‹ Raphaël (volume 2)Chapitre 17 sur 100 · LE COURONNEMENT DE LA VIERGE · texte numérisé non relu

LE COURONNEMENT DE LA VIERGE

d'école. Il a donc pris deux de ses jeunes condisciples; il les a assis et posés l'un vis-à-vis de l'autre, et il a dessiné d'après eux la charmante étude à la pointe d'argent de la collection Wicar. Ces deux adolescents, au visage imberbe et doux, en costume d'atelier, vêtus de chausses et de justaucorps collants, qui ne laissent rien perdre des formes élégantes de l'extrême jeunesse, se sont prêtés avec autant de bonne grâce que d'intelligence au service qu'on leur demandait. Non seulement leurs gestes sont naïfs et précis, mais leurs traits sont religieux et fervents. Celui qui sera la Vierge s'incline devant l'autre, un peu moins peut-être qu'il ne fera dans le tableau; il montre sa tête un peu trop de face encore : mais les bras sont placés comme ils doivent être; les mains sont jointes avec tout le respect qu'on peut leur demander; les jambes conserveront, sous la draperie du manteau, le mouvement qu'elles ont ici, et les pieds eux-mêmes, qui seront nus dans l'image idéale, garderont la position que leur a donnée le modèle vivant. De même rien ne sera changé au mouvement de la figure qui deviendra Jésus : le geste des bras, la fonction des mains, la position du corps et des jambes, tout est définitif; il suffira de redresser légèrement la tète, et de la dessiner un peu moins de profil. Ce simple croquis porte en lui déjà un parfum de virginité dont le charme est inexprimable. La nature y est interrogée avec tant de sincérité, qu'elle semble n'avoir rien voulu dérober à une curiosité si loyale. »

Ce profond respect de la nature est, on ne saurait trop le répéter, un des traits distinctifs du génie de Raphaël. Il le rattache aux Primitifs, aux quattrocentistes, alors que, sous tant d'autres rapports, le jeune Santi se montre à nous comme un artiste absolument dégagé de tout préjugé, ne connaissant d'autre loi que son goût. Avec quel amour, avec quel culte, ne copie-t-il pas jusqu'à la moindre fleur, la moindre touffe d'herbe! Vit-on jamais peintre plus enthousiaste des beautés de la création! Étant données sa prodigieuse facilité, sa mémoire impeccable, il eût bien vite pu se passer de modèle et créer de toutes pièces. Mais il ne cesse de prendre pour point de départ la réalité, et, commeun autre Antée, de renouveler ses forces en touchant le sol. Avant de composer ces figures, qui nous paraissent aujourd'hui encore le plus surprenant triomphe de l'idéal, ces Vierges rayonnantes de beauté, ces Christs tour à tour si majestueux ou si tendres, il fait poser devant lui le modèle vivant, dans le costume de l'époque, se rend exactement compte de la construction du corps, des lois du mouvement. Il dessine d'abord ses personnages d'après nature, avec leurs vêtements collants, leurs toques, leurs cheveux coupés court. Puis seulement il s'occupe d'arranger les draperies, de donner aux physionomies l'expression convenable, de composer, en un mot. Nous le verrons, dans la suite, faire des études d'après un squelette pour la figure de la Vierge destinée à la Mise ait tombeau.— Ces changements sont bien faits pour surprendre; ils nous révèlent chez l'artiste une puissance d'abstraction extraordinaire. Tandis que son crayon reproduit avec le soin le plus scrupuleux le modèle placé devant lui, il entre-

voit déjà la figure harmonieuse, divine, qui prendra place dans la composition définitive.

Mais revenons au Couronnement de la Vierge. Le tableau se compose de deux parties distinctes. L'une, en quelque sorte terrestre, comprend les apôtres rangés autour du tombeau de la Vierge, absolument comme dans les Assomptions. L'autre nous montre le Christ assis sur les nuages, au milieu d'une gloire d'anges, et posant une couronne sur la tète de sa mère. Plusieurs des apôtres lèvent les yeux et aperçoivent le couple divin placé au-dessus d'eux. Il n'en faut pas davantage pour relier les deux scènes et pour donner à la composition

une unité parfaite. Le moment représenté par Raphaël est celui où les apôtres sont arrivés devant le tombeau de Marie. Plusieurs d'entre eux s'aperçoivent avec émotion qu'il est vide; leurs regards plongent dans le sarcophage dans lequel les lis et les roses ont remplacé le corps de la Vierge. Tandis que les uns, et parmi eux saint Paul, sont absorbés par la surprise, les autres, notamment ceux qui sont placés aux deux extrémités, ainsi que saint Thomas tenant la ceinture de la Vierge, ont cherché dans les cieux l'explication du mystère. Leurs regards s'arrêtent avee une joie indicible sur le spectacle qui s'offre à eux.

Ce n'était pas, à coup sûr, une tâche facile pour un adepce de l'École ombrienne que de rendre avec l'énergie et la précision nécessaires l'impression produite par ce spectacle sur tous ces hommes d'origine et d'âge si divers, que de traduire douze fois, sur douze physionomies différentes, et sans se répéter, un sentiment en quelque sorte identique. Un tel problème exigeait une puissance dramatique que l'on n'était pas en droit d'attendre d'un jeune homme de vingt ans. Le Pérugin lui-même n'était jamais parvenu, dans ses Ascensions ou Assomptions, à triompher complètement de ces difficultés, presque insurmontables pour une nature contemplative comme la sienne. Est -il surprenant que dans l'œuvre de son élève nous rencontrions encore des traces d'hésitation, d'inexpérience? Chez plusieurs des apôtres, l'admiration ou la ferveur, quel que soit le nom que l'on donne à ce sentiment, n'est que faiblement rendue; c'est ainsi que l'on chercherait en vain à définir l'expression de la figure des deux disciples

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