VUE GENERALE DES LOGES DU VATICAN
LES LOGES
ments de l'Ancien Testament n'était point nouvelle. Dès le vc siècle, le pape Sixte III avait fait orner la nef de Sainte-Marie-Majeure de mosaïques représentant l'histoire du peuple d'Israël. Plus tard, au ixe siècle, le pape Formose avait doté la basilique de Saint- Pierre d'un cycle de fresques retraçant les mêmes sujets. A partir de ce moment, la faveur de l'Ancien Testament grandit à vue d'œil. Sous le beau titre de Biblia paupermn, le moyen cage nous a laissé d'innombrables peintures ou miniatures dans lesquelles il s'est plu à placer les scènes tirées de l'Ancien Testament en regard de celles de l'Evangile, et à établir entre elles une sorte de lien mystique. La Renaissance reprit le thème, mais avec des préoccupations différentes, comme le prouvent les bas-reliefs de la seconde des portes de Ghiberti, les camaïeux de Paolo Uccello, dans le cloître de Santa Maria Novella, et enfin la plus grandiose des créations inspirées par la Bible : le plafond de la Sixtine.
Lorsque Léon X chargea Raphaël de représenter, sur les voûtes des Loges, l'histoire du peuple juif, la matière était donc déjà suffisamment préparée. Introduire une vie, une éloquence nouvelle dans un cadre tracé d'avance, telle devait être la principale préoccupation de l'artiste.
Ici se présente un double problème. Comment Raphaël a-t-il interprété les textes sacrés ? Dans quelle mesure a-t-il tenu compte des modèles laissés par ses prédécesseurs ?
En rapprochant le texte de la Bible des compositions de Raphaël, nous sommes tout d'abord forcés d'admirer la prodigieuse souplesse de son génie : ses fresques paraissent moulées sur les récits sacrés. Telle est la fidélité de l'in-
GROTESQUES DE RAPHAËL ET DE DE JEAN D UDINE (Loges du Vatican.)
terprétation, que l'artiste semble n'avoir fait aucune concession aux exigences de la peinture. S'attache-t-on, par contre, au mérite intrinsèque des compositions, on est tenté de croire que la vérité historique a été le dernier des soucis de l'auteur, et qu'il s'est préoccupé avant tout de créer une œuvre pure, harmonieuse, décorative. A ce double point de vue, les Loges comptent parmi les miracles de l'art.
Comparée à l'œuvre de Michel-Ange, celle de Raphaël se distingue par la sincérité du récit. On n'y trouve point les rapprochements symboliques, les sombres méditations, qui donnent aux peintures de la Sixtine leur portée si haute, mais qui, souvent aussi, font perdre de vue à l'artiste le caractère véritable des scènes qu'il s'est chargé d'illustrer. Raphaël représente le style narratif dans toute sa pureté; il fait revivre l'esprit de chaque époque, nous initie aux pensées, aux sentiments de chaque acteur, nous charme par l'intérêt qu'il accorde à chaque épisode considéré en lui-même, et non dans ses rapports avec les décrets de la Providence.
Il est à peine nécessaire de faire ressortir les autres différences entre la Sixtine et les Loges; elles tiennent au tempérament même des deux artistes. Autant l'un montre de prédilection pour les événements les plus sombres, le Déluge, le Serpent d'airain, Judith et Holopherne, le Supplice d'Aman, autant l'autre a mis de soin à rechercher des scènes riantes. Le spectacle de la félicité de nos premiers parents, le tableau des mœurs patriarcales, tels sont ses sujets favoris.
Au point de vue du style, enfin, Raphaël a surtout recherché les effets propres à la peinture, tandis que son rival n'a pas oublié les aspirations du sculpteur, alors même qu'il maniait le pinceau. Le dessin et le coloris devaient former, dans les figures des Loges, une équation parfaite, et si l'équilibre a été parfois rompu, ce n'est point la faute de Raphaël, mais bien celle des élèves chargés d'interpréter ses cartons. L'Urbinate s'y montre surtout préoccupé des convenances décoratives. Avec son goût exquis, il a compris qu'étant donnée l'exiguïté des compartiments, étant donnée la richesse de l'ornementation servant de cadre aux tableaux proprement dits, la sobriété et la netteté devenaient préférables à l'exubérance. Abandonnant les traditions des Primitifs, il s'est attaché à résumer chaque épisode dans le plus petit nombre possible de figures. Mais ce que la composition a perdu en étendue, elle l'a gagné en profondeur. Jamais effet plus saisissant n'avait été obtenu avec des moyens en apparence plus simples; jamais l'action n'avait été resserrée au même point. Prenons, par exemple, Joseph expliquant les songes de Pharaon. Il n'existe pas de scène plus harmonieuse, plus grandiose, et cependant elle comprend à peine six ou sept acteurs. Même triomphe dans la Construction de V arche, dansl' Apparition des anges à Abraham, dans le Moïse faisant jaillir Veau du rocher.
Une simple énumération des sujets représentés dans les Loges achèvera de caractériser l'attitude prise par Raphaël, d'un côté vis-à-vis de la Bible, de l'autre vis-à-vis de ses devanciers. Dans Y Histoire de la création, l'artiste s'est inspiré de
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Michel-Ange; dans Adam et Eve chassés du Paradis, de Masaccio. Mais voilà tout. Dans les autres scènes, il dédaigne la tradition artistique pour ne s'attacher qu'aux récits de la Genèse ou de l'Exode. L'étude approfondie du texte biblique lui permet de renouveler plusieurs des compositions, ou même de créer des sujets inconnus à ses prédécesseurs. De ce nombre est le tableau gracieux de l'Entretien d'Isaac et de Rébecca en présence d'Abimékch.
Les limites assignées à mon travail ne me permettent pas d'étudier séparément chacune des cinquante-deux compositions formant la Bible de Raphaël; mais il importe de placer du moins sous les yeux de nos lecteurs la liste de ces sujets, qui ont mérité à juste titre de devenir classiques. Nous suivrons dans cette énumération l'ordre même adopté par Raphaël1.
L'ornementation des Loges passe à juste titre pour le plus éclatant triomphe de la peinture décorative. L'harmonie de l'ensemble n'est égalée que par l'infinie variété des détails. Tantôt on admire une netteté absolument classique, tantôt la fantaisie domine; d'un coup de baguette, l'ordonnateur de ces merveilles sait nous transporter dans un monde enchanté. Les arts, l'industrie, la nature, ont été également mis à contribution; les grotesques alternent avec les paysages, les fleurs avec les poissons et les oiseaux (Jean d'Udine, affirme-t-on, introduisait dans ses décorations une foule d'animaux rares faisant partie de la ménagerie de Léon X), les armes avec les instruments de musique, les tableaux de genre avec les scènes mythologiques. On chercherait en vain, dans le vaste domaine des impressions plastiques, une note qui ne résonne pas dans cette symphonie sans rivale. Pour en renforcer encore l'effet, le maître a appelé la
I . Première arcade : Dieu séparant ta lumière des ténèbres ; Dieu séparant ta terre de l'eau ; la Création du soleil et de la lune; la Création des animaux. — Deuxième arcade : la Création d'Eve ; le Premier Péché; Adam et Eve chassés du Paradis ; les Travaux d'Adam et d'Eve. — Troisième arcade : la Construction de l'Arche; le Déluge ; la Sortie de l'Arche; le Sacrifice de Noë. — ■ Quatrième arcade : Abraham et Melchisédech ; la Promesse de Dieu à Abraham ; l'Apparition des trois Anges à Abraham; ta Fuite de Loth. — ■ Cinquième arcade : Apparition de Dieu à Isaac; Isaac et Rébecca épiés par Abimélech; Isaac bénissant Jacob; Isaac et Ésail. — Sixième arcade : l'Echelle de- Jacob; Jacob et Rachel ; Jacob demandant la main de Rachel; Fuite de Jacob. — ■ Septième arcade : le Songe de Jacob ; Joseph vendu par ses frères ; Joseph et la femme de Putiphar ; le Songe de Pharaon. — Huitième arcade : Moïse sauvé des eaux; le Buisson ardent; le Passage de la mer Rouge; Moïse faisant jaillir l'eau du rocher. — Neuvième arcade : Moïse recevant les tables de la loi; le Veau d'or; la Colonne de fumée; Moïse montrant au peuple d'Israël les tables de la loi. — Dixième arcade : le Passage du Jourdain; la Chute de Jéricho ; Josué arrêtant le soleil ; le Partage des terres. — Onzième arcade : David oint par Samuel; David et Goliath; Triomphe de David; David et Bethsabée. — Douzième arcade : le Sacre de Salomou; le Jugement de Salomon; la Reine de Saba; V Edification du Temple. — Treizième arcade : l'Adoration des bergers; l'Adoration des mages; le Baptême du Christ ; la Sainte Cène.
Douze petites fresques en camaïeu doré, placées sous les socles des fenêtres, complétaient le vaste cycle de la Bible de Raphaël. Ces compositions, aujourd'hui presque entièrement détruites, ont pour auteur Perino del Vaga : onze d'entre elles représentent des sujets tirés de l'Ancien Testament (Dieu sanctifiant le Dimanche, le Sacrifice d'Abel, X Arc-en-ciel, etc.); le douzième a pour sujet la Résurrection du Christ.
sculpture au secours de la peinture : d'innombrables bas-reliefs se développent sur les pilastres, dans les embrasures, sur les voûtes, mariant le ton mat du stuc aux couleurs éclatantes prodiguées de tous côtés.
Les ornements des Loges consacrent le principe que Raphaël inaugura, vers la même époque, dans ses cartons de tapisseries : à ses yeux, la bordure est indépendante du tableau principal et ne relève que de la fantaisie de l'artiste. Le temps n'est plus où il se croyait obligé de mettre les sujets de la prédelle en rapport avec ceux du retable ; il a hâte de s'assurer un cadre dans lequel il puisse