PORTRAIT DE SIGISMOND CONTI
duc d'Urbin. Devenu, sous Jules II, secrétaire intime et camérier secret ^ , il occupait une grande situation à la cour pontificale au moment où Raphaël fut appelé à Rome. Des relations s'établirent sans doute entre le grand seigneur et l'artiste, et, dès que Raphaël eut terminé les fresques de la première chambre vaticane, il se mit à la disposition de Sigismond Conti pour l'aider à conjurer, par un chef-d'œuvre consacré à la Vierge, la maladie ciui le minait déjà. Sigismond Conti, depuis longtemps peut-être, était atteint d'un mal sous l'étreinte duc[uel il devait succomber bientôt.
Quelle avait été la vie de Sigismond? Quel rôle avait-il joué au milieu des tourmentes qu'il avait traversées , sous Sixte IV, sous Innocent VIII , sous Alexandre VI et sous Jules II? On l'ignore. L'arc-enciel c{ui apparaît comme une auréole dans le paysage formant le fond du tableau serait, dit-on, le gage de sa réconciliation avec Dieu. De quel méfait se serait-il donc rendu coupable pour avoir besoin d'un signe aussi manifeste de la clémence divine? On ne sait. Quant au météore, dont la trajectoire lumineuse traverse l'atmosphère dans les profondeurs de cette admirable peinture, il figurerait, suivant les uns, une bombe qui faillit atteindre Sigismond Conti au siège de Foligno, et ferait allusion, selon d'autres, à la foudre qui; en tombant sur la villa Conti, aurait épargné le
'\ . Abbreviatore del sacro palazzo apostolico. Viso di Curia.
m RAPHAËL PEINTRE DE PORTRAITS.
donateur... Quoi qu'il en soit de ces traditions ou plutôt de ces légendes, regardons Sigismond Gonti tel que Raphaël l'a peint dans la Madone de Foligno.
DESCRIPTION DE CE PORTRAIT
Les mains jointes à la hauteur de la poitrine, la tête et les yeux levés vers le ciel, Sigismond Conti est agenouillé de profil à gauche devant son patron, saint Jérôme, qui le présente et le recommande à la Vierge. Toute la figure prie, et tout entière elle souffre. Les traits sont vigoureusement accentués ; les cheveux , grisonnants et plats, tombent en longues mèches désordonnées, sans accord et presque sans vie. Le front est de hauteur moyenne et dénonce une intelligence moyenne aussi; la ligne en est tourmentée, rentrante au milieu du méplat. L'œil a pu être beau, mais il est tellement fatigué, qu'il semble avoir peine à s'ouvrir; le regard, cependant, renaît, se ranime, s'éclaire et prend un certain éclat à la vue de l'apparition divine. Le nez, légèrement busqué, est resté d'une assez belle forme, quoique la ligne en soit devenue trop proéminante et trop sèche. La bouche est grande et tombante, la lèvre supérieure amincie et délicatement dessinée, la lèvre inférieure épaisse et formant un brusque ressaut avec le menton. L'oreille
PORTRAIT DE SIGISMOND GONTI. â03
€st grande. Sur les joues amaigries et osseuses, la souffrance a creusé de larges sillons. Les mains, d'un très beau dessin , sont également maigres et ridées ^ . Quant au costume, il est tel que l'ont encore aujourd'hui les camériers secrets quand ils sont de service à la chapelle du pape : soutane noire, garnie de fourrure-, surmontée d'une longue cape rouge, à pèlerine et sans manches % et d'une large aumusse, dont l'hermine couvre la poitrine et passe sur les épaules. Tout surchargé qu'il est de ces chauds vêtements, le pauvre malade grelotte de froid et de fièvre, porte dans tout son être l'empreinte de la douleur et ne garde plus qu'un reste de force pour prier et, par la prière, se rattacher encore à l'espérance.
La magnifique coloration dont est revêtu ce tableau fait penser que Raphaël venait de voir à l'œuvre Sébastien de Venise. Cet artiste n'étant arrivé à Rome qu'au commencement de l'année 1511 et Sigismond Conti étant mort le 23 février 1512, c'est à la fin de 1511, peut-être au mois de janvier 1512, que doit avoir été peint le portrait du donateur. Le camérier secret de Jules II était alors un bien ingrat modèle, n'ayant plus ni noblesse dans les traits ni beauté dans
1. On ne voit guère que le dessus de la main gauche, cette main gauche cachant la main droite, sur laquelle elle est appliquée.
2. On ne voit, de cette robe de dessous, que la manche du bras gauche.
3. Cette cape traîne à terre, oià elle se répand en d'abondantes draperies.
les lignes. Cependant Raphaël en a su tirer quelque chose de touchant; de ce corps épuisé il a fait jaillir l'âme, qui s'élève sans effort jusqu'à la hauteur du plus pur et du plus grand des sujets religieux. C'est ainsi que toutes les discordances de cette physionomie disparaissent, enveloppées qu'elles sont dans une harmonie supérieure. Sigismond Conti semble, comme dit le conte oriental, « prendre congé de son corps par une prière ». Il demande un miracle à l'intercession de la Vierge, et, selon l'expression de Dante : « On ne saurait croire que l'œil d'une créature puisse pénétrer aussi perçant dans la lumière de Dieu. »
Indi air eterno lume si drizzaro,
Nel quai non si puô creder che s'invii Per creatura l'occhio tanto chiaro^
Cette figure, d'apparence presque disgracieuse, est comme transfigurée par un rayon d'en haut. Rien n'est plus réel et plus vrai que ce portrait, et rien n'est en même temps plus voisin de l'idéaP.