LE SAINT MICHEL
d'un coursier superbe; son armure même lui sert plutôt d'ornement que de défense. A quoi bon le bouclier à croix rouge sur champ blanc qui protège son bras gauche? Messager de la justice divine, il descend en volant des cieux et pose le pied sur le démon, qui se débat en vains efforts. Il n'a qu'à abaisser, pour mettre fin à ce combat inégal, le fer que brandit sa droite. Sa beauté, son calme, la lumière qui l'environne, ne nous montrent-ils pas, en effet, qu'il s'agit d'une victoire purement morale ? Pour accentuer encore le caractère surnaturel de la scène, l'artiste l'a placée au centre de l'enfer. Une chouette monstrueuse, des dragons hideux, des damnés, dévorés par des serpents ou succombant sous le poids de chapes de plomb, forment le cortège de Satan. Une ville en feu projette sur le fond de mystérieuses et sinistres lueurs \
La critique est heureuse de constater l'admiration professée par Raphaël pour l'auteur de la Divine Comédie, mais elle doit faire observer qu'ici, comme dans beaucoup d'autres circonstances, le poète a été loin d'exercer sur ses imitateurs une influence bienfaisante. Entendons-nous : il s'agit des artistes qui, comme Giotto, Orcagna et leur école, ont traduit en peinture les visions de Dante, surtout son Enfer, en s'attachant à la lettre même de ses descriptions, non à l'esprit qui anime ces pages sublimes. Ils sont arrivés ainsi à reproduire, avec une fidélité désespérante, les neuf cercles concentriques, à leur tour subdivisés en degrés, le Lucifer à triple gueule, les supplices les plus raffinés, sans se demander si ces conceptions avaient des racines suffisamment profondes dans les croyances populaires, ou bien si elles pouvaient former le point de départ d'une composition vraiment plastique. Ces emprunts, dont notre époque abuse, plus encore que le moyen cage, portent rarement bonheur. C'est une tâche ingrate que de s'ingénier à faire passer les idées ou les images du domaine de la littérature dans celui de l'art, surtout lorsqu'elles présentent un caractère aussi éminemment personnel, aussi compliqué que celles du poète florentin.
i . Ces figures bizarres sont empruntées à la description faite par Dante des supplices infligés aux hypocrites et aux voleurs. « Là-bas, dit le poète, nous trouvâmes des âmes éclatantes qui marchaient tout autour à pas lents, pleurant d'un air abattu et succombant presque à la douleur. Elles étaient vêtues de chapes garnies de capuchons fort bas et taillés sur le modèle de celles que portent les moines de Cologne. Le dehors tout doré éblouit; mais, à l'intérieur, elles sont de plomb et d'un tel poids, que celles de Frédéric (II) paraissaient de paille auprès d'elles. O manteau écrasant pour l'éternité !... Que la Libye ne vante plus ses sables, car si elle produit des chélydres, des jaculi, des phares, des cancres et des amphisbènes, jamais elle n'a étalé, avec toute l'Ethiopie et tous les bords de la mer Rouge, autant et de si redoutables fléaux. A travers cette cruelle et affreuse multitude de serpents couraient des âmes nues, épouvantées, désespérant de rencontrer un abri ou l'héliotrope qui les rendra invisibles. Elles avaient les mains liées derrière le dos avec des serpents qui passaient autour de leurs reins leur tête et leur queue, et qui se renouaient par devant. Et voici qu'un serpent s'élança sur un pécheur qui se trouvait près de nous, et le piqua à l'endroit où le cou s'attache aux épaules. En moins de temps qu'il n'en faut pour écrire un o ou un i, le damné s'enflamma, brûla, tomba réduit en cendres ; puis, quand il fut tombé à terre, entièrement consumé, la cendre se rapprocha d'ellemême et forma de nouveau un corps comme le premier. »
L'artiste est gêné à chaque instant par la nécessité de se conformer à un programme conçu en vue de la poésie, non en vue de la peinture. Au lieu de songer à renouveler le sujet par les. ressources que lui fournit sa propre imagination, par celles que lui offre la tradition populaire, il met toute sa gloire à passer pour un imitateur fidèle. L'inspiration tarit, l'essor se paralyse, et le public reste froid devant une œuvre dans laquelle il ne reconnaît plus la passion, la verve, qui lui faisaient chérir l'artiste. Le Saint Michel de Raphaël en est une preuve. Tout entiers au spectacle de la lutte de l'archange avec le démon, qu'avons-nous à faire de ces réminiscences étrangères au thème, ces hypocrites couverts de chapes de plomb, ces voleurs dévorés par les serpents, ces monstres dignes du pinceau d'un Breughel ? Aurions-nous même compris ces allégories, si un critique consciencieux, Passavant, le biographe de Raphaël, n'avait songé à rapprocher la Divine Comédie du tableau de Raphaël, et ne nous avait ainsi restitué la clef de l'énigme?
LE MARTYRE CE SAINT ETIENNE (Université d'Oxford.)