NEPTUNE CALMANT LA TEMPÊTE ((( QUOS EGO
(Fac-similé de la gravure de Marc-Antoine.)
entre la servitude et la liberté. L'architecture devint misérable comme tout le reste : art, proportions, grâce, tout disparut. Il sembla qu'avec l'empire on eût perdu le talent et l'art. L'ignorance devint telle, qu'on ne sut plus fabriquer de briques, ni aucune sorte d'ornements. On démolissait les murs antiques pour
en retirer le ciment; on réduisait le marbre en fragments de petite dimension, et l'on se servait de ce mélange pour bâtir, ainsi qu'on peut le voir aujourd'hui encore dans la tour appelée délie Militie ».
Etant donné ce préambule, il ne faut pas nous étonner de voir Raphaël tonner contre l'art gothique. La haine de ce style était innée chez la plupart des architectes italiens de la Renaissance. Mais c'est chez Raphaël, selon toute vraisemblance, que l'on trouve, pour la première fois, la condamnation en règle de ces constructions, que les Italiens englobaient sous le terme général de « architettura tedesca ».
Raphaël parle avec estime, mais sans enthousiasme exagéré, de l'architecture de son temps. (Que pouvaient les plus belles créations de la Renaissance sur un esprit tout imbu de l'antiquité classique ?) « Les édifices modernes sont très faciles à reconnaître, dit-il, d'un côté parce qu'ils sont neufs, de l'autre parce qu'ils ne sont pas encore arrivés de tous points à la perfection et au luxe que l'on remarque dans ceux des anciens. Cependant, de nos jours, l'architecture a fait de grands progrès et s'est singulièrement rapprochée de la manière des anciens, comme on peut le voir dans les beaux et nombreux ouvrages de Bramante. Mais les ornements n'y sont pas d'une matière aussi précieuse que ceux des anciens. Ces derniers réalisaient, au prix de sacrifices immenses, les projets qu'ils avaient formés; il semblait que leur volonté dût triompher de tout obstacle. » On le voit, ici, comme dans les autres écrits du temps, perce la grande préoccupation de la Renaissance : égaler les anciens.
ETUDE DE TETE (Académie de Venise.)
ETUDE POUR UN COMBAT D HOMMES NUS (Université d'Oxford.)
Raphaël et Michel-Ange.
près les artistes anciens, le maître qui exerça sur Raphaël l'influence la plus grande, sinon la plus féconde, fut Michel-Ange. Nous avons vu le jeune Urbinate s'inspirer, à Florence déjà, des modèles créés par son émule. Reprenons l'histoire de cette rivalité épique à partir de l'établissement de Raphaël à Rome.
Lorsque Raphaël parut sur les bords du Tibre, il y avait plusieurs mois déjà que Michel-Ange travaillait aux fresques de la chapelle Sixtine. Le nouveau venu, de son côté, voyait s'ouvrir pour lui, dans les Stances, l'avenir le plus brillant. Il semblait donc que, la tâche de chacun des deux maîtres étant bien délimitée, aucun conflit ne pourrait surgir entre eux, et qu'il n'y aurait place dans leur esprit que pour une noble, une féconde émulation.
Mais Raphaël avait été appelé à Rome sur la recommandation de Bramante : ce seul fait suffisait pour le signaler à l'inimitié de Michel-Ange. Depuis plusieurs années déjà la lutte était engagée entre l'architecte urbinate et le peintre-sculpteur florentin : de jour en jour elle prenait un caractère plus aigu, des proportions plus vastes. Il n'est pas difficile d'en découvrir l'origine. Chargé par Jules II d'élever le tombeau papal, Michel-Ange avait proposé de l'installer dans la tribune commencée par Nicolas V derrière la basilique de Saint-Pierre. Jules II confia l'examen du projet à Bramante et à San-Gallo;
ceux-ci rédigèrent des contre-projets, dans lesquels ils cherchèrent à se surpasser l'un l'autre; finalement, le pape conçut l'idée de reprendre l'œuvre de Nicolas V et de reconstruire la basilique de fond en comble. C'était la ruine des espérances de Michel-Ange; dès lors commença pour lui ce qu'il appelle la tragédie, la longue tragédie, du tombeau papal.
Personne n'avait l'humeur moins endurante que le peintre-sculpteur florentin. Il était donc naturel qu'il en voulût à Bramante d'avoir fait avorter un projet si bien mûri, et qu'il traduisît ses rancunes avec cette indépendance dont il avait déjà donné tant de preuves. Les bons mots, ou plutôt les impertinences de Michel-Ange, sont célèbres : ils lui ont valu ses innombrables ennemis. Dès l'école, il avait l'habitude de siffler ses camarades : une raillerie de ce genre lui attira le formidable coup de poing de Torregiano. On connaît sa sortie contre le Pérugin, qu'il traita publiquement de « ganache ». Il se montra tout aussi irrévérencieux vis-à-vis du grand Léonard. Celui-ci passant un jour devant la banque des Spini, plusieurs citoyens occupés à discuter sur l'interprétation d'un passage de Dante l'appelèrent pour lui demander son avis; ils appelèrent également Michel-Ange, qui vint à passer en même temps. Léonard, soit qu'il fût embarrassé, soit qu'il voulût faire une politesse à son rival, répondit que Michel-Ange leur expliquerait le passage. Mais Michel-Ange, croyant qu'il voulait se moquer de lui, s'écria tout en colère : « Explique-le toi-même, toi qui as fait le dessin d'un cheval pour le couler en bronze et qui, ne pouvant le fondre, l'as honteusement abandonné ». Léonard devint tout rouge à ces mots, et Michel-Ange, pour le piquer encore davantage, ajouta : « Et qui t'avait été confié par ces « capons » de Milanais ». Mais il n'était même pas nécessaire qu'il fût provoqué pour lancer des sarcasmes. Rencontrant un jour, à Bologne, le fils du brave Francia : « Ton père, lui dit-il, s'entend mieux à faire les figures vivantes que les figures peintes ». On n'en finirait pas, si l'on voulait rapporter toutes ses boutades. — Il est probable que quelque sortie de ce genre l'aura brouillé avec Bramante. Celui-ci, qui n'était pas moins vif et caustique, quoique d'un caractère plus gai, ne tarda pas à lui rendre la pareille. La guerre était déclarée.
Dans ses confidences, Michel-Ange explique d'une manière différente l'origine de la querelle. D'après lui, Bramante ne pouvait lui pardonner d'avoir mis à nu les défauts de ses constructions : il craignait que son rival ne dévoilât au pape le préjudice résultant de la mauvaise qualité des matériaux; enfin il redoutait par-dessus tout de le voir s'exercer dans l'architecture, sachant d'avance qu'il l'y éclipserait complètement !
Que la manière de construire de Bramante prêtât à la critique, nous l'accordons volontiers : impatient, fougueux comme il l'était, Jules II voulait que les édifices naquissent comme par enchantement. Pour lui plaire, Bramante faisait apporter le mortier et les pierres pendant la nuit : le jour venu, on commençait la maçonnerie sans s'inquiéter de la solidité des fondations. Jamais on n'avait
vu précipitation pareille. Les conséquences ne se rirent pas attendre : au bout de peu d'années, des crevasses se produisirent partout ; des pans de murs entiers s'écroulèrent, par exemple dans le corridor du Belvédère ; les Loges elles-mêmes menacèrent ruine; enfin il fallut des efforts gigantesques pour consolider les fondations de Saint-Pierre. (Raphaël dut consacrer de longues années à ce travail ingrat.) Mais de cette négligence à des malversations il y a loin. Admettra-t-on d'ailleurs que Michel-Ange fût le seul capable de découvrir ces abus, et le seul assez courageux pour les signaler au pape ? Giuliano da San-Gallo était aussi compétent que lui en pareille matière ; il avait de plus l'oreille de Jules IL Si Bramante cherchait à se délivrer de quelqu'un, ce devait être de Giuliano, et non d'un sculpteur qui n'avait jamais jusqu'alors fait oeuvre d'architecte.
Ce qui est certain, c'est que dès i5o6 Bramante cherchait à desservir Michel- Ange auprès du maître. On a cru longtemps que, pour se venger de son ennemi, il suggéra au pape l'idée de lui confier la décoration de la voûte de la chapelle Sixtine, sachant que l'artiste florentin n'avait jamais peint à fresque et espérant lui préparer ainsi un échec. Mais les documents nouvellement publiés tendent à prouver, d'accord avec le témoignage de Vasari, que l'initiative de ce projet revient à Giuliano da San-Gallo, et que Bramante, loin de le favoriser, le combattit avec ardeur.
Ces intrigues ne tardèrent pas à frapper vivement l'imagination de Michel- Ange. Ombrageux comme il l'était, il se crut entouré d'ennemis, vit partout des embûches. Il alla jusqu'à se figurer qu'on en voulait à sa vie. « Si je n'avais pas pris la fuite, écrivait-il après s'être mis en sûreté à Florence, je crois que mon tombeau aurait été prêt avant celui du pape. »
Une lettre d'un maçon, compatriote et ami de Michel-Ange, Pierre Rosselli, — celui-là même qui fut chargé dans la suite de mettre en état la voûte de la Sixtine, — nous fournit les détails les plus curieux sur une conversation que le pape eut, en sa présence, avec San-Gallo et Bramante. L'hostilité de ce dernier y éclate au grand jour.
« Le pape, écrit Rosselli à Michel-Ange, à la date du i o mai 1 5o6, fit venir Bramante et lui dit : « San-Gallo part demain matin pour Florence et ramènera « Michel-Ange. — Saint-Père, répondit Bramante, Michel-Ange n'en fera rien, « je le connais bien; il m'a dit nombre de fois qu'il ne voulait pas s'occuper de « la chapelle, travail que vous vouliez lui confier. Il veut s'occuper du tombeau, « mais non d'ouvrages de peinture. » Puis il ajouta : « Saint-Père, je crois que « le courage lui manque, car il n'a guère encore peint de figures, et ici surtout « les figures seront placées très haut et vues en raccourci. C'est bien autre chose « que de peindre au niveau du sol. — S'il ne vient pas, répondit le pape, il me « fait un affront. Aussi je crois que de toute manière il reviendra ici. » Alors j'intervins a mon tour, et devant le pape je lui dis (à Bramante) de grossières injures. Je lui parlai de vous comme vous auriez parlé de moi; il ne sut plus que répondre, et vit qu'il s'était mal exprimé. J'ajoutai encore : « Saint-Père,
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« il n'a jamais parlé à Michel-Ange; si ce qu'il vient de dire est vrai, faites-moi « trancher la tête; jamais il n'a parlé à Michel- Ange. Je crois que celui-ci « reviendra de toute manière, quand Votre Sainteté le voudra. » Et ainsi se termina cet entretien. »
Les amis de Michel-Ange se trompaient. Il ne revint pas, et il fallut, pour nous servir des termes mêmes employés pai Jules II, que celui-ci allât le chercher à Bologne.
Depuis le mois de décembre i5o6 jusqu'au mois de février i5o8, l'artiste travailla, dans cette dernière ville, à l'exécution de la statue de bronze du pape. En mai i5o8, enfin, il était de retour à Rome et commença les peintures de la chapelle Sixtine.
Mais les ennuis que lui suscitait l'hostilité de Bramante n'étaient pas sur le point de prendre fin. Il se vit forcé de défaire l'échafaudage que ce dernier avait élevé à son intention et d'en dessiner lui-même un autre.