SUR UNE LETTRE INÉDITE DE RAPHIEL
Le savant bibliographe M. Pierre Deschamps a publié, dans le deuxième numéro de la Gazette des Beaux-Arts (15 janvier 1859), le fac-similé et la traduction d'une lettre inédite de Raphaël, qui se trouve dans la collection d'autographes de M. Ch.... Voici la copie textuelle de cette lettre :
« Ex™" mons°"' mio poy li debiti recomandationi in sua bona gratia quanto posso me recomando; Dio sa quanto dispiacer et dolor ho donare a V. E" il fastidio che li donc ma lo honor me morde et la nécessita grande in la qualemelrovo me forza donarli fastidio {deux mots illisibles). Prego V. E\" me habire [sic) per escusato et la supp'=" me facza gratia como e suo solito far per me servitor et che non ha stabilita de posser viver, et a V. Ex" torno a recomandar me.
« In Fiorenza, ali viii de julio.
«■ Di V. Ex".
« Humi"" et obedien™» servitore, « Raphaello. »
M. P. Deschamps a essayé de donner une traduction aussi littérale que possible de cette lettre :
« Mon très-excellent seigneur, après toutes les obligations que je vous dois, je me recommande de toutes mes forces à vos bonnes grâces : Dieu sait combien j'ai de déplaisir à causer tant d'enijuis à V. E., mais l'honneur me mord au cœur, et la nécessité grande en laquelle je me trouve me force cette fois encore de vous donner cette fatigue. Je prie V. E. de m'a-
voir pour excusa et la conjure de faire ce qu'elle a déjà fait si souvent : c'est que son serviteur et esclave soit assuré de pouvoir vivre. J'en reviens à me recommander à V. E.
« A Florence, le 8 juillet.
« De Votre Excellence,
« le très-humble et très-obéissant serviteur,
« Raphaël. »
Cette lettre ne contient pas un seul fait, pas un seul nom qui puisse se rattacher à ce que nous savons de la vie de Raphaël. Aurait-elle été écrite pendant le premier séjour du jeune peintre à Florence, en 1504, ou bien à l'époque de son second séjour dans cette ville, en 1508? (Voyez l'ouvrage de M. Passavant, t. I , pages 67 et 94.) A qui, d'ailleurs, peut-on supposer qu'elle fût adressée? Il y aurait matière à discuter longuement sur ces deux points.
Nous regrettons de n'avoir pas vu l'original pour nous prononcer sur son authenticité avec plus de connaissance de cause. Nous avouerons cependant que nous avons des doutes sérieux à cet égard. Quelques-uns de ces doutes sont fondés sur l'examen même du fac-similé. Par exemple, nous y lisons habire au lieu de havere, que Raphaël écrivait alors avère. (Voyez plus haut, dans l'Appendice, p. 497, le texte d'une autre lettre dont l'original existe à la Propagande de Rome.)
Mais, sans nous arrêter aux nombreuses observations graphiques et grammaticales que nous suggère à première vue le fac-similé publié dans la Gazette des Beaux-Arts , nous dirons seulement que l'objet même de cette lettre nous paraît en contradiction absolue avec la position du jeune peintre à Florence, soit en 1504, soit en 1508. Il alla d'abord dans cette ville pour se perfectionner dans ses études, avec une lettre de recommandation que la sœur du duc d'Urbin, Jeanne de La Rovère, lui avait donnée pour le gonfalonier de Florence , Pietro Soderini ; il retourna à Florence quatre ans plus tard, déjà estimé comme peintre et entouré de puissantes amitiés. Nous ne voyons nulle part qu'il ait été dans la nécessité d'implorer un secours d'argent pour pouvoir vivre, passer viver.
En un mot, nous ne reconnaissons dans cette lettre ni la main, ni le style, ni le caractère de Raphaël.
SUR UN PAYEMENT DE 32 DUCATS FAIT A RAPHAËL EN 15i7.
Une note du Catalogue des manuscrits de M. G. Libri {Catal. of the extraordinary collection ofsplendid manuscripts , etc. London, 1859, grand in-S") est venue tout récemment apporter un document nouveau pour l'histoire de Raphaël, mais nous sommes forcés de constater que le savant auteur de la note s'est tout à fait trompé dans le sens qu'il donne à ce document, tiré d'un recueil de Comptes originaux relatifs au pontificat de Léon X en 1517 et 1518. Voici ce qui se rapporte à Raphaël dans la note en question, page 131 du Catalogue : « One of the most important entries occurs in march 1518 recorded thus : Pagati a Raffael d'URBiNO, per l'opère DELIA LoGGiA, DucATi 32, showing that only 32 ducats were paid to the immortal Raffaelle for adorning the Loggia of the Vatican by the magnificent Pope, whilst in the identical record 100 ducats, are charged as given per dar la manda ai canton fer la festa délia Incoronatione , and 1 0 ducats to the courier who brought the news of the birth of the king of France's son. Although there in nothing to show that this sum was only a small payment on account , yet , for the honour of Léo X , we would fain believe it must hâve been so. »
Nous avons lieu d'être surpris qu'un savant aussi éclairé, aussi intelligent que M. Libri ait pu supposer un moment que le prix de 32 ducats payés à Raphaël par ordre du pape Léon X pouvait représenter la rémunération de son travail ou même d'une partie de son travail dans les Loges du Vatican. Il est certain que cet article des comptes ne concerne pas même les peintures des Loges, qu'on nommait cependant Loggia plutôt que Loggie à cette époque. Nous supposons qu'il faut lire ici Robbia au lieu de Loggia, et que le payement de 32 ducats se rapporte à quelque fourniture de terre cuite émaillée , dont Raphaël avait fait la commande au nom du pape. Dans tous les cas , on sait que Léon X payait très-largement les ouvrages de son peintre ordinaire, et que celui-ci n'avait qu'à terminer une toile pour qu'elle fût couverte d'or. Ce serait donc faire injure au pape comme à l'artiste que de voir dans cette misérable somme de 32 ducats le salaire du peintre des Loges.