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Raphaël

La Ville d'Urbin et la Dynastie des Montefeltro. — Giovanni Santi : ses Peintures et ses Poésies. — Naissance de Raphaël. — Premières Impressions et Premières Études. — Départ de Raphaël pour Pérouse.

u milieu des Apennins, près du point d'intersection de la Toscane et de l'Ombrie, s'étend le petit duché d'Urbin, patrie du plus grand des L 1A. architectes, du plus grand des peintres et du plus grand des musiciens d'Italie : Bramante, Raphaël et Rossini. Peu de contrées sont aussi riches en beautés pittoresques, non moins qu'en brusques et .saisissants contrastes : des collines fertiles et riantes y alternent avec des montagnes abruptes; tantôt des pics aux silhouettes bizarres bornent de tous côtés l'horizon, tantôt le regard plane librement sur l'immense panorama de l'Adriatique..

En quittant la station de Pesaro, la diligence qui dessert Urbin (ilfaut environ cinq heures pour franchir la distance entre les deux- villes)- suit d'abord une belle route se développant régulièrement dans une plaine fertile, cultivée avec .soin. Supposons-nous au mois de septembre; l'air est d'une pureté admirable, le ciel radieux; les mûriers portent une seconde pousse de feuilles, aussi fraîche, aussi brillante que celle du printemps. Peu à peu, le paysage s'accentue et devient plus rude, la route plus escarpée ; aux villes succèdent des chaumières

misérables; aux champs de maïs, des rochers dénudés. On monte, on monte toujours. Longtemps avant que le regard découvre la ville, juchée sur le sommet de la montagne dont nous contournons les flancs, le son des cloches sonnant à toute volée (c'est la veille d'une fête) arrive jusqu'à nous, et, se mêlant aux graves et sereines impressions du crépuscule, nous remplit d'une sorte d'émotion religieuse! Aussi bien, pour quiconque professe le culte du beau, est-il un pèlerinage plus digne de vénération que la patrie de Raphaël !

La diligence s'arrête à l'entrée de la ville, sur la petite place qui s'étend devant l'ancien palais ducal. D'un côté, les lignes fières et imposantes, les tourelles et les loges de ce chef-d'œuvre de la Première Renaissance; en contre -bas, un viaduc aux formes monumentales, qui relie les deux monticules sur lesquels est construite Urbin ; puis, du côté opposé, quelques maisons disséminées au pied d'une hauteur boisée dont les ruines de l'ancienne citadelle, des murs et des bastions, couronnent le sommet. Plus loin, cà perte de vue, une double ou triple enceinte de montagnes, les unes stériles et nues, les autres couvertes d'une végétation sombre, que réchauffent les derniers rayons du soleil couchant. Abstraction faite de quelques remaniements partiels, — reconstruction de la cathédrale, construction d'un théâtre, etc., — Urbin est restée une ville du moyen âge, avec ses mille accidents de terrain et ses mille surprises, ses rues étroites et tortueuses, aux pentes rapides, ses maisons en briques, surplombant fièrement comme une citadelle, ou noyées dans des bas-fonds. Çà et là, un jardin ou une promenade, dont la végétation mêle une note d'une fraîcheur exquise aux souvenirs vénérés du passé.

Perdue comme elle l'est au milieu des montagnes, hors des voies de communication modernes, sans industrie et sans commerce, la population est réduite à vivre de l'exploitation des campagnes voisines et d'un petit trafic de détail avec les paysans des environs. Mais, malgré une pauvreté amère, elle a conservé sa douceur, sa courtoisie, son patriotisme. L'ccAccademia reale Raffaello», luxueusement installée dans le palais ducal, l'École royale des Beaux-Arts, un jardin botanique, des établissements d'instruction de toute sorte, rendent un éloquent témoignage de ses efforts. En regardant ces bonnes figures franches et avenantes, expressives et sympathiques, plutôt que régulières et belles, on se prend à songer au divin jeune homme qui parut dans ces régions, il y a quelque quatre cents ans, avec sa taille élancée, un peu frêle, sa démarche un peu gauche, son teint olivâtre et sa bouche d'une douceur exquise, ses yeux si tendres et si brillants.... Serait-ce l'effet du hasard, si au sein d'une race chez laquelle la bonté, l'aménité, la distinction, dominent, naissent ces grands enchanteurs, ces grands harmonistes, qui s'appellent Bramante, Raphaël, Rossini !

La merveille d'Urbin et des bords de l'Adriatique, c'est le palais des Montefeltro, construit, dans la seconde moitié du xve siècle, par l'architecte dalmate Luciano da Laurana, achevé par le Siennois Francesco di Giorgio Martini, qui s'adjoignit peut-être l'architecte-ingénieur florentin ■ Baccio Pontelli. Quelle

LES MONTEEELTRO. 3

que soit la richesse de la décoration intérieure, on l'oublie devant la noblesse et la pureté des lignes générales, devant le charme et le rythme presque musical de ces colonnes, de ces arcades, de ces frises si harmonieusement mariées les unes aux autres, de ces profils d'une souveraine élégance. Qui pourrait calculer l'influence exercée par un tel chef-d'œuvre sur Bramante et sur Raphaël !

Le palais ducal nous ramène par une transition naturelle à notre sujet, c'est-à-dire à l'histoire d'Urbin vers l'époque de la naissance de Raphaël.

Dans la seconde moitié du xv° siècle, le duché d'Urbin était gouverné par une dynastie aussi vaillante qu'éclairée, les Montefeltro. Le duc Frédéric, qui mourut en 1482, une année avant la naissance de Raphaël, avait étonné toute l'Italie par ses exploits et par sa magnificence. C'était un capitaine de premier ordre, digne élève de Piccinino, et adversaire presque toujours heureux de cet odieux Sigismond Malatesta que l'exécration publique avait surnommé l'ennemi de Dieu et des hommes. Les Montefeltro, il ne faut pas se le dissimuler, faisaient profession de vendre leur épée au plus offrant ; c'étaient des « condottieri » dans toute l'acception du terme. (Ce fut un véritable euphémisme que le titre de gonfalonier général de l'Eglise, décerné plus tard par le pape Jules II au fils de Frédéric.) Mais personne n'apportait dans ses engagements plus de loyauté, plus de dignité, d'esprit de suite. Frédéric surtout alliait un caractère chevaleresque aux plus rares aptitudes militaires. Aussi sa cour devint-elle le rendez-vous de tous les jeunes nobles italiens qui désiraient se perfectionner dans le métier des armes, en même temps que dans les connaissances nécessaires aux hommes d'Etat.

Mais c'est surtout par la protection accordée aux lettres et aux arts que Frédéric d'Urbin a bien mérité de son siècle et de la postérité. On était dans l'âge d'or de la Renaissance. Après une longue éclipse, l'antiquité classique reparaissait aux yeux de tous, jeune, radieuse, parée de son éternelle beauté. Guerriers et diplomates, banquiers et prélats se sentirent frappés d'admiration. Princes et républiques rivalisèrent d'ardeur pour rétablir dans ses droits la déesse que l'on croyait morte et qui n'était qu'endormie. Quelque vrai, quelque profond que fût cet enthousiasme, quelque passionné que fût cet entraînement, il n'eut toutefois, au début, rien d'exclusif. Bien plus, on serait tenté de croire qu'il développa partout la faculté de sentir, de comprendre, d'admirer, même les productions les plus opposées au génie antique. Si nous parcourons le catalogue des bibliothèques formées à Urbin, à Florence, à Rome, à Pavie, àNaples, nous sommes frappés de la large proportion dans laquelle leurs possesseurs associaient l'antiquité chrétienne, et même le moyen âge, à l'antiquité païenne. Dante et Pétrarque ne cessèrent de briller à côté d'Homère et de Virgile ; Aristote et Cicéron coudoyèrent les Pères de l'Eglise. Dans les arts, même tolérance. Pas un Giotto ne fut effacé pour faire place à des peintures plus conformes au goût du jour; le triomphe d'un nouveau style d'architecture n'entraîna la démo-

lition d'aucune cathédrale gothique. Loin donc d'amener une brusque rupture avec le passé, la Première Renaissance fut toute de conciliation. Son programme consistait, non pas à détruire pour créer, mais à prendre pour point de départ l'antiquité classique, et à favoriser ainsi l'expansion de tous les sentiments nobles et généreux. Le jour où la Renaissance proscrivit tout ce qui était placé, tout ce qui s'était développé en dehors de l'antiquité, elle tua les aspirations nationales et se condamna à la stérilité. L'histoire de l'art italien, à partir de la seconde moitié du XVIe siècle, et — pourquoi ne pas prononcer le mot? — sa longue et douloureuse agonie depuis ce moment, sont là pour nous apprendre ce qu'a coûté une pareille étroitesse d'esprit.

Par la sincérité de ses convictions, par la grandeur de ses sacrifices, Frédéric de Montefeltro a marqué sa place à côté des deux plus nobles champions de cette Première Renaissance, dont nous venons d'esquisser le programme, le pape Nicolas V et le roi Alphonse V de Naples. Rio, dans son ouvrage, infiniment trop systématique, sur l'art chrétien, n'a pas eu tort d'élever le prince urbinate au-dessus des Médicis : Frédéric l'emporte sur eux par son désintéressement. On a de la peine à se figurer que les encouragements prodigués aux idées nouvelles par ces banquiers si pressés d'asservir leur patrie fussent exempts de calcul. Mais lui, le héros populaire, qu'avait-il besoin de recourir à de pareils artifices pour conquérir l'affection de ses sujets? C'était du plus profond de leur cœur que les citoyens d'Urbin lui criaient en le rencontrant : Que Dieu te conserve, seigneur ! « Dio ti mantenga, signore ! »

Le biographe de Frédéric, le libraire Vespasiano de' Bisticci, rapporte des preuves éloquentes de son amour pour la littérature, les sciences, les arts. Il nous montre son héros consacrant des sommes énormes, 3oooo ducats d'or, à la création d'une bibliothèque. Fait digne de remarque : Frédéric partageait les préjugés de bon nombre de ses contemporains contre l'imprimerie, dont les productions commençaient à se répandre en Italie ; il se serait cru déshonoré en donnant place sur ses rayons à des ouvrages imprimés. De magnifiques reliures couvraient ses manuscrits, qui forment aujourd'hui, à la Vaticane, un fonds spécial. Bien différent en cela de beaucoup d'autres bibliophiles, Frédéric ne se bornait pas à garnir ses vitrines, sans jamais y toucher, de volumes rares et précieux; il les lisait ou se les faisait lire. Tantôt il écoutait avec la plus grande attention la lecture des Vies de Plutarque, tantôt celle des œuvres de Xénophon, comme lui capitaine et savant. Il prenait un plaisir tout particulier à étudier Aristote, dont les traités sont si propres à inspirer à un souverain les principes d'après lesquels il doit gouverner ses États. Les lectures n'étaient même pas suspendues pendant les repas. L'éclectisme de Frédéric se révéla dans le choix des portraits de philosophes, de poètes, de savants, de prophètes ou de Pères de l'Eglise dont il fit orner sa bibliothèque et dont une partie est venue échouer au musée du Louvre.

L'intérêt que le duc témoignait aux arts ne le cédait pas à son amour pour

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