‹ Raphaël (volume 3)Chapitre 43 sur 105 · TETE DE VIEILLARD · texte numérisé non relu

TETE DE VIEILLARD

(Académie de Venise.)

L ENLEVEMENT D HELENE (Collection du duc de Devonshire, à Chatsworth.)

Raphaël à Rome. — La Ville éternelle au commencement du xvie siècle. — Jules II et la Cour pontificale : prélats, humanistes, grands seigneurs et banquiers. — Le Monde des artistes.

u mois d'avril i5o8, Raphaël se trouve encore à Florence. Au mois de septembre de la même année, au plus tard, il est fixé à Rome, où il semble être entré tout aussitôt au service du pape. La part que Jules II lui réservait n'était certes pas la moins brillante : à Bramante, la réédification de Saint-Pierre; à Michel-Ange, le mausolée papal et le plafond de la Sixtine; à Raphaël, la décoration du palais apostolique.

Deux fois capitale du monde, siège de deux civilisations qui ont tour à tour fait loi d'un bout à l'autre de l'univers, Rome, malgré de cruelles mutilations, était alors la plus belle des villes. L'antiquité et le moyen âge y brillaient d'un égal éclat, tandis que, répandant partout la vie et la lumière, la Renaissance édifiait un monde nouveau à côté de l'ancien. De loin déjà, un paysage aux grandes lignes, harmonieusement pondérées, préparait le voyageur à la contemplation de la cité par excellence, de 1' « Urbs », comme disaient les classiques, de 1' « aurea Roma », comme l'appelait le moyen cage dans sa naïve admiration. Si les environs de Florence offraient l'image la plus parfaite de la grâce, ici, dans ces vastes plaines coupées par de gigantesques contreforts et encadrées par les sombres masses du monte Gennaro, du monte Cavo, du Soracte, les seules impressions qui se fissent jour étaient la sévérité et la noblesse. Et cependant, quelque imposante que fût l'œuvre de la nature, celle des hommes rivalisait avec elle : les immenses lignes des aqueducs, la splendide rangée de tombeaux

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de la voie Appienne, se détachaient fièrement sur un paysage fait pour abriter le peuple-roi.

Quel spectacle éblouissant s'offrait au voyageur, quand, après avoir franchi l'enceinte protégée par des centaines de tours, il touchait au sol sacré et apercevait devant lui, dans son infinie variété et son infinie splendeur, la ville aux sept collines, avec les ruines colossales des monuments antiques, les amoncellements de palais crénelés, de coupoles annonçant celles de Michel-Ange, de clochers de briques soutenus par d'élégantes colonnettes de marbre à travers lesquelles brillait le beau ciel romain si pur et si profond! Autant de rues, autant de décors nouveaux. Sur ce sol mouvementé, le point de vue se déplaçait d'instant en instant, et le paysage formait à chaque pas des combinaisons différentes, comme dans un immense kaléidoscope. Est-il au monde un panorama comparable à celui que l'on découvrait du haut du Pincio, lorsque, tournant le dos aux jardins dont la « Collis hortorum » a tiré son nom, on avait devant soi la ville basse, avec le Tibre aux eaux bourbeuses; la « Tor di Nona », aujourd'hui détruite; le fort Saint-Ange hérissé de bastions; le Vatican; Saint-Pierre en construction; le « Monte Mario » et la porte du Peuple; le Janicule; la façade de l'Ara Cœli, alors resplendissante de mosaïques; le Capitule avec son gigantesque beffroi; puis les deux colonnes triomphales, dont aucune pieuse supercherie n'avait encore essayé de changer la signification; la « Torre Milizia »; les Thermes de Constantin, depuis rasés au niveau du sol, et tant d'autres merveilles ! Descendait-il dans le Champ de Mars, le voyageur se trouvait au milieu de rues étroites, populeuses, bruyantes, où se pressaient des citoyens de toutes les parties de l'univers. Gravissait-il le Cœlius ou l'Aventin, il rencontrait la solitude la plus profonde, la ville des morts avec ses ruines tantôt envahies par les herbes, tantôt se détachant sur des bosquets de rosiers, d'orangers, de lauriers, une nature riche et luxuriante se développant à côté des reliques du passé.

Si, aujourd'hui encore, ces souvenirs d'un autre âge exercent une si puissante attraction, nous ne dirons pas seulement sur tout admirateur de l'antiquité, mais sur tout être pensant, sur tout homme digne de ce nom, combien cette impression ne dut-elle pas être plus profonde au -début du xvie siècle, alors que l'enthousiasme pour les Grecs et les Romains était arrivé à son apogée, et que d'innombrables monuments, depuis détruits, lui fournissaient un inépuisable aliment! Partout d'incomparables chefs-d'œuvre rappelaient les glorieux noms d'Auguste, d'Agrippa, de Titus, de Trajan, de Marc-Aurèle, de Dioclétien. Ici, des obélisques rapportés du fond de l'Egypte, des arcs de triomphe, des trophées de toute sorte, retraçaient les exploits des conquérants du monde; ailleurs, des aqueducs, des châteaux d'eau, des thermes, témoignaient de l'esprit de bienfaisance, de la sage administration de ces grands empereurs païens, trop rabaissés par le christianisme. La piété des anciens maîtres du monde avait trouvé son expression dans des temples plus somptueux et plus vastes, sinon plus beaux, que ceux de la Grèce. Leurs instincts de plaisir éclataient dans les

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cirques ou dans ces amphithéâtres, dont l'immensité nous remplit aujourd'hui encore de stupéfaction. On ne nous accusera pas de témérité, si nous supposons qu'une des premières visites du jeune maître urbinate fut pour le Forum, résumé des grandeurs de Rome, prodigieuse accumulation de merveilles. Quel spectacle peut rivaliser avec celui qui s'offre à nous du haut de la « Via Sacra », lorsque le regard parcourt successivement l'arc de Constantin et le Colisée, la basilique de la Paix, l'arc de Titus et les palais des Césars, le temple de Faustine, les temples et les basiliques du Forum, et au fond, dominant le tableau, la gigantesque masse du Capitule, avec ses impérissables souvenirs !

Raphaël s'ignorait jusqu'alors : la vue des chefs-d'œuvre dus à de si nobles esprits, à une si haute civilisation, lui révéla ce qu'il était capable de faire; ses forces décuplèrent, il sentit la volonté et le pouvoir de rivaliser avec ses glorieux prédécesseurs.

Combien fut différente l'impression que le plus cher des amis de l'artiste, Balthazar Castiglione, éprouva en face de ces merveilles ! Ce qui le frappa, ce fut le contraste entre la splendeur d'autrefois et l'état pitoyable auquel étaient réduits tant de monuments augustes. Il ne put retenir ses larmes devant les ruines accumulées par la barbarie des envahisseurs, par l'indifférence des Romains, et traduisit ses sentiments dans ce sonnet, un des plus beaux dont la langue italienne puisse s'enorgueillir :

« Superbes collines, et vous ruines sacrées, qui seules gardez encore le nom de Rome, hélas! quels tristes restes n'offrez-vous pas de tant d'esprits rares et sublimes !

« Colosses, arcs, théâtres, œuvres divines, pompes des triomphes, glorieuses et riantes, vous êtes convertis en un peu de cendre, et le vulgaire finit par rattacher à vous des fables ridicules.

« Ainsi, bien que pour un temps les ouvrages les plus fameux résistent au temps, celui-ci, envieux, vient à pas lents détruire et les œuvres et les hommes.

« Je vivrai donc sans murmurer au milieu de mon martyre : puisque le temps met fin à tout ce qui est sur terre, il mettra peut-être fin aussi à mon tourment. »

Cette fois, le rêveur, le poète, fut le diplomate, non le peintre. En d'autres temps, Raphaël aurait pu se laisser aller, lui aussi, à la rêverie, à la mélancolie; car si Rome a le don d'élever et d'inspirer, elle a aussi celui de provoquer le découragement (combien d'artistes ne se sont pas sentis paralysés devant cette accumulation de chefs-d'œuvre, qui semblent ne pas laisser de place pour les créations nouvelles !). Heureusement pour le jeune étranger, des devoirs impérieux le préservaient d'un pareil danger. Entré au service d'un souverain passionné, ardent, implacable, aux yeux duquel la célérité était la première des vertus, il lui fallut produire, produire sans trêve ni répit. Mais, s'il dut étouffer en lui tous les sentiments qui auraient pu le détourner de l'accomplissement de

sa tâche, il fit, par contre, serment de vouer tous ses loisirs à l'étude d'un art dont la grandeur lui donnait le vertige. Son admiration ne fit que croître avec les années ; après avoir étudié l'antiquité en artiste, il l'étudia en archéologue, et conçut le splendide projet de la restauration de la Rome impériale.

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