve de Marguerite quand vous venez à la maison, — et de sa douce mélancolie quand elle vous attend pendant une longue semaine. — Toujours est-il qu'il m'a dit : — Clémence, — j'emmènerai mes filles. — Eh quoi ! me suis-je écriée, à peine à la fin de l'hiver ! — Que vont devenir ces pauvres enfants à la campagne ? — Elles seront très-heureuses, m'a-t-il dit ; Marguerite, l'autre jour, avait des larmes d'attendrissement dans les yeus en lisant un passage de je ne sais quel poète sur le printemps, passage où on disait : « Pour les habitants des villes le printemps est comme le bruit de la musique et de la fête pour le pauvre cui est à la porte de l'hôtel. » — D'ailleurs, elles ne profitent guère de Paris, depuis que Marguerite s'est éprise de la retraite et de la solitude. Dès les premiers jours de mai, je les mènerai à la mer, qu'elles n'ont jamais vue, — et je ferai prendre des bains à Alice, dont la santé est délicate ; — de plus, a-t-il ajouté en souriant, — tu ne nous refuseras pas de venir avec nous. — C'en
pauvres enfants — emporteront Paris avec elles, — c'està-dire tout ce qu'elles en aiment, excepté Félix, qui ne vient plus nous voir que par grâce et pour ainsi dire en visite.
— Qui ! moi ! dis-je.
— Toi, certes; je te paye le voyage, — et pendant quatre ou cinq mois je compte t'héberger, — ce qui tournera au profit de ton fils, — de ton héros africain, dont le nom n'encombre pas les bulletins de l'armée française. — Tu feras des économies pour sa prodigalité. — Eh bien , Raoul, — le dirai-je, — vieille femme fol' N et méprisable que je suis, j'ai encore résisté, — un peu pour vous, et beaucoup pour ma chère Marguerite. — Mais mon frère a été inflexible dans le plaisir qu'il veut nous procurer. C'est un homme qui ne s'avise pas souvent d'avoir une volonté; — mais son indifférence sur les choses ordinaires n'est qu'une économie de force et de despotisme, — surtout quand il croit avoir préparé à ceux qu'il aime un bonheur ou un plaisir. S'il se figurait que notre bonheur doit consister à recevoir chaque matin cent coups de bâton sous la plante des pieds, — il n'y aurait pas moyen de les éviter. — Nous partirons donc dans une semaine. — Et vous, dont la moue et le visage renfrogné respirent l'ingratitude et la bienveillance, — j'ai pensé à vous encore en acceptant. — Vous aurez par moi, — par mes lettres, — des nouvelles de Marguerite.
— Vous auriez aussi bien pu m'en donner en recevant ses lettres ici.
— Oui, mais aurait-elle des vôtres? Je veux bien lui
paner de vous, mais je ne veux pas lui écrire, — je ne veux pas fâcher mon frère contre moi. — Si je venais à mourir, — il faut qu'il accepte le legs que je lui ferai de mon fils. Ensuite, mon L'ère a parlé de vous,— 1 vous a trouvé un air singulier, le jour du Conserva* toire... Il voulait me faire parler, mais j'étais sur la défensive,
— N'était-ce pas, au contraire, le moment de lui dire que je travaille pour me faire une position, et ensuite lui demander la main de sa fille? — 11 n'y a ma là que d'honnête et d'honorable.
— Mon frère m'aurait répondu que notre projet n'a pas le sens commun, — et, à vrai dire, il ne l'a guère que pour Marguerite, pour vous et pour moi, — qui ferons trois fous et deux martyrs, si vous faiblissez sur la route, et si vous n'avez pas la force d'arriver au but. Tout serait perdu si une fois il disait non.
— Eh quoi ! je vais être la moitié d'une année sans Tûir Marguerite !
— Il faudra que vous soyez bien maladroit si vous ne vous faites pas forcer par Félix â venir nous joindre aux vacances, à Dieppe ou au Havre, où nous serons alors.
— Ah ! chère tante, quelle charmante pensée !
— Voyons, causons raisonnablement; il ne s'agit pas de regarder son but, — il faut y arriver. — Où en etes-vous? que faites-vous? qu'avez-vous fait?
— Je travaille; — mes pas sont lents, — mais j'ai» riverai; — je ne veux rien vous dire ev.cpie, tuais je marche.
— C'est bien; — vous m'apporterez dimanche mitin un peîit bouquet de violettes pour Marguerite. — Nous parlons lundi matin; — sans doute mon frère vous annoncera notre départ dimanche soir. — Félix y sera.
Une partie de la matinée se passa chez la tante Clémence, — et, en la quittant , Raoul s'aperçut qu'il était en relard pour la leçon des enfants du tailleur. — Il arriva couvert de sueur chez M. Seeburg, qui prit un air réservé et à demi mécontent. — Raoul fut profondément blessé de la façon dont il reçut son excuse, — mais il pensa qu'il n'avait pas le droit de se fâcher; — il aurait fallu payer sa dette à M. Seeburg. Tout en donnant sa leçon au petit Alfred, il fouilla à sa poche pour prendre son mouchoir et s'essuyer le front ; — il avait perdu son mouchoir ou il avait oublié d'en prendre un.
Esther, qui ne perdait aucun de ses mouvements, lui dit : — Vous avez perdu votre mouchoir, monsieur Desloges, — voulez-vous que je vous eu prête un? — Et sans attendre sa réponse, elle alla chercher un petit foulard blanc qu'elle lui donna. — Raoul la remercia et continua la leçon. — Quand ce fut son tour, — Raoul s'aperçut qu'il avait également oublié le livre dans lequel il avait coutume de faire des dictées à Esther. — 11 prit au hasard un volume qui était sur la table, et dicta de mémoire une cinquantaine de vers qu'il avait faits dans un moment de tristesse et de découragement*
— De qui sont ces vers? monsieur Desloges, demanda Esther..,
RAOUL iii
— îls sont... mademoiselle... ils sont d'un poëte inconnu...
Ësther prit le livre que Raoul avait replacé sur la table, et dit : — Mais, monsieur Desloges, ce livre est un livre à Alfred, — et c'est un livre latin.
— Je vous ai récité de mémoire, mademoiselle, ces vers que j'ai lus plusieurs fois, je ne sais pourquoi.
— Vous aviez cependant une bonne raison pour cela, — monsieur Desloges, — c'est que ces vers sont charmants.
Raoul rougit. — Esther continua :
— Pourquoi ne voulez-vous pas que je sache que ces vers sont de vous?
— Mademoiselle...
— Est-ce pour cette demoiselle avec qui vous étiez au Conservatoire... que vous les avez faits?... Elle est jolie, du reste, et bien capable d'inspirer de beaux vers. Pardon... n'en parlons plus. — A propos, c'est dimanche ma fête, mon père va aujourd'hui ou demain vous engager à venir passer la soirée avec nous...
— Dimanche... mademoiselle... c'est absolument impossible...
— Est-ce impossible?... ou est-ce que vous ne voulez pas venir passer la soirée chez votre tailleur?
— C'est que c'est impossible, mademoiselle.
— Tant mieux... Eh bien, si mon père vous invite pour dimanche, acceptez sans faire d'observation.
— Pourquoi accepter, si je ne puis pas venir? Esther frappa le parquet de son joli petit pied.
— Parce que... parce que, si vous dites à mon père
çuc vous ne pouvez pas venir dimanche, on trotiveraU
singulier que je fisse remettre la soirée à lundi.,.
— Mademoiselle, je serais désolé de rien dérange;à vos plaisirs.
— Est-ce donc que vous ne voulez pas venir?
— Je vous ai répondu à ce sujet, mademoiselle, ci ;e ne mens jamais.
— Je le crois... Alors eon tentez-vous d'accepter pour dimanche. Raoul corrigea la dictée de mademoisel'e Seeburg et partit. — Ce n'est que ie lendemain qi e M. Seeburg lui dit : — C'est dimanche la 'été de ma fille... voue viendrez passer la soirée avec nous, n'estce pas?
Raoul accepta.
— J'espère que M, le comte Mandron nous fera l'honneur de venir un instant. — < Vous verrez le dernier habit que je lui ai fait. — A propos, vous aurez demain votre manteau.
Le dimanche matin, — comme Raoul allait che* '<: tante Clémence, son portier lui donna une lettre d'une écriture inconnue, — qu'il décacheta tout en marchant ; — elle contenait ces mots :
« Monsieur, par suite d'une légère indisposition, la soirée à laquelle vous avez bien voulu promettre de venir chez M. Seeburg, — aujourd'hui dimanche, est remise à demain lundi. — M. Seeburg espère que ce petit incident ne le privera pas de l'honneur de vous voir. »
Raoul chiffonna la lettre, la déchira en morceaux, — et alla chercher deux bouquets de violettes-
— C'est donc demain que vous partez? diMl à la tante Clémence; — je vais voir Marguerite ce soir pour la dernière fois d'ici à longtemps. — Vous et Marguerite, — vous allez emporter mes pauvres violettes, — vous penserez à moi, n'est-ce pas? — vous m'écrirez souvent?
Il donna un des bouquets à la tante, et garda quelque teints l'autre, qu'il pressa sur ses lèvres.
— Maintenant, dit la tante, il ne faut pas que je confonde les bouquets... mais je vous jure que je donnerai à Marguerite celui qui lui est destiné, — sans mentionner aucune circonstance accessoire, — et ce sera tant pis pour vous si elle ne demande à vos violettes que leur parfum. — Je ne l'empêcherai cependant pas de supposer ou de deviner ce qu'elle voudra. — Ace soir; — surtout soyez sage. — Si mon frère confirme les soupçons qu'il a peut-être, s'il se prononce contre nos projets, tout est perdu. Adieu.
— Le soir, en effet, on joua au loto comme de coutume. — Vers le milieu de la soirée, M. Hédouin dit à Raoul : — Monsieur Desloges, nous vous faisons nos adieux... pour quelque temps. — Nous partons demain matin, — nous allons passer quelques mois en Normandie... La santé d'Alice, à laquelle on ordonne les bains de mer, — nous y retiendra probablement pendant toute la belle saison, — nous n'aurons sans doute pas le plaisir de vous revoir avant l'hiver prochain. — C'est singulier que Félix n'arrive pas, — je lui ai cependant écrit que c'était la dernière soirée que nous passerions ensemble d'ici à quelque temps.
A ce moment Félix sonna, — on cessa de jouer et on parla du voyage. Marguerite était triste. — Raoul dit à Félix : — J'espère que tu viendras quelquefois me voir, tes jours de sortie,
— A quelle heure part-on demain matin? demanda Félix.
— A huit heures.
— Nous ne serons jamais prêtes, dit la tante; — pour moi, j'ai fait aujourd'hui tous mes préparatifs ; mais ce que je crains, c'est de ne pas me réveiller.
Raoul offrit d'aller réveiller la tante, qui accepta. — Alors, dit Félix, tu viendras avec l'orphelin mettre toute la famille en diligence.
— Volontiers, dit Raoul.
La tante se leva et dit : — Il faut nous coucher de bonne heure ; — je m'en vais. — Marguerite et Raoul échangèrent un regard, — et Raoul offrit son bras à la tante, qui lui dit au moment de le quitter, avec un ton plein de malice : — A propos... j'allais oublier quelque chose qu'on m'a remis pour vous. — Elle donna au jeune Desloges un papier plié, — et rentra chez elle. — Raoul se précipita sous le premier réverbère, — et reconnut avec un inexprimable ravissement une petite boucle des beaux cheveux de Marguerite. Il passa la nuit à faire des vers qui commençaient ainsi :
Signe orgueilleux de grandeur souveraine, Rouge turban plissé sur le front des sultans, Non, tu n'as pas l'éclat de ces tresses d'ébènc...
et ainsi de suite pendant cent cinquante vers, -
RAOUL ll'i
lendemain matin, il alla frapper à la porte de la tante Clémence, qu'il trouva tout habillée et prête à partir. Marguerite se trouva également préparée, mais elle s'occupait d'Alice. M. Hédouin et Félix mangeaient à la hâte un pâté, — dont on offrit un morceau à la tante Clémence et à Raoul, — Raoul, qui allait refuser, — • accepta sur un signe impérieux de la tante. Marguerite et Alice emportaient quelques gâteaux. Comme Îe3 quatre voyageurs et leurs bagages remplissaient via fiacre plus que suffisamment, — Félix et Raoul partirent à pied en avance. — On avait oublié mille choses. Quand le fiacre arriva, les chevaux étaient à la voiture,
— et on avait déjà appelé deux fois : — M. Hédouin, quatre places d'intérieur. Raoul jeta un regard inquiet dans la voiture : deux hommes complétaient l'intérieur. M. Hédouin se mit au milieu de ses deux filles — et la tante Clémence en face de Marguerite, quoiqu'on lui fit observer qu'elle marcherait en arrière et serait fort mal à son aise. — Raoul lui sut meilleur gré de ce qu'elle s'obstina à former ainsi autour de Marguerite un cordon sanitaire de parents — que de tout ce qu'elle avait fait pour lui jusqu'alors. — Un des voyageurs n'était remarquable que par un monstrueux nez violet;
— l'autre était un jeune homme d'assez bonne tournure. Raoul envia les deux voyageurs jusqu'à se dire à lui-même : — Je voudrais être cet homme au nez violet. Marguerite laissa sa main sur la portière du côté de Raoul, auquel la tante Clémence eut la bonté de parler de diverses choses pour lui donner une raison de rester là et de toucher du bout de son petit doigt l'extrémité
du petit doigt de Marguerite. — Quand la voiture partit, Marguerite laissa tomber en dehors son gant qu'elle avait ôté. — Raoul le ramassa si rapidement que personne ne s'en aperçut. Il resta là, — immobile, — inanimé. — Félix le tira de cette torpeur — en disant :
— Je sais bon gré à mon père de ne pas m'avoir recommandé d'aller à la pension aujourd'hui, — j'aurais eu la douleur de lui désobéir. — La désobéissance des enfants ne vient que de l'habitude qu'ont les pères de donner des ordres ennuyeux. 11 semble qu'ils se rappellent tout ce qu'ils ont souffert à notre âge, — pour s'en venger lâchement sur la génération suivante. — Je vais aller jouer au billard... viens-tu avec moi? — j'ai rendez-vous avec deux de mes amis.
L'élève de rhétorique commence à ne plus avoir de camarades.
Raoul prétexta ses leçons à donner. Il engagea Félix à venir déjeuner avec lui le dimanche suivant, et ils se séparèrent.
11 resta seul dans sa chambre pendant quelques heures, puis il alla donner ses leçons.— Il était singulièrement abattu. — Mademoiselle Seeburg le remarqua et lui demanda s'il était malade.
— Non, lui dit-il. J'ai conduit ce matin des amis à la diligence, et je ne sais rien d'aussi triste qu'un départ.
Comme il allait faire sa dictée, — mademoiselle Seeburg le supplia de lui dicter encore quelques vers. •—Il ne vint à l'esprit de Raoul que ceux qu'il avait faite dans la nuit précédente :
Signe orgueilleux de grandeir souveraine, fiouge turban plissé sur le front des sultans, Non, :u n'as pas l'éclat de ces tresses d'ébène, etc.
Elle parut surprise et émue en écrivant ces vers, il rapportait b mademoiselle Seeburg son petit foulard blanc au'il avait, fait blanchir soigneusement.
— Ne voulez-vous pas le garder? demanda Esther.
— Mais, mademoiselle...
— Je l'ai ourlé pour vous... J'attendais, pour vous le donner, une occasion que le hasard a amenée l'autre jour... La preuve... c'est qu'il est marqué à votre nom...
Elle prononça ces derniers mots en rougissant beaucoup. — Raoul rougit aussi, lorsque, regardant au coin du foulard, — il vit ses initiales marquées en cheveux, qui lui parurent être de la nuance de ceux de mademoiselle Seeburg. — C'était la dernière leçon qu'il eût à donner ce jour-là. — Il rentra chez lui.
— C'est singulier, se disait-il, — celte bonne fdle, reconnaissante de mes soins, — me donne un petit ouvrage, — dans lequel elle a mêlé quelques-uns de ses cheveux, — et j'ai à peine songé à la remercier, — tandis que cette boucle des cheveux de Marguerite est un trésor dont je ne me séparerais pas au prix de ma vie. — Et j'ai encore — ce gant — et ce bouquet d e violettes... qu'elle m'a fait rendre par sa tante.
Il contempla et serra ses trésors avec la sollicitude d'un avare.
M. Seeburg avait fait comme M. Mandron, et comme font beaucoup d'autres : — il avait voulu élever ses enfants au-dessus de sa posilicn et de lui-même. — Manie de cette époque, — qui fait du pays entier une péph nière d'avocats, de médecins et de poètes : — avocats sans causes, — médecins sans malades, — poètes sans auditoire. — En effet, il y a aujourd'hui plus d'avocats que de procès, — plus de médecins que de maladies; — ceux d'entre les Français qui veulent bien encore faire du papier — n'en pourraient faire assez pour imprimer les œuvres de tous les poètes inédits. — La société ne se compose plus de spectateurs nombreux — jugeant quelques acteurs, — elle est toute composée d'acteurs, — et un auditoire n'est formé que de gens qui attendent leur tour pour parler.
L'envie a imaginé le beau nom d'égalité, au moyen duquel elle se pavane avec impudence. — Sous prétexte d'égalité, — on se hisse jusqu'aux marches supérieures en marchant sur la tête des égaux; — le bourgeois c-xige l'égalité avec le grand seigneur, — mais repousse ■ nergiquement la prétention de l'ouvrier, qui veut être ton égal à lui. — Alfred Seeburg doit être notaire. — lMher doit faire un beau mariage. — Esther a acquis toute sorte de talents, — qui lui rendent impossible d'épouser un ouvrier ou un marchand comme son père;
elle a été quelques années en pension, — puis elle est revenue à la maison, — où elle n'a trouvé personne pour la diriger, et où elle est la maîtresse absolue. — Le pèreSeeburg, qui sait à peine lire, est incapable de surveiller les lectures de sa fille, — et sa fille lit des romans; — elie a lu la Nouvelle Héloïse, — ce livre écrit en caractères de feu, et il lui est arrivé ce qui arrive à tant d'autres. — On a dit : « Le Français a créé le vaudeville. » Le vaudeville a créé à son tour le Français, c'est-à-dire que ie théâtre et les romans ont d'abord, il est vrai, été la peinture des mœurs et de la société, mais ensuite les mœurs et la société ont été le reflet des romans et de la comédie. Bien des jeunes cœurs ont trouvé dans le livre de Rousseau des formules pour exprimer le feu inconnu qui les dévorait. — Esther trouve que Raoul est vis-à-vis d'elle dans la position de Sôinl-Preux vis-à-vis de Julie, — et elle aime Raoul. Son amour, pour être une imitation, n'en est pas moins réel : elle n'a emprunté que la forme; elle a trouvé le fond dans une tête naturellement exaltée, dans une éducation qui ne lui fait voir dans sa famille, dans les amis de son père et dans les gens qui l'entourent, que des êtres inférieurs à elle, qui ne peuvent la comprendre, — qui ne parlent pas la même langue qu'elle, — et qui consacrent leur vie à des intérêts pour lesquels elle éprouve un magnifique dédain — Raoul, d'ailleurs, a tout ce qu'il faut pour excita de semblables sentiments : il est beau, jeune, mélancolique, iî fait des vers; — les personnages du roman sont tout trouvés, — la situation est identique. — Esther attend la fameuse
lettre de Raoul, qui ne veut plus lui donner de leçon?, — qui veut la fuir comme Saint-Preux voulait fuir Julie; — mais Raoul continue à être d'une ponctuelle exactitude. — Esther est à la fois heureuse de le voir chaque jour, — mais elle s'impatiente néanmoins que le roman reste toujours au premier chapitre; sa tête s'exalte de la solitude où elle vit au milieu d'une famille composée d'ouvriers et de marchands.
Elle essaya de passer quelques feuillets pour arriver plus vite au second chapitre. — Ces vers que Raoul lui a dictés, et qui par hasard— se trouvent s'appliquer assez bien à ses cheveux, dont elle s'est servie pour marquer le petit foulard blanc, — lui semblent un aveu formel : — elle a les cheveux châtain foncé, — et l'expression de cheveux d'ébène qui s'applique mieux aux cheveux de Marguerite, qui sont beaucoup plus bruns, lui paraît un peu forcée ; — mais elle est pleine d'indulgence pour les exigences de la rime, — et, à moins d'être blonde et presque albinos, elle pense qu'elle peut sans scrupule permettre qu'on appelle en vers ses cheveux des cheveux d'ébène. — Néanmoins. dans la toilette qu'elle fait pour le soir, elle met ses cheveux en bandeaux — et passe dessus un peu de pommade. — Ces deux procédés en assombrissent convenablement la couleur. — Quand le portrait ne ressemble pas au visage, c'est au visage à s'efforcer de ressembler au portrait; il ne faut qu'un peu de bonne volonté. — M. Seeburg blâma la toilette trop simple de sa fille. — L'espoir de voir M. le comte Mandron honorer de sa présence la petite soirée a fait naître dans sa tête des
idées vagues, qu'il ne veut pas exprimer, — mais à la réalisation desquelles il ne veut pas mettre d'obstacles. — Les observations du tailleur n'obtiennent aucun succès. — Esther a su trouver dans la conversation de Raoul quelle est la parure qui lui plaira le plus. — Raoul, questionné longtemps d'avance à ce sujet, — a parlé de la façon de s'habiller de Marguerite, — et Esther, croyant qu'il s'agissait de quelque rêve de l'imagination de son maître, a fait son profit de ce qui lui est échappé : elle a une robe blanche — avec une couronne de chèvrefeuille dans les cheveux; — quelques bouquets de chèvrefeuille descendent le long de la robe; — elle est réellement charmante sous ce costume, et d'ailleurs, — rien n'embellit comme l'amour. — C'est à tort qu'on a cru que c'était seulement l'imagination de l'amoureux qui prêtait des attraits nouveaux à l'objet aimé; — la femme qui aime et l'homme amoureux sont réellement plus beaux tous les deux.
Il est des oiseaux qui ne chantent — et qui ne revêtent certaines couleurs éclatantes qu'à l'époque de leurs amours : — le feuillage et les fleurs sont la parure des noces de la terre fécondée par le soleil; — les fleurs elles-mêmes — ne brillent de tout leur éclat — et n'exhalent leurs plus suaves parfums qu'au moment où les petites nymphes et les petits gnomes qui les habitent — s'aiment et se le disent — sous les belles courtines de saphir, de pourpre ou de topaze qui forment leurs riches pétales.
M. le comte Mandron daigne venir quelques instants à la soirée du tailleur, qui suffoque d'aise;
in RAOUL
mais Caïixte croit devoir manifester des airs dédaigneux.— Esther est heureuse de sa présence, parce que cela lui donne une occasion de donner un sens prononcé à ses attentions exclusives pour Raoul. — C'est pour lui qu'elle joue du piano et qu'elle chante; — elle a su apprendre de lui quels sont les airs qu'il préfère.
M. Seeburg a senti augmenter considérablement le peu de vénération que lui inspirait Raoul Desloges, en voyant le comte Mandron traverser le salon pour lui donner une poignée de main. Esther est heureuse et fîère de ce que tout le monde semble la trouver belle, mais elle s'efforce de montrer à Raoul — que ce n'est que pour lui qu'elle veut l'être. On la prie de chanter... Le père Seeburg demande un grand morceau démesuré, pour lequel il a une estime particulière. — Esther ne chante que des airs simples et mélancoliques, que des mélodies originales, — qu'elle sait être du goût de Raoul. — On a dressé des tables de jeu; - on engage Raoul à jouer, mais il refuse en rougissant. — Il n'a que peu d'argent... peut-être il n'en a pas du tout. Mandron joue hardiment et gagne, et s'en va au plus fort de sa veine favorable. — M. Seeburg perd une centaine de francs et devient mélancolique. — On ne tarde pas à se séparer. — Eslher di t à Raoul : — A demain, monsieur Desloges.
Le dimanche suivant Félix vient déjeuneravec Raoul. — Raoul est heureux de se raecroclicr ainsi à la famille de Marguerite. — Félix a reçu des lettres, — une, entre autres, de la tante Clémence pour son camarade, — qui, malgré son impatience, se contente de parcourir
la lettre et la met dans sa poche. Après le déjeuner on va se promener, puis on se sépare, et Raoul rentre che2 lui lire, sa lettre.
« Mon cher Raoul, nous sommes arrivés à *** tous en bonne santé; notre oncle a fait beaucoup de frais pour nous recevoir; — Marguerite a excité chez lui une grande admiration. — La propriété dudit oncle es. fort belle : — c'est une maison au pied d'une colline — celte colline est un bois. Du flanc de la côte sort ux ruisseau qui alimente un petit étang presque caché dans les saules et dans les peupliers ; un peu plus loin est la ferme, • avec de nombreux bestiaux et des chevaux magnifiques. Nous avens eu depuis notre arrivée le plus beau temps qu'on puisse imaginer; — on oublie qu'on errt à peine aux premiers jours du mois de mars. — Réellement on calomnie l'hiver à la campagne.; il vaut beaucoup mieux que sa réputation. Marguerite est beaucoup moins triste que ne l'espèrent peut-être votre égoïsme et votre fatuité; — elle a tant de confiance dans votre tendresse et dans ia sienne, — que la sécurité de l'avenir jette sur le présent un reflet de bonheur. La servante en question n'était pas chez notre oncle a notre arrivée; — elle est, dit-on, allée voir son père malade. Il est probable qu'elle aura trouvé vis-à-vis de nous sa position difficile; — elle ne pouvait décemment faire en notre présence le rôle de dame de la maison, — et elle a compris qu'il serait dangereux de redevenir servante sous les yeux de l'homme qu'elle a amené à voir en elle quelque chose de plus, Il est fa«
m RAOUL
le voir qu'elle avait su se rendre indispensable; bus les soins de la maison avaient été tout doucement *unis sous sa dépendance, et tous les rouages du mé-. nao,e semblent embarrassés. — On voit du premier c-.' ;ip d'oeil qu'il manque quelqu'un dans la maison, et qae c'est ce quelqu'un qui gouverne tout.
» Notre oncle est loin d'avoir, aux yeux de Marguerite, le succès qu'elle a obtenu aux siens. Les emprunts qu'il a faits sur ses propriétés sont une fiction, et n'ont eu pour but que de placer des sommes assez considérables sur la tête de mademoiselle Olympe. — Il nous a fait dîner avec quelques-uns de ses voisins. — On a parlé du prix des bestiaux et de l'apparence des pommrs,
— de l'état des chemins, — puis on a bu et mangé d'une manière qu'on ne pourrait imaginer sans l'avoir vu, et qu'on croit encore impossible après l'avoir vu. Un dîner de six heures n'a rien d'extraordinaire ici. Chaque convive, par un miracle incompréhensible, — ■à absorbé de viande, de cidre et de vin, — un volume au moins égal à celui qu'il fait lui-même. — Il est venu un moment où tout le monde a parlé à la fois.
— Alice et sa santé délicate m'ont servi de prétexte pour quitter la table avec mes deux nièces; — quand nous sommes revenues, on jouait aux dominos. — Il paraît que l'oncle Sébastien est aux dominos d'une force extraordinaire. Pendant qu'on jouait et qu'on prenait du café, — on avait remis les broches en mouvement à la cuisine; — des gigots, des volailles rôtissaient à grand feu. — Après cet immense dîner, — il fallait penser au souper. — Le café — se boit d'abord
pur, — puis on y mêle de l'eau-de-vie successivement à divers degrés, — et l'on arrive à boire une quantité fabuleuse de ce mélange sous des noms divers. — On boit d'abord la moitié d'une tasse de café épais et presque bourbeux, puis on remplit la jatte d'eau-devie, c'est le gloria; — on boit encore la moitié de la tasse, — puis on remplit derechef pour faire le gloria gris, — que l'on absorbe entièrement. — Le gloria gris absorbé, on remplit la tasse d'eau-de-vie, qui se boit sous le nom de rincette; — à la rincette succède une autre tasse pleine qui s'appelle la surincette; — après quoi on ne boit plus guère que le pousse-café ; — et à chaque parole — toutes les tasses sont choquées.
» Le soir, après le souper, auquel nous avons assisté sans y prendre part, — nous nous sommes retirées dans nos appartements. — J'ai causé avec mon frère et nous avons été du même avis. — Il était venu pour empêcher son neveu de se ruiner et de faire une mésalliance; mais après ce qu'il a déjà donné à mademoiselle Olympe, il ne peut faire de meilleure affaire que de l'épouser; — et, sous l'autre rapport, je n'ai pas vu ladite demoiselle, — mais ni mon frère ni moi, — après avoir vu notre oncle, nous ne pouvons imaginer une fille qui ne se mésallie pas en devenant sa femme. — Mon frère a donc résolu d'abréger autant que possible notre séjour chez l'oncle Sébastien, et de le laisser parfaitement agir à sa guise. — Il y a cependant une chose dont je suis convaincue, c'est que Marguerite pourrait facilement détruire le pouvoir de mademoiselle Olympe, sa future grand'tante. — Ne vous
alarmez cependant pas, — et comptez sur sa constance. » Maintenant que j'ai suffisamment bavardé, il faut que je vous réDompense de la patience avec laquelle je veux croire que vous avez lu mon griffonnage; — mais j'ai une si magnifique récompense à donner, quejai presque regret de ne pas la faire payer plus cher. Marguerite chez son père a sa chambre à elle, — mais ici, elle, Alice et moi, nous avons deux chambres pour nous trois, -— et j'ai, au moyen de cette petite confusion, découvert un secret. — Marguerite, tous les soirs avant de se coueber, — vous écrit... Elle vous raconte toute sa journée, ce qu'elle a fait, — ce qu'elle a pensé,
— ce qu'elle a dit; — elle écrit ces choses sur de charriants petits cahiers, — qui vous seront remis à une époque peut-être encore, hélas ! bien éloignée. — J'ai pris pitié de vous, parce que vous n'êtes pas un ange comme Marguerite, parce que vous n'avez pas cette foi et cette respectable sérénité qui régnent dans son cœur,
— et que sans doute vous avez besoin d'encouragement. — J'ai fait pour vous — ce que je n'aurais pas fait pour moi-même, — j'ai volé et copié quelques-uns de ces feuillets, et je les ai ensuite remis en place sana que Marguerite ait rien découvert de ma méchante action. — Certes, vous n'êtes pas digne de cette chèra fille; — mais pour un homme, et pour un jeune homme, vous n'êtes pas trop mauvais encore, et je me résigne à vous. Adieu. — Voici les feuillets copiés dans les cahiers de Marguerite, — j'ai pris presque au hasard. — Vous ferez ce que vous voudrez d'une violette blanche que Von m'apporte. »
RAOUL i<&
30URKÀL DE MARGUERITE
« Ma tants Clémence a raison, —je suis à lui, — ses lèvres ont passif les miennes;— je ne puis sans honte et sans infamie appartenir à un autre. Je suis à lui! j'ignore s'il est possible qu'il soit aussi heureux de me posséder que je suis heureuse d'être à lui. Je ne permettrai pas au temps et aux obstacles de retarder ce bonheur ineffable que j'éprouve d'être à lui. De ce jour, ma vie tout entière !ui appartient, — decejour, sijen'ai pas toutes les félicités de l'épouse, j'en commence tous les devoirs; — de ce jour, toutes mes actions , toutes mes pensées sont à lui, — et comme je neveux pas qu'il en perde rien , ni que je perde rien moi-même du bonheur que j'en éprouve, j'écrirai chaque soir — tout ce que j'aurai fait, — tout ce que j'aurai dit, — tout ce que j'aurai pensé dans la journée.
» Le jour où je serai sa femme aux yeux du monde comme je la suis aujourd'hui à mes yeux, — je lui donnerai ces cahiers ; — je lui rendrai compte de toute ma vie depuis le jour où elle lui appartient; — je n'ose fui demander d'en faire autant de son côté, mais peutêtre a-t-i! la même idée que moi, — et au même instant; — je n'en serais nullement étonnée.»
« J'ai vu aujourd'hui mon amie Emilie Varestein; — ««le m'a fait sa visite rie noce, elle était dans une parure éblouissante, mais il me semble que le jour où je serai aux yeux du monde la femme de Raoul, — j'aurai sur le front quelque chose de plus beau et de plus riche — que les plumes et les diamants, — ce sera l'auréole d'une sainte félicité, — d'un amour pur et innocent. — Tout le monde la félicite, la trouve heureuse, l'envie et la hait un peu , — parce qu'elle a épousé un homme très-riche, — un homme qu'elle ne connaissait pas, — qu'elle n'aimait pas. Je me suis au contraire sentie la prendre en grande pitié ; — il y a dans sa situation, selon la manière dont je le sens, — quelque chose de si triste, qu'il cache un peu ce qu'il y a de honteux. — Eh quoi ! — je rougis, je tremble, j'ai peur, j'ai envie de pleurer, — lorsque Raoul, que j'aime de toute la force de mon âme, — m'a pressé la main.
» Eh quoi ! après ce baiser qui a scellé notre union,
— j'ai pleuré — et j'ai été si heureuse! et c'est sans honte, sans terreur, — qu'Emilie s'est donnée à un homme qu'elle n'aime pas! — J'ai pitié d'elle, mais je ne l'aime pas; — je ne la verrai plus; heureusement qu'elle se croit heureuse et qu'elle n'a pas besoin de moi, — cela me met à mon aise, — je ne la reverrai plus. »
« Il est venu ce soir; — nous avons passé toute la soirée ensemble, — mes tantes, mon oncle Desfossés,
— mon père, Alice ; — tout le monde l'aime et le traite comme s'il était déjà de la famille. — Que je les aime
d'être ainsi pour lui ! — que je leur suis reconnaissante ! — J'ai donné à mon frère un beau portefeuille et à Alice un sac de bonbons; — j'ai embrassé mes tantes avec tendresse; — il m'a semblé que mon oncle Desfossés n'était pas tout à fait insupportable ; — pour ma tante Clémence, c'est notre Providence ; — elle est si parfaite pour nous, que j'oublie de la remercier et que je suis ingrate; — elle est si heureuse de faire le bien, qu'on ne sait vraiment si on lui doit quelque chose pour cela, et si ce n'est pas d'elle jque doivent venir les remercîments. »
« Une chose que je ne comprends pas, c'est le peu de chagrin que me donne son départ lorsque la soirée du dimanche est finie ; — je dois cependant être au moins huit jours sans le revoir... mais j'ai une si grande foi en lui!... je suis si sûre de nous et de notre bonheur !
— D'ailleurs, je suis si heureuse rien que de l'aimer!
— Et quand je pense qu'il m'aime! — quand je pense que je lui appartiens! 0 mon Dieu! je vcas renrrcie, mon Dieu! Il ne manque à mon bonheur que de m'en croire digne. »
« J'ai travaillé et cousu aujourd'hui toute la journée;
— cela m'a fait penser à notre ménage, — à ses devoirs charmants, à ces soins si doux que j'aurai à prendre.
— Je couds, — je ne lis plus. — Que lirais-je? — Tout ce qui n'est pas mon amour ne m'intéresse plus. — Les livres où il est question d'amour me mécontentent toujours ; — nulle part je ne le vois comme je l'éprouve.
— Dans certains livres il est question de joies, et de bonheurs, et de peiness que je ne^comprends pas et qui m'épouvantent; dans les autres, — l'amour est un crime, — il faut en avoir honte et l'éviter. — Et quand je lis dans mon cœur — j'y vois tout autre chose : :'amour pour moi est une passion douce et sainte qui me rend meilleure, qui me fait douces toutes les vertus et riants tous les devoirs ; — lis forces de ïuoa âme me paraissent plus que doublées, — j'appar liens tout entière à Raoul ; je lui consacre tout mon amour. — Et cependant il me semble que sans lui rien retrancher ni de moi ni de mon cœur, il me semble que j'aime les autres davantage. — Je suis plus respectueuse envers mon père; — j'ai retranché quelque chose de ma toilette pour le donner aux pauvres; — je suis plus patiente avec les domestiques ; — mon affection pour ma sœur Alice — a pris tout le sérieux, toute la sainteté de l'amour maternel. Aucun de mes devoirs ne me coûte à remplir, chacun d'eux m'est devenuun bonheur,
— et je regrette presque de n'en pas découvrir de nouveaux; — je prie Dieu avec joie, avec effusion, — j'ose lui parler de Raoul, tant je sens mon amour pur et vertueux. »
« Nous voici à ***. — Ma tante et Alice se sont endormies, — je vais dire bonsoir à mon Raoul. — Que son beau visage était pâle et abattu — avant-hier quand la diligence qui nous emportait a commencé à se mettre en mouvement. — 0 mon Dieu ! — donnez-lui une part de la sécurité qui est dans mon cœur; je ne sens pas
cette séparation aussi douloureusement que je l'avais imaginé, — il y a tant de moi qui reste arec lui — que cela ne peut s'appeler tout à fait une séparation. — ■ eî puis il y a quelque chose que la dislance ne peut m'ealever, — c'est le bonheur de sentir que je l'aime, — et que je l'aime si uniquement, — de sentir que mon amour est tel qu'il peut servir à exprimer en un seul mot tous les devoirs et toutes les vertus. — Dimanche cependant sera bien triste, — mais ma tante Clémence lui écrira de façon que sa lettre lui parvienne ce jour-là. — 11 lira une lettre venant dlci, — une lettre écrite avec cette plume dont je me sers. — J'y joindrai une de ces petites violettes blanches — que j'ai découvertes derrière la maison de mon oncle Bastien. — Chère petite fleuri tu lui porteras toutes mes tendresses, — tu resteras dans mon sein jusqu'à apièsdemain, — tu lui arriveras toute desséchée. — Te de^ mandera-t-il tout ce que je te confie pour lui? »
« Voilà, mon beau neveu, reprenait ici la tante Clémence, voilà tout ce que ma conscience me permet de copier du manuscrit de votre Marguerite. — Heureux, heureux Raoul! — Quel trésor que l'àme de cette doue», vierge ! — Je vous aime bien, Raoul, — je vous crois toutes sortes de vertus et de hautes qualités, — je voua trois bien au-dessus du vulgaire des hommes, je vous crois honnête, — intrépide, — constant, — et p?r moments je me demande si vous êtes digne de Maiguerite.
» Adieu. Votre vieille tante radote un peu, — mais
pensez que si je n'ai pas fait le bonheur de Marguerite,
— j'ai tué cette malheureuse enfant; — pensez que je vous ai confié sa vie. — Si vous avez quelque chose de bon que je ne connaisse pas, ayez soin de me le faire savoir, montrez-moi tout ce qu'il y a de grand et d'élevé dans votre cœur, — rassurez-moi, — promettez-moi le bonheur de ma saints amoureuse, — prouvez-moi que mes inquiétudes sont des folies, — que je n'ai pas le sens commun, — que je suis une vieille folle de m'alarmer jusqu'à la terreur... Malgré tout cela, ne m'écrivez pas avant d'avoir reçu une seconde lettre de moi. — Il est probable que ce n'est pas ici que je recevrai de vos nouvelles : — nous n'avons rien à faire ici,
— et nous nous y ennuyons mortellement.
» Clémence. »
Raoul se jeta à genoux — et confondit Dieu et Marguerite dans ses actions de grâces et dans ses adorations. — Tl cria tout haut en serrant ses deux mains jointes : — Ouel bonheur ! quel bonheur ! — Il prit la petite violette blanche et la couvrit de baisers; — puis il pensa qu'il devait faire, comme Marguerite, un journal exact et minutieux de ses actions et de ses pensées.
— C'était un moyen de se rapprocher d'elle, — de passer avec elle toutes ses soirées ; — il croirait lui parler de ses espérances, de ses chagrins, de ses découragements. — Plus tard, quand ils seront mariés, il lui lira ses cahiers ; — leur bonheur s'augmentera des peines et des anxiétés du passé. — Ces récits seront la pluie qui bat sur les vitres pendant que le voyageur est à
l'abri, — devant un bon feu et un bon souper. — Par moments il pense comme la tante Clémence, qu'il est indigne de cette chaste et charmante fille. — Mais en songeant à elle, son cœur est si plein d'un noble enthousiasme, il se sent si résolu, si fort, — qu'il devient fier de lui-même, — et se dit avec un indicible bonheur ; — Oui, je la mérite, oui, je suis digne d'elle et de sou amour.
11 descend pour aller acheter un cahier sur lequel il commencera son journal. — Gomme il rentre chez lui, il trouve Mandronqui l'attend. — Mandron lui demande ce qu'il veut faire de ce cahier; — mais il semble à Raoul que ce serait profaner sa chaste fiancée que de rien dire à Mandron qui eût à elle un rapport même indirect. — Au lieu de répondre, il demande à Mandron pourquoi il s'est enfui si vite l'autre soir de chez ï&, Deeburg. Mandron a sans doute aussi ?es raisons pour ne pa» répondre à cette question.
— Dis donc, Raoul, eit-ce que tu sors?
— Je n'en sais rien .. Pourquoi cette question?
— Et si tu sors, mettras-tu ton marteau... Je manteau que t'a fait M. Seeburg?...
— Cela dépendra du froid.
— Oh ! ii ne fait pas froid du tout... alors tu ne le mettras pas, et tu vas me ie prêter.
■— Pourquoi faire, puisque lu dis qu'il ne fait pas ; - - B'ii fait froid, je le mets ; s'il ne fait pa; froid, tu n'en as pas plus besoin que moi... Mais, ajoute Raoul en souriant, tu sais bien que ce dilemme est une plaisanterie ; — si te as besoin de mon manteau, prends-le,
— Merci, je te dirai pourquoi une autre fois.
— Quand tu voudras.
Mandron prend le manteau, se drape dedans, cherche i;ne glace pourvoir si cela va bien, et s'écrie :
— Comment! pas de glace, mon pauvre Desloges i — enfin, c'est égal, — je te rapporterai le manteau demain.
Mandron parti, Raoul s'occupe de son journal, — il met sur la première page, en manière d'épigraphe, cette phrase de Marguerite : « Je lui rendrai compte de toute ma vie depuis lejouroùelle lui appartient. » Puis, ayant fixé la violette blanche avec de la cire, il écrit •
« Quel est ce jour? — Il est des moments où il me semble que dans toute ma vie je n'ai eu ni une tristesse ni une joie qui ne l'ait eue pour objet, même avant que je l'eusse rencontrée. — Ces tristesses vagues, — ces joies sans causes apparentes, que j'éprouvais jusqu'à en verser des larmes au retour du printemps, — n'était-ce pas déjà la douleur de l'absence, la joie de l'espoir? — est-ce que je ne préparais pas mon âme à l'aimer? — est-ce que je n'amassais pas d'avance des trésors d'amour pour quand je la rencontrerais? — Je suis sûr que la fleur des champs que je cueillais, que je regardais avec attendrissement, était une fleur sur laquelle elle avait marché, — ou qu'elle avait mise dans ses cheveux. Quand j'errais dans les bois, — quand mon imagination se laissait doucement bercer par le bruit du vent dans les feuilles, — qui formaient sur ma tête une magnifique tente verte, — lorsque j'aspirais le par-
RAOUL 13o
tum du chèvrefeuille des bois, et que j'écoutais les chansons des oiseaux, — il me survenait dans ce plaisir quelque chose d'amer, dans cette heureuse rêverie quelque chose de triste ; — c'est qu'il y avait sous la tente verte formée par les arbres une place vide à côté de moi, — c'est qu'elle n'était pas là, — c'est que je îa désirais, c'est que je l'invoquais, quoique je ne l'eusse jamais vue, et que j'ignorasse où elle était et même si elle existait. — Je crois que l'air embaumé qui rafraîchissait mon visage pendant les soirées d'été venait de l'endroit qu'elle habitait, et s'était parfumé dans ses cheveux; — je crois que toutes les choses pour lesquelles j'éprouvais de la répugnance m'éîoignaient d'elle a mon insu; — je crois que celles que je faisais avec plaisir étaient des circonstances nécessaires pour que je la rencontrasse un jour. »
Deux jours après Calixte rapporta le manteau, — puis il revint l'emprunter deux autres jours plus tard et le rapporta également.
— Mais, dit Raoul, est-ce que tu n'as pas de manteau?...
— Si... si fait, répondit Calixte, mais c'est que c'est pour me glisser le soir dans une maison où je ne veux pas être reconnu.... chez une femme... On a vu souvent mon manteau... et le tien me déguise.
La vérité est que Mandron, qui se piquait d'être fort au billard et qui y jouait d'assez fortes sommes, n'avait pas été aussi heureux à beaucoup près depuis une semaine que chez M. Seeburg ; — non-seulement il avait
perdu son argent, mais pour tâcher de regagner ce qu'il avait perdu, ii avait vendu son manteau et presque tous ses habits. — D'autre part ii s'était, peu de temps auparavant, fait donner par son père l'argent d'un manteau et d'un habit que lui avait faits M. Seeburg, et qu'il n'avait pas payais , — argent qui lui avait également glissé entre les» doigts, — Il ne pouvait donc se présenter chez ses parents sans une mise un peu opulente, — et c'était pour aller dîner chez eux , devoir qu'il leur rendait assez souvent depuis quelque temps par économie, — qu'il empruntait le manteau de Raoul. La mère de Calixte rencontra un jour Raoul couvert de son propre manteau.
— Eh quoi ! dit-elle à son fils, me suis-je trompée ou ai-je réellement vu au petit Desîoges un manteau pareii au tien ? si ce n'est que celui qu'il portait m'a paru plus grand et d'un plus beau drap.
— Vous avez bien vu sur un point, ma mère, reprit Mandron, mais vous vous êtes trompée sur un autre : —le manteau que vous avez vu sur les épaules de Raoul n'est autre que le mien que je lui prête quelquefois.
— Pourquoi lui prêtes-tu ton manteau?
— Pour lui faire plaisir.
— Tu as tort... chacun doit garder ce qui lui appartient. Ce petit jeune homme a bien hesoin de se donner des airs d'homme k manteau ! — c'est bien !a peine que nous nous fassions des privations, moi et Ion père, qui devrait se reposer et qui travaille autant que dan> le commencement de notre mariage, — pour que ce boit M. Raoul Desloges qui porle manteau.
Quelques jours après, madame Mandron se trouva dans une maison pour recevoir une note donnée pai son mari. — Dans cette maison était Raoul, qui y donnait des leçons à l'enfant. Madame Mandron, après avoir fini ses comptes, s'était assise — et causait un brin, — lorsque Raoul enlra ; — il salua la maîtresse de la maison et aussi madame Mandron, — puis il jeta négligemment son manteau sur une chaise, — et se plaça a une table avec son disciple. Madame Mandron, font en continuant dô causer, avait les yeux sur le manteau, qu'elle avait parfaitement reconnu. — Elle caueait encore, mais elle répondait hors de propos ou ne répondait pas aux questions; — enfin, n*y pouvant plus tenir, elle se leva et alla relever un pan du manteau qui traînait par terre. Peu de temps après, il entra BBS autre personne. Raoul pensa qu'on aurait sans doute besoin d'une chaise de plus, il ôta le manteau de celle qu'il couvrait et le mit sur une console. — Madame Mandron, cette fois, se précipita pour voir si la console était propre, — pour relever encore un morceau du manteau qui traînait à terre, — et secouer la poussière qui s'y était attachée. — Raoul, cette fois, s'en aperçut, et la remercia. — La leçon était presque terminée, et l'enfant faisait semblant de chercher un autre devoir qu'il n'avait pas fait. — Madame Mandron saisit cet intervalle pour entrer en conversation avec Raoul.
— Est-ce que vous trouvez qu'il fait froid, monsieur Desloges? dit-elle.
— Un peu, madame.
— Je croyais que vous n'étiez pas frileux... Et par
un temps comme celui qu'il fait aujourd'hui, iï vous faut un manteau!... Je suis sûre qu'il va pleuvoir, et le manteau sera mouillé.
— Qu'est-ce que cela fait?
— Mais, au contraire, monsieur Desloges, c'est que je trouve que cela fait beaucoup. Comment ! un manteau tout neuf...
— Ma foi, madame, mon opinion est qu'un manteau doit me garantir des mauvais temps, et qu'il doit faire son état de manteau... Il perdra un peu de lustre, mais il recevra la pluie.
Madame Mandron s'en alla fort irritée, et en rentrant elle dit à son mari :
— Calixte a bien tort de prêter son manteau au petit Desloges... Je l'ai rencontré tantôt, monsieur se promenait avec; on aurait dit un épicier en gros; — il le jette sur les chaises, il le laisse traîner que cela fait pitié. — Le pauvre manteau ne tardera pas à être oonsommé. Et c'est bien pour faire de l'embarras, car il ne faisait pas froid. — J'avais envie de le lui arracher de dessus les épaules, surtout quand il a eu l'aplomb de médire : «il faut qu'un manteau fasse son métier; il perdra un peu de lustre, mais il me garantira de la pluie. » Ce n'est pas assez qu'on use à deux le mmteau de Calixte, il faut encore l'abîmer de pluie ef. di poussière.
M. Seeburg vint un matin frapper chez Raoul.
— Je n'apporte ni habits ni mémoire, dit-il, c'est une petite visite d'amitié que je vous fais. Le hasard m'a fait entrer dans votre maison, et je n'ai pas voulu en sortir sans monter vous dire bonjour.
— Avez-vous ici quelque client? demanda Raoul, — en ce cas je souhaite que ce soit une meilleure pratique que moi. — M. Seeburg parut ne pas comprendre celte question, qui avait pour but de rendre un peu de leur vérité aux relations qui existaient entre lui et Raoul Desloges, et que le mot de visite d'amitié paraissait tendre à déplacer complètement; il ne vit que le sens littéral de la phrase, et il répondit : — Non... la dernière fois que je suis venu, j'ai aperçu un appartement à louer, et comme j'en cherche un, je suis venu voir celui-ci.
— Vous déménagez?
— Pas tout à fait... Je garderai là-bas mes ateliers... Je veux avoir mon logement aileurs... L'éducation que je donne à mes enfants ne les rend pas propres à vivre au milieu des ouvriers; les connaissances que j'ai et que je fais tous les jours ne peuvent venir chez un tailleur. — Quand mon logement sera séparé de mes ateliers, — je serai , pour ceux qui le voudront bien, M. Seeburg, bourgeois à son aise, ou tout au napins un
estimable négociant, —vogue qui ne peut subsister quand on est dans une maison au-dessus de laquelle on a vu en lettres d'or grandes comme un enfant :
SEEBURG, TAILLEUR.
Mais le logement que j'ai vu ici ne me convient pas, — il y aurait trop de dépenses à y faire pour le rendre habitable. — Adieu... h tantôt.
A l'heure de la leçon, Raoul apprit que le propriétaire de la maison était allé trouver M. Seeburg et lui avait offert de partager les dépenses qu'entraîneraient les réparations de l'appartement qu'avait vu M. Seeburg.
— Ils avaient pris rendez-vous pour le lendemain à l'appartement, où devait se trouver également l'architecte et le peintre qui feraient un devis approximatif de ces dépenses.
— Nous allons donc demeurer dans la môme maison? dit Esther à Raoul.
— Monsieur Besloges, dit le père, nous irons là-bas le matin, — et si vous voulez, vous reviendrez ici avec nous pour la leçon d'Alfred et d'Esther; — Esther viendra voir le logement avec moi. — En effet, le lendemain matin, Esther et son père trouvèrent arrivés avant eux le propriétaire, son architecte, et le père Mandron. — On discuta, — et on finit par s'arranger.
— Dès le lendemain il fut convenu qu'on rue! I rait les ouvriers en train. Le père Mandron resta avec l'architecte pour examiner ensemble certains détails; M. Seeburg dit à Raoul: — Monsieur Desloges, j'ai deux petite*
RAOUL m
courses à faire dans le quartier, voulez-vous ramener Esther à la maison? Puis il le? quitta sans attendre de réponse. Raoul offrit le bras à Esther; — elle était la plus heureuse fille du monde ; mais elle voulait faire dire à Raoul qu'il était également heureux de ie hasard. — Monsieur Desloges, lui dit-elle, vous paraisse." contrarié; si cela vous dérange, je vais rappeler m'.n père. Raoul répondit poliment. — Esther s'appuya un peu plus sur son bras. — Comme ils faisaient les premier." pas dans la rue, Raoul vit passer la tante Desfossés, donnant la main à son enfant; il salua en rougissant, madame Desfossés répondit par un petit salut et un regard moitié ironique, moitié sérieux. Raoul n'était pas remis de son trouble, lorsque Calixte l'aborda, — 11 salua mademoiselle Seeburg, — et dit à son camarade:— J'allais chez toi, — prendre ïe manteau, ajoulat-ii plus bas,
— Demande la clef au porîier, répondit Raoul,
A ce moment, le père Mandron, monté sur le dehors d'une fenêtre, aperçut son fils et fit entendre le terrible brrrrr...
Calixte reconnut le brrrrr paternel , et sans lever *a tête pour voir d'où il venait, il prit la fuite et tourna par la rue la plus proche.
Esther était fort bien mise, — et charmante de sa beauté et de son bonheur: — pour la première lois, Raoul ressentit quelque émotion auprès d'elle ; — il répondit presque à son insu à la légère pression du b^as de mademoiselle Seeburg.
— C'est fini, dit-elle, — dans trois semaines, —■ dnns
quinze jours peut-être nous serons voisins; — ditesmoi, monsieur Desloges, quand mon piano vous ennuiera, vous me le direz, n'est-ce pas?... et quand vous voudrez entendre un peu de musique, vous descendrez îe soir... je vous jouerai les airs que vous aimez. Quand on arriva à la maison, Esther ralentit le pas comme si slle eût voulu prolonger le temps pendant lequel elle devait s'appuyer ainsi sur Raoul. Pendant que celui-ci donna la leçon à Alfred, elle alla se déshabiller et revint ensuite reprendre sa place ordinaire. — Raoul leva une fois les yeux sur elle, leurs regards se rencontrèrent, et I tous deux frissonnèrent. — Lorsque vint le tour d'Esther d'écrire sous la dictée, elle apporta un petit cahier richement relié. — Qu'allez-vous me dicter, monsieur Desloges? demanda-t-elle.
— Mais, mademoiselle, la fin de ce que nous avon.i écrit hier, — cette lettre de madame de Sévigné...
— Ah ! dit-elle avec un accent plein de regret... alorc je n'ai pas besoin de ce cahier. — Raoul prit négligemment le volume des lettres de madame de Sévigné — et dicta. — Sa curiosité était vivement excitée par ce petit cahier relié sur lequel mademoiselle Seeburg n'avait pas voulu écrire... Tl profita d:un moment où la servante appela Esther pour lui faire une communication relative au ménage, pour jeter les yeux dans le cahier; — il ne contenait que les quelques vers de lui qu'il lui avait dictés. — Il remit le cahier à sa place, et quand elle revint il continua sa dictée, puis il partit avant le retour du tailleur.
— Quelques jours après, M. Seeburg alla voir où
en étaient ies travaux à son nouvel appartement : — M. Mandron n'y était pas, il s'informa de son adresse,
— pensant y aller dans ses œurses. — En effet, ï\ ne tarda pas à arriver dans la rue indiquée, et comme il cherchait le numéro, ses yeux furent frappés par unt enseigne sur laquelle étaient écrits ces mots en lettres colossales :
MANDRON, peintre en décors, —fait h lettre et l'attribut.
Il trouva M. Mandron chez lui et lui expliqua quelques changements qu'il avait résolus.
— Je connais quelqu'un de votre nom, dit M. Seeburg,
— un de mes clients.
— Je n'ai que deux personnes de mon nom, dit ie père Mandron : mon frère, qui est portier ici, — et mon fils, qui est avocat.
— Ce n'est pas un de vos parents, dit M. Seeburg, c'estM. le comte Mandron que j'ai l'honneur d'habiller.
La conversation en resta là. Le nouveau logement était prêt, lorsque le propriétaire de celui dont M. Seeburg voulait sous-louer la partie qui lui devenait inutile éleva quelques difficultés, et prétendit que M. Seeburg n'avait pas le droit de sous-louer. — A quelques jours de là, — M. Mandron envoya son frère le portier à la recherche de Calixte, auquel il avait à parler pour affaires urgentes. L'oncle vint à la demeure de son neveu et lui transmit la commission dont il était chargé, puis il s'en alla. Calixte s'habilla et ne tarda pas à descendre pour se rendre chez son père. — Il fut prodigieusement
444 RAOLL
contrarié de voir son oncle installé dans la loge de son confrère le portier de sa maison. Il ouvrit la loge e^i voyant partir son neveu et lui dit : — Ah çà ! tu vas arriver avant moi ! — Calixte ne répondit pas et doubla le pas. — L'oncle Mandron donna la main à son confrère et se mit en route également, mais il perdit bientôt l'espoir de rejoindre Calixte, auquel son but n'avait pas échappé, et qui faisait force de jambes pour éviter l'honneur de sa société. — L'oncle se vit promptement distancé et reprit son pas ordinaire, après s'être arrêté un moment chez le marchand de vins du coin. Calixte n'était rien moins que flatté de penser que le portier Mandron avait révélé à son portier à lui, comte Mandron, qu'il était l'oncle de ce noble locataire. — Il com- H:ença à méditer un changement de résidence pour retrouver sa considération, sinon détruite, du moins fort amoindrie par cet incident. — Il trouva le père Mandron qui l'attendait avec impatience.
— Il faut que je sorte, dit-il à son fils. — On vient de me faire demander dans une maison à deux pas d'ici; — mais voici de quoi il s'agit : un monsieur pour gui je travaille a en ce moment un procès qui l'embarrasse beaucoup ; il a appris que tu es avocat et il veut te consulter. -- C'est une bonne aubaine que je n'ai pas voulu laisser échapper, — j'ai pris rendez-vous avec lui pour ce matin, il va venir, — je reviendrai peut-être avant lui; mais enfin, si je ne suis pas là, lu '„ recevras; il t'expliquera son affaire: — c'est un t.camencement de clientèle. En tout cas, ne t'en va pas t\ûnt que je sois revenu.
Calixte resté seul se dit : — Quelle diable d'idée mon père a-t-il eue de me chercher ainsi des causes et des procès! — Que vais-je dire à ce brave homme ! Si ce n'est pas tout à fait un idiot, il verra bien vite que je ne suis rien et que je ne suis pas plus avocat que lui. — Je n'ai qu'un parti à prendre, c'est de m'en aller; je dirai à mon père, à notre première rencontre, que j'ai attendu très-longtemps. — Je vais, en passant, prier l'oncle Mandron de ne pas me démentir; il dira à mon père que je pars à l'instant, et lui demandera s'il ne m'a pas rencontré.
Calixte remet son chapeau et ouvre la porte pour sortir, — mais à ce moment on sonnait à la même porte, — et il se trouve face à face avec le tailleur Seeburg. — Calixte s'empourpre visiblement, — cependant il dit :
—Vous ici, monsieur Seeburg, et que diable y venezvous faire?
— Je viens chez l'artiste. — Et vous?
— Moi aussi, dit Calixte se rassurant un peu, c'est pour un cabriolet qu'il doit me repeindre...
— Ah ! très bien !
— Est-ce qu'il travaille pour vous, monsieur Seeburg?
— Oui... mais ce n'est pas pour cela que je viens.
— Ah!... c'est peut-être vous qui travaillez pour lai?
— Non, dit avec une moue dédaigneuse le père d'Esther; — non.,, c'est pour un procès que j'ai avec mon propriétaire, qui nie fait une mauvaise chicano, et comme l'artiste m'a dit que son fils était avocat, jo viens le consulter.
146 RAUl'L
— Ah! très-bien...
— C'est très-singulier que je vous rencontre ici monsieur le comte... justement chez ce brave homm^ qui s'appelle comme vous...
— Ah!... oui... c'est juste... c'est justement à cause de cela que je le fais travailler... cela fait rire mes amis. Il n'est pas ici, — et je ne l'attendrai pas plusf longtemps... Si j'ai un conseil à vous donner, monsieur Seeburg, c'est de faire comme moi... Je n'ai pas! grande confiance, à vous parler franchement, dans cet avocat fils de peintre en bâtiment.
— C'est égal, je verrai toujours bien ce qu'il me dira.
— Alors, vous restez?
— Oui, monsieur le comte.
— Eh bien, au revoir, je m'en vais... Ah! — à propos, monsieur Seeburg, ne dites pas à ce pauvre diable de Mandron que je suis venu ici; — je veux voir ce qu'il me dira. — Je gage qu'il me racontera toutes sortes de mensonges; qu'il me dira que mon cabriolet est presque fini, — et je viens de voir dans sa cour qu'il n'est pas commencé. — Adieu, monsieur Seeburg.
Et Calixte s'enfuit sans écouter son oncle, qui, au moment où il passe devant la loge, lui crie : — Eh bien ! tu ne me dis pas adieu seulement?
Le père Mandron ne tarda pas à. rentrer et monta quatre à quatre sans parler à son frère. — Il trouva M. Seeburg seul. — Eh quoi! mon fils n'est pas avec vous?
— Non.
KAOUL 147
— Comment! je l'avais laissé ici à vous attendre...
— Je ne l'ai pas vu.
— Comment êtes-vous entré?
— Il y avait ici un monsieur qui sortait et qui in 'a uivert.
— Eh bien ! ce monsieur était mon fils,
— Non,
— Je vous assure que si.
— Mais non, — c'est quelqu'un que je connais par» faitcment, — et... qui venait pour un cabriolet... c'est un client à moi... qui m'a recommandé de ne pas vous dire qu'il était venu, — parce qu'il veut voir si vous lui ferez des mensonges. — Il paraît, mon gaillard, que vous ne vous en privez pas dans l'occasion...
— Comment... un cabriolet... Je n'ai de cabriolet en train pour personne.
— Cherchez bien...
— Je ne vois pas.
— C'est un nom que vous connaissez bien, pourtant...
— Attendez, je vais savoir qui c'est. — ■ Il ouvre la porte et appelle : — Ohé, Mandron! — Ohé, Clément! brrr.
— Ce n'est pas la peine d'appeler... Je veux parler di comte Mandron, pour lequel vous avez un cabriolet à peindre.
— Mais, je vous le dis, monsieur, sachez que je n'ai pas de cabriolet à peindre, et j'ajoute que je ne connais pas de comte Mandron. — Je ne sais au monde de
Mandron que moi qui vous parle, — mon animal de fils, auquel j'avais dit de vous attendre ici, — et mon frère Clément Mandron que voici.
— Je sais pourtant bien ce que je vous dis.
— Écoute Clément, est-il venu quelqu'un depuis ce matin?
— Personne que monsieur que voilà et mon neveu Calixte.
— Personne d'autres ?
— Personne.
— Mais, monsieur Clément, dix minutes après mon arrivée, il est sorti nn monsieur.
— Oui, certainement
— Tu l'as vu?
— Oui, bien sûr.
— Et tu ne le dis pas?
— Au contraire, je l'ai dit au commencement.
— Pardon, monsieur Clément. Vous avez dit, au contraire, qu'il n'était venu que deux personaes.
— Oui.
— M. Mandron fils et moi.
— Je le dis encore.
— Mais ^e monsieur?
— Oui, ce monsieur? demande également le peintre.
— Eh bien ! ce monsieur, je vous l'ai dit, c'est mon neveu Calixte.
- Mais je vous dis, continua M. Seeburg, que je le connais parfaitement, c'est un de mes clients. Il y a je ne sais combien de temps que je l'habille, c'est M. le comte Mandron.
— C'est mon neveu et le fils de mon frère, c'est Calixle Mandron.
— Un grand blond?
— Oui.
— Du reste, ajouta Clément, son portier, avec lequel j'ai jasé un brin ce matin, l'appelle aussi le comte Mandron.
— Ah! le brigand ! s'écria le père Mandron.
— Mais, monsieur Mandron, je suppose encore qu'il y a quelque erreur; il m'a dit en parlant de vous : — La ressemblance de nom est singulière ; c'est en partie pour cela que je fais travailler ce pauvre diable de Mandron.
— Pauvre diable, en effet! s'écria le père Mandron; pauvre diable, qui travaille en mercenaire, — au soleil et à la pluie, — qui risque sa vie chaque jour pour cent sous, — qui reste pauvre et misérable, qui demeure dans un grenier, — et tout cela depuis trentecinq ans! Pauvre diable, qui, depuis bientôt vingt ans, aurait pu se retirer dans un trou et vivre libre, riche et heureux, — du fruit de son travail et de son économie ! — Et tout cela pour un mécréant qui ne m'aime pas, qui ne me respecte pas, — qui me renie pour son père ! Pauvre diable est le mot ! — c'est mon nom, — en y ajoutant imbécile, — et aussi injuste et mauvais mari; — car j'ai condamné ma pauvre femme à la moitié de ma misère et de mes privations, — pour entretenir le luxe de ce scélérat — et lui donner une poil brillante dans le monde! — Je le renie à mon
tour pour mon fils; — c'est Mandrin qu'il s'appelle, et
non pas Mandron! — A compter d'aujourd'hui, je ne travaille plus pour lui, — mon frère ne sera plus portier, — ma femme ne sera plus une pauvre femme ma! nourrie et mal vêtue, sans distractions et sans plaisirs-, — et moi je ne serai plus un pauvre diable, — comme il dit, — un pauvre mercenaire !
— Et vous ferez bien, dit M. Seeburg; il faut payer ses dettes et ensuite ne plus s'occuper de iui. Mais je n'en reviens pas !
— J'ai de quoi vivre avec ma femme et mon frère Clément. — Nous quitterons Paris sous huit jours, et il n'entendra plus parler de nous... il n'aura plus un sou...
— Ce serait une folie, dit M. Seeburg, de lui rien donner après ce dernier sacrifice.
— Quel sacrifice? demanda Mandron.
— Le payement de ses dettes, dit M. Seeburg.
— Je ne paye plus rien, dit Mandron, j'ai trop payé jusqu'ici,
— Cependant, les dettes...
— Ce n'est pas à moi qu'on a fait crédit, n'est-ce pas? puisqu'on ne me connaissait pas, puisqu'il me renie, puisqu'il m'appelle un pauvre diable, — eh bien, que les imbéciles qui lui ont prêté s'adressent à hiil
— C'est que je puis un de ces imbéciles.
— Tact pis pour vous... Vous lui avez prêté de l'ar gent?
— Non. Je suis tailleur... c'est moi qui l'habille.
— Ah ! bien, il ne peut pas vous devoir grand'chose;
RAOL'L i5i
il n'y a pas six semaines que je vous ai payé près de quatre cents francs.
— Vous rêvez mon brave homme, — je n'ai jamais reçu d'argent de monsieur le comte... je veux dire de votre brigand de fils...
— Monsieur, je veux bien appeler mon fils brigand, mais j'e ne permets à personne d'en faire autant devant moi. — Est-ce que vous ne lai avez pas fait, il y a deux ou trois mois, un manteau et un habit?
— Oui, malheureusement.
— Eh bien! c'est pour payer cet habit et ce manteau que je lui ai donné quatre cents moins quelques francs, il y a cinq ou six semaines.
— Je n'ai pas vu un sou.
— Eh bien ! j'en apprends de belles!
— Monsieur Mandron, jereviendraivousvoir un autre jour, nous causerons de tout cela.
— Revenez si vous voulez, dit Mandron à la cantonade — quand M. Seeburg descend les escaliers, vous n'aurez pas un sou. — Oui, oui, nous allons nous en aller tous les trois; il a un bon état, il s'arrangera pou? vivre avec. — Il est avocat.
— Hélas! dit Clément Mandron, tu n'est pas au bout de tes peines, — j'ai causé ce matin avec le portier : — ton fils n'est pas plus avocat que toi et moi!