LA NOUVELLE COUR D'URBIN
C'est dans l'intervalle compris entre les années 1604 et i5o8 que la société réunie au palais ducal d'Urbin fut le plus nombreuse, le plus choisie. Parmi ceux qui y brillaient au premier rang, on remarquait, vers i5o6, Julien de
SAINT MICHEL COMBATTANT LE DRAGON (Musée du Louvre.)
Médicis, fils de Laurent le Magnifique et frère du pape Léon X; les deux frères Fregoso de Gênes; César de Gonzague; le comte Louis de Canossa; le poète Pierre Bembo; Bernard Dovizio de Bibbiena, auteur de la plus ancienne comédie italienne, « la Calandra », jouée pour la première fois en i5o8; Bernard Accolti d'Arezzo, surnommé « l'Unico Aretino », chanteur célèbre; le sculpteur et médailleur romain Giovanni Cristoforo, qui se distingua tour à
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tour au service des Sforza et à celui de l'adorable Isabelle d'Esté, marquise de Mantoue, dont il a modelé la médaille; enfin le guerrier, le diplomate, le poète, auquel nous devons toutes ces révélations, l'ami de Raphaël, l'auteur, et c'est tout dire, du Courtisan, Balthazar Castiglione.
La plupart de ces personnages devaient arriver aux plus hautes positions comme capitaines, diplomates ou prélats. L'un deux, Julien de Médicis, fut placé un instant à la tête du gouvernement florentin; plus tard, son frère le nomma capitaine général de l'Église. Frà Giocondo lui dédia, en 1 5 1 3, la seconde édition de son Vilrnve; Léonard de Vinci lui servit de compagnon de voyage lorsqu'il se rendit à Rome, également en i5i3; Raphaël fit son portrait; Michel-Ange, son tombeau. Octavien Fregoso devint doge de Gênes; Frédéric Fregoso, Bibbiena et Pierre Bembo reçurent la pourpre cardinalice. Louis de Canossa, tour à tour nonce auprès de Louis XII et de François Ier, évêque de Bayeux, ambassadeur de François Ier près de la république de Venise, commanda plus tard à Raphaël le célèbre tableau du Musée de Madrid, connu sous le nom de la Perle; ce fut lui aussi qui fit construire à Vérone, sa ville natale, le beau palais des Canossa, chef-d'œuvre de San-Micheli. Nous passons sous silence les simples évêques ou archevêques, les généraux et les ambassadeurs : l'énumération serait trop longue. Par un de ces heureux hasards, si fréquents dans l'existence de Raphaël, il rencontrait ici encore des amis, des protecteurs destinés à briller avec lui sur cette scène par excellence, vers laquelle tendaient les efforts de l'Italie entière, la cour de Jules II et de Léon X.
L'historien de la cour d'Urbin, Balthazar Castiglione, nous a transmis, dans son Courtisan, le résumé de quelques-unes des mémorables discussions, véritables tournois poétiques, auxquelles prenaient part tous ces hommes si distingués. On y prêchait la morale la plus pure, la plus élevée, mais l'esthétique y était flottante. Dans les entretiens sur les beaux -arts, il y avait infiniment plus de déclamation que d'étude, le rhéteur l'emportait sur l'amateur. Castiglione, avouons-le, avait fort à faire, ainsi d'ailleurs que Raphaël, pour devenir cet arbitre du goût dont le jugement devait s'imposer, quelque dix ans plus tard, à Rome et à l'univers1.
La famille ducale d'Urbin avait témoigné trop d'intérêt à Giovanni Santi pour qu'elle ne reçût pas à bras ouverts son fils, rentré dans sa ville natale, sinon déjà célèbre, du moins déjà fort apprécié de tous ceux qui avaient eu l'occasion de suivre ses progrès. La lettre de recommandation que la sœur de Guidobaldo, la duchesse Jeanne délia Rovere, remit à Raphaël pour le gonfalonier perpétuel de Florence, Soderini, est une première preuve de cette sympathie ; on en trouve une autre dans le titre de « familier » (en d'autres
i. Vovez, sur Guidobaldo et Elisabeth, le curieux volume de MM. Luzio et Renier : Mantow e Urbino. Isàbeïïa d'Esté e Etisabctta Goii^aga. (Turin, i8q3, ainsi que mon article de la Nouvelle Revue, 1er février 1899.)