LE MARIAGE DE LA VIERGE
coloris ambré, chaud, presque puissant. Quoique le caractère général en soit encore péruginesque, les velléités d'indépendance éclatent en maint endroit; on y reconnaît surtout un esprit plus vigoureux, un style plus vibrant. Tout d'ailleurs n'est pas égal dans cette composition : si, dans le corps du Christ, le modelé est d'une sûreté et d'une noblesse parfaites, dans la figure de la Vierge il a quelque chose de maniéré, presque de mesquin; la position de la jambe droite, disgracieusement pliée, prête particulièrement à la critique. Les traits de Madeleine, agenouillée au pied de la croix, sont loin aussi de satisfaire; le menton trop pointu, les mâchoires trop proéminentes, montrent que Raphaël v a copié un des types courants de l'Ecole du Pérugin, au lieu de consulter directement la nature. Enfin, si les mains sont dessinées avec infiniment de science et de goût, on remarque dans la structure des pieds et surtout dans la manière dont ils sont posés, des traces d'inexpérience, ou plutôt des réminiscences fâcheuses de l'Ecole péruginesque. Le coloris, comme je l'ai dit, se distingue par la vigueur; Raphaël n'a pas reculé devant les oppositions de tons les plus tranchées.
Nous aurons à tout instant l'occasion de montrer combien des sujets tels que la Crucifixion convenaient peu à la nature du génie de Raphaël. Autant on constate chez lui d'inspiration, d'élan, toutes les fois qu'il doit représenter la grâce, la beauté, autant il montre d'indécision en présence de la passion ou de la douleur, du moins pendant cette première période. On dirait que l'idée du mal, de la souffrance, ne pouvait trouver place dans cette âme éthérée. Le rôle de Michel-Ange était d'étonner, d'épouvanter par le spectacle des tortures morales et physiques. Raphaël ne savait et ne devait être que l'interprète des sentiments calmes et purs. Toutes les fois qu'il essaya de forcer son talent, il échoua, et nous ne ferons même pas exception ici pour la Mise an tombeau, qui, malgré des beautés du premier ordre, sent trop l'effort. Est-il nécessaire d'ajouter, après ce qui vient d'être dit, que dans le Christ en croix l'impression dominante est celle d'une douce résignation ? On y chercherait en vain la douleur poignante que Giotto, Mantègne, et, sans remonter si loin, Signorelli, savaient mettre dans leurs compositions.
Nous arrivons au plus important, et sans doute aussi au dernier en date des tableaux exécutés à Città di Castello, le SposaJi^io ou Mariage de la Vierge (i5û4, aujourd'hui au musée de Brera, à Milan).
On a raison, toutes les fois que l'on étudie le Sposali'io de Raphaël, d'évoquer le souvenir de celui du Pérugin conservé au musée de Caen. Ce rapprochement est à la fois justifié par les relations de l'élève avec le maître, et par une ressemblance, au premier abord frappante, entre les deux compositions. Mais, à notre avis, les mots de répétition et de copie, appliqués au Sposali^io de i5o4, manquent absolument d'exactitude. Raphaël n'a pas plus répété ou copié l'œuvre de son maître que celui-ci n'a copié le Mariage de la Vierge de ses prédécesseurs.
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Examinons d'ailleurs, sans parti pris, les deux tableaux. Dans celui du Pérugin (revendiqué en ces derniers temps en faveur du Spagna), on est frappé tout d'abord de la lourdeur, de la raideur du groupe central. Le grand prêtre manque de dignité, saint Joseph de jeunesse, Marie de grâce. Attitudes, gestes, expression, draperies, tout est pauvre et maniéré. Le Pérugin n'a pas été plus
ÉTUDE POUR UN DES PERSONNAGES DU COURONNEMENT DE SAINT NICOLAS DE TOLENTINO
(Musée Wicar.)
heureux dans les figures accessoires. Prises individuellement, elles manquent de caractère ; considérées dans leur ensemble, elles ne satisfont pas aux lois du groupement : chacune d'elles regarde d'un autre côté, sans avoir l'air de s'intéresser à la scène principale.
Autant de défauts chez le maître, autant de qualités chez l'élève. Ou plutôt c'est par la comparaison de l'œuvre, si supérieure à tous égards, de Raphaël avec celle du Pérugin, que nous découvrons des défauts là où, sans ce parallèle, nous n'eussions peut-être reconnu que les mérites propres au vieux chef de
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LE MARIAGE DE LA VIERGE (Musée de Brera, à Milan.)
l'École ombrienne. Quelle candeur et quelle modestie dans la figure de la Vierge ! Le mouvement par lequel elle présente sa main au grand prêtre suffirait à lui seul pour montrer que nous avons affaire à un peintre de race, observateur et poète. Les compagnes de Marie sont les dignes sœurs de ces Florentines dont Domenico Ghirlandajo a peuplé le chœur de « Santa-Maria Novella ». Leur élégance, leur distinction ne sont pas moindres. Il n'y a plus rien d'ombrien dans ce groupe si vivant et si pittoresque. Par contre, l'influence de l'Ecole se fait encore sentir dans les figures des rivaux de saint Joseph : les têtes n'ont ni assez de fermeté ni assez de caractère. C'est que Raphaël, par tempérament autant que par éducation, est arrivé à l'expression de la beauté féminine longtemps avant de savoir traduire les qualités propres à l'homme, la force et la fierté. Il semble être venu au monde pour peindre des madones et des anges. Ainsi, dès ses premiers essais, se révèle la profonde opposition entre son génie et celui de son rival Michel-Ange, dont les femmes, lorsqu'il lui arrive, par exception, d'en représenter, ont toujours quelque chose de viril. La nature se plaît à de pareils contrastes.
Le fond du Sposali~io mérite une mention spéciale. Ici encore tout paraît imité du Pérugin, et tout cependant est original. Il n'y a que les artistes supérieurs qui sachent imiter ainsi, avec la certitude de résoudre des problèmes à peine entrevus par leurs prédécesseurs. Oui, on peut l'affirmer, Raphaël a triomphé ici de tous les obstacles. Le paysage, vaste et inondé de lumière, est d'un charme indicible; un temple polygone, que l'architecte le plus savant n'eût pas désavoué, a pris la place de l'édifice encore hybride du Pérugin : ce temple est un chefd'œuvre de goût, d'élégance; il nous montre la parenté intellectuelle de Raphaël avec son illustre compatriote Bramante.
Le jeune artiste était fier de son œuvre, et il avait raison de l'être. Aussi, tandis que jusqu'alors il avait modestement dissimulé ses initiales ou sa signature, inscrivit-il bravement sur la ftçade de l'édifice ces simples mots, si bien faits pour frapper la foule surprise et ravie, qui se pressait devant le nouveau tableau d'autel de l'église Saint-François : Raphaël Vvbinas MDIIII.
TKTK DE CAVALIER [FRÀGMÉNTJ (Académie do Venise.)
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