‹ Rapports et discussions du congrèsChapitre 109 sur 121 · SÉANCE D^OUVERTURE · texte numérisé non relu

SÉANCE D^OUVERTURE

12 SEPTEMBRE i8q8.

Présidence de M. Louis Strauss.

Prennent place au Bureau : MM. Louis Strauss, président, ayant à sa droite M. le baron Lambermont, Ministre d'Etat, L. Capelle, Ministre Résident, directeur général du Commerce et des Consulats, Ch. Cort} , Président de la Chambre de Commerce d'Anvers, Aug. Bulcke et Paul Strauss, secrétaires ; à sa gauche le Révérend Père Castelein, le chevalier Ch. de Cocquiel, M. Henri Lepersonne, vice-présidents, Aug. Roost, secrétaire général. Ed. Karcher, secrétaire.

M. Louis Strauss. — Messieurs, nous ouvrons le Congrès sous l'impression très douloureuse que nous avons tous ressentie à la suite d'un forfait inouï commis par un lâche, qui se réclame des principes qu'on ne pourrait admettre que si tous les hommes étaient des anges. Or, c'est un misérable qui a honteusement assassiné une souveraine entourée du respect de tous. Je suis certain d'être l'organe de l'unanimité des membres de cette assemblée en transmettant à nos honorables collègues de l'Autriche-Hongrie l'expression de nos affectueuses condoléances. (Adhésion générale),

M. DE Serra y Larrea, Consul général d'Espagne. — Messieurs, en ma qualité de gérant du consulat d'Autriche, je tiens à remercier vivement M. le Président des paroles si pleinement justifiées qu'il a prononcées au sujet de l'affreux assassinat de l'impératrice d'Autriche-Hongrie.

M. Louis Str^vuss. — Messieurs, je dois vous exprimer les regrets de notre Président d'honneur, qui ne peut ouvrir lui même ce Congrès. Il m'a chargé de vous faire part de ses sympathies pour nos travaux.

C'est la troisième fois, que j'ai l'honneur d'ouvrir le Congrès de

la législation douanière et de la réglementation du travail et de vous remercier d'avoir assuré le succès de notre oeuvre. Pour la troisième fois on m'a confié la Présidence de la Commission d'organisation de ces Congrès qui, juscju^ici, se sont toujours tenus à Anvers, ce qui j)eut sembler excessif. Plusieurs de nos adhérents des i^* et 2* sessions ont cru sans doute que nous voulons nationaliser chez nous, dcmiicilier à Anvers ces réunions internationales. C'est une erreur.

En iSgi^j nous avons voulu organiser la session en Suisse ou en Hollande. En 1894, à la séance de clôture du deuxième Congrès, le regretté M. Conraz, juge fédéral, délégué suisse, escomptant, disait-il, le désir de ses compatriotes, nous promettait l'organisation du Congrès de i8g6 à Genève, à l'occasion de l'exposition universelle en cette ville. Déjà en 1893, le Président de la Chambre de Commerce de Genève et deux de nos honorables collègues d'alors^ M. Frank Lombard et M. Louis Wuarin, le savant professeur de l'Université de Genève, nous avaient déclaré que s'ils pouvaient compter sur notre concours, ils feraient le nécessaire pour la session de 1896.

Mcilheureusementla tendance réactionnaire des cantons allemands entrava la réalisation de cette combinaison et la Suisse romane y renonça.

Nous avons alors jeté les regards vers la Hongrie qui allait fêter son millénaire, mais là aussi la politique dualiste, les discussions du Compromis, contrarièrent nos projets.

Cependant nous devions organiser la 3^ session ; le Congrès de 1894 avait chargé son bureau de cette mission. Nous voulûmes profiter de l'exposition universelle de Bruxelles de 1897, mais les interventionnistes, les socialistes de la Chaire avaient déjà pris date pour leur Congrès de la législation du travail et l'Union sjTidicale de Bruxelles organisait le Congrès international de l'industrie et du commerce avec une section d'économie politique et une section du travail industriel. En outre des hommes politiques très influents, des interventionnistes, nous déconseillaient de quitter Anvers, où, disaient-ils, nous tâchons de concilier tous les intérêts, où les discussions restent calmes, courtoises, sérieuses, où nous soumettons

toutes les doctrines à rexamen critique de la science dont nous ne quittons pas la sphère. C'était un compliment très flatteur.

Il est vrai que les promoteurs de ces Congrès appartiennent à Tècole libérale qui condamne l'intolérance, Tacrimonie, les vexations, qui repousse les mauvaises passions, les sentiments de haine et d'envie qu'ils viennent de droite ou de gauche, que l'intolérance se réclame de n'importe quelle religion ou de n'importe quelle philosophie, de l'Lvangile ou de Voltaire ou de Karl Marx.

L'école libérale croit que la liberté des uns est aussi respectable que celle des autres ; elle ne veut d'aucune tyrannie, pas plus du despotisme d'en bas que du despotisme d'en haut ; elle demande le concours de tous pour éviter l'erreur, pour rechercher la vérité, pour découvrir les lois naturelles qui doivent servir de base au droit public, à la législation des peuples.

C'est pourquoi nous avons fait un appel à toutes les opinions pour discuter en commun les questions de notre programme. Déjà en 1892 et en 1894, notre Commission d'organisation comptait des membres appartenant à tous les partis politiques, à toutes les écoles sociales. Pour la troisième session, nous avons voulu faire plus. Nous avons prié un des hommes les plus distingués du cléricalisme et un des chefs les plus autorisés du socialisme collectiviste de faire partie du bureau de la Commission d'organisation. Le T. R. P. Castelein, l'honorable M. Hector Denis ont bien voulu accepter ; je les remercie au nom de tous les membres du Congrès. Ils savent que nous voulons susciter des débats contradictoires où les différentes doctrines peuvent s'opposer, se discuter, s'éprouver.

Le but de nos Congrès est surtout de préparer les matériaux pour le perfectionnement de la société en vue d'un plus grand bonheur.

Nous recherchons la solution scientifique des problèmes économiques, l'amélioration des lois afin de les mettre en harmonie avec les besoins actuels. Pour arriver à ce résultat, nos hypothèses ne peuvent être arbitraires. Nous devons les mettre en rapport avec la situation réelle des hommes et des femmes d'aujourd'hui ; nous devons les approprier aux populations de nos contrées. Nous devons tenir compte de la nature humaine telle qu'elle est et non

telle que la voudraient certains rêveurs ; nous devons tenir compte surtout (lu caractère international de l'industrie et du commerce.

Ce (jue le peuple demande, et avec raison, c'est l'amélioration des conditions de son existence. Or, cette amélioration ne peut s'obtenir (jue par une plus pjrande productivité et par la multiplication des capitaux. Notre devoir est donc de rechercher quelle serait la meilleure orjj^anisation sociale pour arriver à ce but.

Certes, nous avons chacun un idéal, mais il convient évidemment que nous tenions compte aussi des arrangements sociaux. Les principales lois de l'économie politique sont de tous les temps et de tous les lieux, mais ces lois générales et permanentes ne peuvent fonctionner avantageusement que là où elles seraient comprises par tout le monde et uniquement sous le régime idéal de la liberté économique cju'aucun pays n'a encore appliqué, mais vers lequel nous pousse révolution, malgré toutes les réactions passagères.

On doit évidemment distinguer entre l'économie politique pure et l'économie politique appliquée, sans qu^ cette distinction puisse donner lieu à une idée de contradiction entre la théorie et la pratique.

A côté du dogme de la liberté, que l'on pourrait difficilement appliquer immédiatement par suite de l'ignorance des masses et d'autres circonstances, la science nous indique les principes, les lois d'évolution, qui sont les vérités actuelles. En recherchant ces lois, en constatant les faits, nous ne pouvons accepter comme certain que ce (jui est évident, et nous devons mettre parmi les probabilités tout le reste.

Nous ne sommes pas ici pour faire de la politique ou de la métaphysicjue et moins encore pour être enclins à une susceptibilité qui irait à l'encontre de ce désir si humain d'assurer plus de bonheur au peuple. Notre rôle est de rechercher les meilleurs moyens d'arriver à améliorer la situation matérielle de celui-ci. Nous devons étudier le passé, les lois d'évolution ; nous devons constater les faits, profiter de l'expérience, et ne pas oublier les incidences, les répercussions des dilïérents phénomènes économiques. Il convient de laisser à la politique, ou plutôt aux politiciens, l'ambition de substituer l'intuition au savoir, de dominer les masses, de faire des programmes

vagues qui paraissent sublimes, des projets de régénération dont Tapplication tournerait le plus souvent contre le peuple. Nous ne devons être les apologistes systématiques d'aucune classe, d'aucune catégorie de citoyens. Il nous importe de repousser toutes les exagérations et de rechercher les meilleurs moyens de transformer graduellement la société par une utilisation supérieure des forces naturelles. (Adhésion),

Nous sommes ici surtout pour faire de la science et avons à rechercher ce qu'elle peut nous donner au point de vue de l'amélioration des conditions de la masse.

La science inspire avant tout le respect de toutes les opinions sincères, ce qui n'exclut pas la lutte pour le progrès, pour l'amélioration de la situation actuelle, pour le bien-être de tous.

Les opinions n'ont rien de certain : on les discute, on les contrôle ; il n'y a là aucun élément complet, car s'il y en avait, nous admettrions toutes ces opinions et nous n'aurions plus besoin de les débattre.

Les opinions ne s'imposent pas ; ce qui s'impose, c'est la vérité scientifique.

La science est la force de la civilisation, elle progresse avec l'amélioration matérielle et améliore les mœurs. La moralité gagne avec l'expansion du bien-être général et la science est ainsi la vraie réformatrice des institutions sociales.

L'amour du bien se rencontre dans toutes les écoles, dans tous les partis. Il y a évidemment de tous côtés des hommes qui, sincèrement, veulent le bonheur de l'humanité. Nous sommes tous d'accord ici, j'en ai la conviction, pour reconnaître la nécessité de substituer la paix, la fusion des intérêts à l'antagonisme des classes. Mais nous ne sommes plus d'accord quand il s'agit d'indiquer les conditions du progrès, les instruments fondamentaux de la civilisation, les moyens à employer pour améliorer la situation des masses, pour développer l'amour du travail, l'esprit d'ordre et de prévoyance.

Cet antagonisme vient principalement de ce que constamment le cercle des lois naturelles, des lois permanentes s'élargit et de ce que l'on ne tient pas toujours assez compte de l'influence d'une loi sur l'autre. En recherchant les solutions de questions sociales, il faut envisager les relations entre les différentes forces économiques,

relations excessivement compliquées. Il ne suffit pas de dire : nous nous en rapportons à Tautorité d*une législation positive même ' quand elle est contraire aux lois naturelles. On aboutirait uniquement aux exagérations chimériques des politiciens.

Ce qui nous divise, ce sont les idées qui concernent les devoirs respectifs de Tindividu, de TEtat et de la Société, car nous ne devons pas confondre TEtat et la Société. C'est donc rétemcUe lutte entre les amis delà liberté et les partisans du régime autoritaire.

De tout temps, Thomme a lutté pour s'émanciper, pour être libre. Dans la Société primitive, Thomme est la chose du père de famille. Il n'y a pas eu de despotisme plus dur, plus t3'rannique que le patriarcat. L'Eglise a affranchi l'homme de cette autorité en le mettant sous sa domination moins lourde, plus morale, éminenunent religieuse, mais maintenant de fortes chaînes. La lutte a continué, l'homme voulant plus de liberté ; l'Etat est intervenu et il lui en a donné davantage en gouvernant directement. Mais, là encore, il y avait l'autorité absolue et l'homme continue la lutte pour avoir son indépendance. On est arrivé ainsi à la déclaration des droits de l'homme, à la reconnaissance des droits individuels, de la liberté.

Mais, entre la reconnaissance d'un droit et son application il va tout un monde et c'est pour cela que la lutte perdure aujourd'hui plus que jamais, entre le régime autoritaire qui, surtout au point de vue de l'association, est représenté par ceux qui veulent l'association obligatoire, et les amis de la liberté, qui sont partisans de l'association libre, reconnaissant que l'individualisme n'est pas l'homme isolé, mais le droit de pouvoir faire de sa personne ce que l'on veut, et de choisir comme associés ceux qu'on désire avoir.

Dans cette évolution nous voyons constamment les mêmes faits se reproduire mais sous un aspect différent. C'est que, dans cette lutte entre l'action et la réaction, la réaction est obligée d'abandonner à l'action, même en cas de succès, une partie de la liberté qui a été conquise par l'homme.

C'est pour cela que nous voyons dans tous les pays des représentants des écoles passées, de tous les partis d'autrefois mais modernisés. Quelques uns sont encore partisans d'un recours à la théocratie, à la toute-puissance de l'Eglise, sorte de despotisme au

>m de Dieu, basé sur un sentiment moral, religieux, mais sacrifiant lelque fois l'intérêt matériel du peuple.

D'autres sont partisans de l'autocratie dynastique, préférant la )mination d'un seul, d'un chef, d'un homme dépassant la moyenne, la domination d'une soi-disant majorité composée très souvent de îDs inférieurs.

D'autres encore veulent donner la toute-puissance aux masses, îulent le règne de la force, la force du nombre, sans tenir compte 1 droit. Plusieurs de ceux-ci réclament la répartition égalitaire îs richesses, ce qui rendrait pauvres les riches, mais ne rendrait is les pauvres riches. (Rires).

En effet, la fortune du monde peut-être évaluée à i5oo ou 1600 illiards de francs, et la population du monde à i5oo millions, ce ni donnerait une moyenne de fr. i.ooo par tête. En Belgique, nous •riverions à une moyenne de fr. 5ooo et en Angleterre, à une oyenne de près de fr. 7.000 par tête..

Tous les partis dont je viens de parler, qui demandent le régime itoritaire s'appu3^ant sur la force, veulent sacrifier l'individu à Etat. Tous demandent à l'Etat d'envahir de plus en plus le terrain e la vie sociale, de soustraire une partie de la population au droit ^mmun, pour la faire régir par un droit distinct, d'accorder des rivilèges à certaines catégories de cito3'ens, les uns en faveur des ches par des avantages fonciers, par des exemptions de droit, par es droits protecteurs de douane, soit pour les produits agricoles. Dit pour les produits fabriqués, les autres en faveur des masses ar la réglementation du travail.

En face de ces partis autoritaires se dresse l'école libérale qui éclame le droit commun pour tous, l'application des mêmes règles t de la même manière à tous, l'égalité civile, l'unité de justice, la lême liberté pour tous, car la liberté qui n'est pas accordée à tous e la même façon, devient un privilège en faveur des uns au détrilent des autres.

L'école libérale veut la liberté effective, la véritable liberté : elle éclame pour chacun le maximum de droits, avec les devoirs qui en lécoulent ; elle n'admet l'arbitraire ni dans le Gouvernement ni dans a loi.

D'un côté, il y a donc les non interventionnistes qui veulent restreindre les devoirs de TEtat, les attributions du Gouvernement, qui ne veulent lui reconnaître que certains droits nécessaires, indispensables, et qui demandent qu'il s'en acquitte convenablement. De l'autre côté, il y a toute la série des interv-^entionistes qui, négligeant les avantages de la division du travail, veulent étendre les attributions de l'Etat, fortifier le socialisme, le paternalisme. Ceux-ci font de l'empirisme. Ils ne se basent pas sur l'expérience, sur le passé, sur les faits. Leurs doctrines s'inspirent du sentimentalisme, s'appuient sur une espèce d'acte de foi qui va quelquefois jusqu'à diviniser l'homme. Mais ce qu'ils oublient, c'est qu'il faut autre chose que des illusions humanitaires pour arriver à une bonne réforme sociale, à une amélioration des conditions de l'existence des masses.

Les amis de la liberté, eux, et nous les promoteurs de ces Congrès, nous en sommes, s'appuyent sur la science pour formuler des principes que les hommes d'Etat devraient essayer de réaliser. Si, par exception, l'école libérale laisse fléchir le grand principe delà non intervention, ce n'est jamais dans un iiilérèt privé, dans un intérêt de classe, ce ne peut être qiie dans un intérêt public et comme une espèce de prime d'assurance contre la révolution, comme une sorte de concession momentanée pour faciliter l'évolution vers la liberté.

Certes, nous ne méconnaissons pas la difficulté qui existe à limiter nettement toutes les libertés, mais ce n'est, pas en voulant faire plier la nature à nos caprices que nous résoudrons le problème. L'État doit laisser à tous les individus le respect de toutes les autonomies réciproques. Et malheureusement, nous constatons presque partout que les Gouvernements, désireux de vaincre le parti socialiste, le parti ouvrier, s'associent au mouvement réactionnaire dans lequel se complaisent les aj^rariens, qui demandent la protection abusive de la propriété, certains industriels qui veulent que le Gouvernement leur assure des profits par des droits de douane, et les socialistes protectionnistes du travail manuel. Inconsciemment, je le veux bien, les Gouvernements en général jouent avec le feu. Ils croient lui faire sa part et en somme, ce sont des convoitises qu'on

aiguise, ce sont des appétits qu'on surexcite, ce sont des appâts que Ton donne aux partis révolutionnaires.

Depuis des années, nous constatons presque partout en Europe que les Parlements veulent la paix sociale, et ils ne parviennent qu'à rendre les rapports entre employeurs et employés plus difficiles. On vote des lois qui multiplient les discussions, qui entravent la production, qui provoquent la cherté artificielle, et qui, en diminuant la consommation, entravent l'industrie et le commerce. Plusieurs de ces lois sont faites en faveur des agrariens ; d'autres remplacent par une législation coercitive, par un fonctionnarisme très coûteux, l'accord des partis, c'est-à-dire le contrat privé.

L'Ecole libérale ne se contente pas d'un programme négatif; ce qu'elle veut, c'est la suppression de tous les vieux abus, le règne de la justice. C'est un programme pour la réalisation duquel il faudra beaucoup de travail et de nombreuses années. L'Ecole libérale s'inspire des principes d'une science toute d'observation, toute d'expérience, qui recherche les lois régissant surtout les rapports d'échange de services entre les hommes.

L'économie politique, comme toutes les sciences, a évidemment encore ses doutes, mais ce n'est pas un motif pour condamner les lois naturelles qui sont découvertes. Toutes ne sont pas découvertes. Cela n'est pas possible parce qu'aucune science n'est encore arrivée à la perfection. Toutes les vérités ne se révèlent pas en même temps. Même plusieurs de celles qui sont connues semblent antinomiques. Cependant, toutes se combinent pour faciliter le progrès et augmenter la productivité.

La science économique est récente, et ceux qui les premiers ont dégagé ses lois, ont évidemment fait des erreurs. Ils n'ont pas tenu compte suffisamment de la limite qu'il y a entre la science et l'art ; ils n'ont pas séparé suffisamment la science constatant des faits et l'art d'appliquer cette science dans l'organisation de la société. C'est pour cela que, dans les écrits des premiers économistes, on trouve beaucoup de vérités, mais aussi des idées plus ou moins erronées. On s'en empare pour dénaturer certaines théories. On attaque celles de la rente, du salaire naturel, la loi de Malthus. Cependant les économistes qui ont indiqué ces doctrines ont signalé des lois

naturelles qui existent, qui ne peuvent être contestées. Mais ils ont eu le tort de vouloir généraliser trop vite et de ne pas tenir compte d'autres facteurs lorsqu'ils ont voulu décrire l'avenir. Tous faisaient de la politique c'est-à-dire de l'art à côté de la science. Malthus a combattu les protectionnistes qui cherchaient à favoriser l'imprévoyance et la paresse par le droit à l'assistance. Ricardo luttait contre les agrariens qui voulaient le maintien de la protection douanière. Il a eu le tort de ne pas se servir d'une bonne terminologie ; il a eu le tort de dire que la rente monte avec la fertilité de la terre. Cela n'est pas toujours vrai. Dans les colonies, les pionniers ne cherchent pas les terres les plus fertiles, mais les terres les mieux situées. Ricardo, au lieu de parler de fertilité, aurait dû dire que le rendement de la terre augmente avec la productivité, c'est-à-dire avec l'utilité de la terre ; or, l'utilité, généralement, est le fait de l'homme. Ricardo s'est laissé entraîner par son salaire naturel dont les socialistes se sont emparés pour inventer la loi d'airain des salaires. Ce qui est assez curieux, c'est que tous ceux qui attaquent l'école libérale économique, tous ceux qui recherchent dans les premiers économistes le point de départ du socialisme, en forçant l'idée que le travail est la base de toute richesse, tous ces ennemis de la science économique s'appuient sur des doctrines condamnées par l'expérience.

Le protectionnisme repose sur la balance du commerce, le socialisme sur la loi d'airain des salaires et sur le préjugé que le machinisme appauvrit les masses, les ouvriers.

La balance du commerce, c'est le système du mercantilisme, le désir de toujours vendre et de ne jamais acheter, la vieille théorie d'après laquelle un peuple se ruine quand il importe plus qu'il ne vend. Les partisans de cette doctrine pensent qu'il faut payer la différence en numéraire et que les métaux précieux sont la richesse par excellence. Je vous ai rappelé que la fortune du monde est évaluée à i5 ou i(xx) milliards de francs. Le stock des métaux précieux représente à peu près, dans le monde, 5 o/o de cette somme. Il y a pour 5c) milliards de francs d'or. Il y a une quantité d'argent qui, d'après la valeur fictive, conventionnelle, monétaire de l à l5 et demi, représenterait bien 55 milliards de francs, mais qui d'après la

valeur réelle, n'en représente que 25 milliards. La circulation monétaire prend 400/0 de ce stock de métaux précieux. Le numéraire, c'est l'équivalent auquel nous rapportons la valeur des produits. C'est certainement une richesse, car il répond à un besoin, mais ce n'est pas la richesse, ce numéraire représente à peine 20/0 de la richesse du monde.

Cette question monétaire a été largement exploitée par tous ceux qui ont peur de la concurrence, par tous ceux qui ne veulent pas du stimulant nécessaire pour le progrès et qui désirent l'extension du protectionnisme douanier. Ce protectionnisme est un cercle vicieux; une fois pris dans cet engrenage on n'en sort presque plus : c'est une espèce de labyrinthe.

Partout en Europe, nous voyons surtout les agrariens profiter largement de l'ignorance des masses et demander au Gouvernement des faveurs, l'extension du régime douanier. Ce sont les agrariens surtout qui savent que le nombre est du côté du sophisme et le parti qu'on peut tirer d'un raisonnement spécieux. Depuis un quart de siècle, protectionnistes et bi-métallistes prétendent que nous nous ruinons, que les importations doivent nous appauvrir ; que la situation favorable, d'après eux, des pays qui ont la monnaie dépréciée, finit par mettre à mal les pays d'Europe a3^ant de la bonne monnaie. Cela ne nous empêche cependant pas d'importer constamment de plus fortes quantités de denrées alimentaires pour nos populations, de matières premières pour nos usines, sans nous ruiner et sans exporter notre numéraire.

Si nous voulons éviter les inconvénients du malthusianisme, si nous voulons pouvoir nourrir convenablement notre très nombreuse population, nous devons supprimer toutes les entraves au développement des forces collectives, à l'accroissement de la production, aux progrès de la consommation ; nous devons donner au peuple l'abondance.

Or, les protectionnistes, comme tous les interventionnistes, sont précisément les adversaires de la division du travail, des échanges, de la concurrence. Aveuglés par le désir de gagner immédiatement de l'argent, sacrifiant l'avenir au présent, ils s'en réfèrent encore à l'argument de la différence des importations et des exportations.

C*est cependant une évidence de fait que les pays riches importent plus qu'ils n'exportent et le contraire est vrai pour les pays pauvres. Cela se conçoit. Les nations riches ont à l'étranger des capitaux dans des fonds d'Etat, dans des entreprises industrielles. Elles peuvent donc payer une partie des importations à l'aide des coupons de ces valeurs. De plus, les nations riches possèdent des ports, des places de commerce, des places de banque dont l'étranger se sert et ce service donne lieu à des commissions. Les pays pauvres au contraire, sont obligés d'exporter des marchandises pour payer les charges de leur dette, les commissions de banque et les frets maritimes.

En i8g7, l'Angleterre a importé pour 460 millions de livres sterlings de marchandises et en a exporté pour 235 millions, soit une différence en faveur des importations, de 2i5 millions de livres sterlings, 5.400.ooo.(xx) fr., c'est-à-dire presque le triple de la circulation monétaire. Donc, si les partisans de la balance du commerce étaient dans le vrai il suffirait de quatre mois de commerce en Angleterre, pour priver ce pays de son numéraire. Élargissant même la doctrine mercantile, il faudrait que depuis 10 ans l'Angleterre aurait dû s'appauvrir de 3o à 40 milliards alors que les statistiques prouvent que la richesse de l'Angleterre a augmenté à peu près d'autant.

En Allemagne, les importations ont dépassé en 1897 de 1200 millions les exportations. En Belgique nous importons 25c) millions de plus que nous n'exportons. La France a importé en 1897 pour 35<^) millions de plus qu'elle n'a exporté. Il est vrai que l'Espagne, en i8g7, a exporté pour plus de KX) millions au delà de ses importations, la République Argentine pour i5 millions, l'Autriche- Hongrie pour 3<) millions de plus qu'elle n'a importé. D'après les protectionnistes, ce seraient donc ces pays qui en 1897 ont eu de bonnes années, tandis que l'Angleterre et nous autres, nous serions les pays pauvres.

Déjà avant la guerre franco-allemande, la France importait plus qu'elle n'exportait, ce qui ne l'a pas empêchée de passer par l'indemnité de guerre de 5 milliards, par le phylloxéra, par les charges écrasantes d'un Budget de 35 milliards. Cependant, malgré

toutes CCS charges, la Caisse trEpargnc recevait 2cx) à lV)o millions par an. Mais depuis que la France a reculé au point de vue économique, la Caisse d'Epargne ne reçoit plus autant. En i8g5, elle n*a plus reçu que 125 millions de francs.

C'est à partir de 1867 que, en France, les importations ont été régulièrement plus élevées que les exportations, sauf pendant une période de quatre ans. De 1872 à 1875, la France a exporté plus qu'elle n'a importé. C'était la période du paiement de 5 milliards t à l'Allemagne, de la reconstitution du matériel détruit par la guerre. Les protectionnistes prétendent-ils que c'était la période de splendeur de la France, de l'accumulation des richesses ? D'après-nous, c'était une période d'affaiblissement.

Les intempéries, les mauvaises récoltes occasionnent des pertes. A certains moments il faut importer plus (juc d'habitude, mais ces importations doivent être payées et ne peuvent Têtrc que par la population qui les consomme. Or, si le fermier a eu moins de revenus, SI le consommateur a dû payer plus que d'ordinaire pour ses besoins, ces g-ens doivent faire des économies pour rétablir l'équilibre du budget et font par suite que l'équilibre se rétablit aussi dans les relations internationales.

^^ux qui prétendent que l'excédent des importations sur les

exportations est un mal sont généralement des adversaires de la

statistique. Consultez les protectionnistes, ils vous répondront : on

^it dire aux chiffres ce que l'on veut, la statistique ne signifie rien.

^pendant pour la balance du commerce, on ne peut s'appuyer et

^ ne s'appuient que sur les tableaux du commerce extérieur, sur

^ sta.tistiques des administrations des douanes, des finances. Or,

P^rrai les statistiques, ce sont celles cjui sont les moins bien soignées.

^st pour cela que nous avons remis la question à notre ordre du

^ ^^> afin que cette question, très importante au point de vue

^^anier en général, puisse être étudiée.

'^^ vous faites l'addition du commerce de tous les pays, vous

^^staterez que l'ensemble des importations dépasse 5o milliards.

'^ n*arrive pas à 45 milliards d'exportations. La différence tient

^^tout à ce que, pour l'exportation, on tient compte de la valeur

^ *a marchandise dans le pays de production, tandis cjuc pour les

importations, on tient compte de cette valeur, plus les frais de transport, etc.

Ceux qui veulent qu'il soit tenu compte du change dans les traités de commerce, c'est-à-dire les partisans des tarifs différentiels, semblent ne pas se rendre compte de la théorie des changes, ni de rinfluence de la solidarité des marchés sur les relations commerciales et sur le taux de Tintérêt.

En fin de compte les achats et les ventes doivent s'équilibrer, mais avec un bénéfice pour les deux parties, parce que celui qui vend trouve un intérêt dans la vente et celui qui achète trouve un intérêt dans l'achat. Les utilités s'échangent contre des utilités et l'équivalence doit se maintenir au profit des deux parties.

Seulement, dans le mouvement général il y a autre chose que des marchandises. Les titres qui servent à transporter les capitaui sont une marchandise, au point de vue international, comme les céréales, les laines, les cotons, etc. Un pays peut donc devenir débiteur d'un autre, non seulement pour les marchandises mais également pour les valeurs mobilières, pour les commissions, pour les fi*cts, etc.

Pour les frets, l'Angleterre encaisse tous les ans loo millions de livres sterling, 2 milliards 5oo millions de ft'ancs, qui ne figurent pas dans les tableaux statistiques. Ces 2 milliards 5oo millions de francs sont en partie dépensés là où les navires font escale, mais c'est cependant une recette qui ne se trouve pas dans la statistique commerciale.

Il y a également les dépenses faites par les voyageurs. Les 1.7CX) hôtels de la Suisse encaissent tous les ans à peu près 120 millions de francs, dont 40 millions de bénéfices. Vous savez que les touristes en Suisse sont surtout des étrangers munis de lettres de crédit qui paient en chècjues sur Londres, Paris, etc. Ce pays peut accjuittcr une partie de ses importations avec ce papier.

Vous voyez combien il est difficile de se faire une idée exacte des relations, des engagements réciproques des pays, et combien il est dangereux de demander à un gouvernement d'intervenir dans ce rouage qui a besoin de toute liberté, pour manoeuvrer avec harmonic. Dans beaucoup d'Etats la saison des importations et des

exportations est tout à fait différente. Il faut bien alors escompter les probabilités de différence. Les banquiers instruits par l'expérience, profitent de leurs crédits en blanc pour maintenir Téquilibre des opérations.

Les changes sont le résultat des opérations commerciales et ont pour base les relations réciproques non de deux pays, mais de tous les pays, à cause de la solidarité.

Prenez par exemple le thé que les négociants de Shanghaï, de Hankow, de Foochow vendent aux Etats-Unis. Il se paie par des traites que les maisons de Chine font sur TAngleterre. Voilà l'Amérique débitrice de l'Angleterre dont elle n'a pas reçu de marchandise. L'Angleterre peut se couvrir en faisant venir de la marchandise d'Amérique, mais aussi par des traites qu'une maison de New-York enverra sur des négociants d'Anvers qui ont acheté des céréales en Amérique. Et voilà la Belgique débitrice de l'Angleterre dont elle n'a pas reçu de marchandises. Vous voyez la complication qui se produit dans l'échange. Comment un gouvernement pourrait-il intervenir dans ces questions et trouver le nœud que les gens les plus versés dans les affaires financières, les banquiers ou les négociants ne parviennent pas toujours à débrouiller.

Les changes ont encore d'autres bases : la valeur réelle de l'unité monétaire stipulée pour la liquidation de l'opération. Je dis la valeur réelle et non la valeur fictive, celle fixée arbitrairement par une loi ; le taux de l'escompte dans le pays sur lequel la traite est tirée a son importance.

Aucune cause, pas même la spéculation la plus effrénée ne donne un écart de plus de 5 à 6 p. c. dans le change, car la rareté ou l'abondance des capitaux qui en est la conséquence donne une cherté ou un bon marché tels que l'équilibre se rétablit. La dépréciation de l'unité monétaire, basée sur sa valeur réelle ou sur la confiance dans le crédit de l'Etat, ne doit pas être confondue avec la question du change.

Les exportations de capitaux, sous forme de numéraire ou de valeurs mobilières, produisent la'hausse du taux de l'intérêt, ce que l'on constate par la hausse du taux de l'escompte. La conséquence c'est que cette élévation du taux de l'escompte rendant la marchan-

dise plus chère, le prix de revient plus élevé dans le pays, on importe moins. Par contre, les capitaux sont attirés parce qu'ils rapportent davantage, le taux de l'intérêt étant plus élevé. Sur le marché national même, il y a une crise, un rétrécissement du débouché et par conséquent une tendance à vouloir exporter vers Tétranger. C'est en somme toujours le consommateur qui paie les folies de tous et qui doit être le liquidateur de toutes les opérations commerciales. Or, c'est précisément lui que les législateurs oublient toujours.

Cavour a dit que la doctrine protectionniste est le plus puissant allié du socialisme. En effet, protectionnistes et socialistes affirment le droit et le devoir de l'Etat d'intervenir et de se servir des impôts pour modifier la répartition naturelle des produits du travail. Les uns et les autres veulent affaiblir le pays en demandant au Gouvernement de débarrasser chacun de la concurrence, c'est-à-dire de ce qui stimule, de ce qui peut seul donner le progrès, alors que dans notre civilisation, ce qu'il faut surtout faire, c'est fortifier les liens de solidarité qui unissent les hommes et les peuples. Il importe de laisser à chaque groupe, à chaque individu le développement du travail qui lui convient le mieux, auquel le destinent ses facultés, ses ressources.

Vous connaissez tous la devise du Cobden Club ; « Free trade, peace and goodwill among nations ».

Ce sont là trois termes bien coordonnés que nous avons vus luire brillamment il y a trente ans, en espérant que cette théorie finirait par couvrir le monde. Mais l'éclipsé est venue ; la réaction a eu son origine dans le mancjue de liberté politique des états et une timidité trop grande dans l'adoption du régime libre-échangiste. Des pouvoirs absolus ont provocjuc la guerre, la recrudescence du militarisme, la paix armée et avec les armements la guerre économique, les entraves au progrès, au bonheur du peuple.

Les charges (jui écrasent le peuple ont fait naître de très belles idées, ont éveillé des sentiments très généreux. Le Czar vient de prendre une initiative méritoire en montrant quels sont les effets funestes de la paix armée et en cherchant à provoquer une réunion afin d'arriver au désarnicmcnt.

La guerre hispano-américaine a montré qu'il vaut beaucoup mieux économiser en temps de paix et avoir de grandes ressources lorsque le danger vient, que de gaspiller Targent du contribuable par des armements inutiles. Mais pour certains, le régime américain n'est guère applicable à TEurope, à cause dû voisinage direct des pays rivaux. On ne pourrait Tadmettre que si tout le monde était d'accord. C'est ce que recherche le Czar. Il veut au moins qu'on étudie la question. Il désire assurer à tous les peuples les bienfaits d'une paix réelle et durable. Il voudrait que l'expansion du travail profitât aux masses et donnât en même temps le moyen d'être fort quand le danger se présente.

Cependant, pouvons-nous espérer une paix durable, peut-on avoir des bases juridiques solides pour les rapports internationaux pacifiques des peuples quand la politique vise uniquement la guerre économique ? Les protectionnistes ne cessent de troul)ler les rapports internationaux. La guerre hispano-américaine a été lé résultat de l'exploitation des Cubains par les industriels de la mèrepatrie, grâce aux tarifs différentiels.

J'espère que les délégués de l'Espagne me permettront de parler très franchement dans ua Congrès scientifique.

Après la révolution de 1878, le gouvernement espagnol avait promis aux Cubains, une autonomie progressive. Ceux qui n'ont pas permis au Gouvernement de Madrid d'exécuter cette promesse, ce sont les industriels de la Catalogne qui savaient très bien qu'avec l'autonomie politique, il devait y avoir l'autonomie douanière. Or, cette dernière, c'était l'indépendance des Cubains vis-à-vis des fabricants de la mère-patrie, c'était empêcher les industriels de l'Espagne de continuer à exploiter le marché des Antilles avec des armes aussi fausses que les tarifs diff*érentiels. On a préféré mécontenter les Cubains et aller au devant d'une guerre désastreuse plutôt que de sacrifier les intérêts mal compris du capital. Le protectionnisme a été ainsi la cause de la guerre de l'Espagne, qui, malgré sa vaillance, malgré les sacrifices, a été ruinée momentanément. Elle n'a jamais voulu sacrifier son régime restrictif dans les colonies.

Les pays qui l'avaient imitée ont reconnu vers le milieu de ce

siècle la nécessité d'avoir des conditions plus larges pour les rapports entre la mère-patrie et les possessions lointaines. Il y a eu un revirement qui a profité à toutes les colonies. Mais depuis la régression générale, les colonies souffrent et les gouvernements la France en a donné l'exemple — reviennent au système mercantile, au pacte colonial, à l'exploitation des marchés par les industriels de la métropole sous la protection de tarifs différentiels. C'est pour cela que nous avons soumis au Congrès la question de savoir quel est le régime qu'il s'agirait de fixer pour les colonies non autonomes quand on négocie des traités de commerce. Cette question est d'actualité par suite de la dénonciation des conventions de l'Angleterre avec l'Allemagne et la Belgique.

L'Angleterre est de toutes les puissances, la seule qui colonise dans l'intérêt de l'humanité. Partout où flotte le pavillon britannique les étrangers sont reçus dans les mêmes conditions que les enfants de la mère-patrie. Les Anglais ouvrent le marché de leurs Colonies au monde entier. Là où les pa3^s du continent colonisent, on fenne le marché à l'étranger. Je fais une exception pour la Hollande et je ne parle pas de l'Etat Indépendant du Congo, qui n'est pas à proprement parler une colonie, et qui est régi par l'acte de Berlin, lequel est la condamnation du régime colonial protectionniste.

L'Angleterre s'efforce de répandre l'instruction et les principes d'indépendance, de self help ; elle laisse ses colonies se gouverner librement et les affranchit de toute mesure exceptionnelle en faveur de son trafic.

Si l'on veut être édifié sur les résultats de la liberté commerciale comparés à ceux du protectionnisme, il suffît d'étudier l'histoire économique de l'Angleterre et de ses colonies, comparée à l'histoire de l'Espagne et de la France. L'expérience des deux sj'^stèmes a été faite. L'Angleterre est restée la première puissance grâce au régime libéral. Celles de ses colonies autonomes qui ont accepté le même principe ont prospéré. Comparez la Nouvelle-Galles du Sud avec Sydney, à Victoria avec Melbourne. Vo3-ez la petite île de Singapore perdue au milieu de l'océan ; c'est la liberté commerciale qui a fait son succès.

Les protectionnistes prétendent que le libre-échange s'est imposé

à l'Angleterre, que tout le monde y voulait ce régime, que c'est le seul pays du monde qui doive vivre en dehors du protectionnisme. Ceux qui parlent ainsi ne connaissent pas l'histoire économique de l'Angleterre. Ils ne se rappellent pas les luttes de Huskisson, la campagne de huit ans menée par les Watson, les Cobden, les Bright, les Villiers, pour la destruction du régime protectionniste qui était défendu par la richesse et par la corruption.

L'Angleterre a traversé au commencement de ce siècle des épreuves très dures. Après les guerres avec Napoléon, le pays était presque ruiné, écrasé par les impôts. L'agriculture et l'industrie étaient aux abois. La population s'accroissait, mais en même temps, le paupérisme augmentait. Les droits renchérissaient les marchandises et rendaient la misère de plus en plus misérable. L'industrie, grâce aux machines, produisait trop pour la consommation intérieure et cela parce que le régime fiscal empêchait la consommation de se développer. On ne pouvait exporter, les prix de revient étant trop élevés. Les salaires étaient très bas et de nouvelles réductions s'imposaient.

Dans les comtés agricoles les plus riches, les meilleurs ouvriers gagnaient le strict nécessaire pour être à l'abri du besoin. Ailleurs ils avaient 8 shellings par semaine. Les femmes rarement occupées avaient 6 à 12 pence par jour suivant les saisons. Elles gagnaient 5o shellings par année, au plus.

Dans les villes c'était pire encore. En 1842, à Stockport il y avait 1200 ouvriers qui travaillaient régulièrement, 3ooo qui travaillaient irrégulièrement, 4000 qui n'avaient pas de travail du tout.

A Manchester, il y avait gooo familles qui gagnaient en moyenne par semaine 3 ou 4 shellings. A Bolton les deux tiers des fabriques étaient fermées.

Ceci se passait à la veille des succès des ligueurs pour l'amélioration des conditions économiques de l'Angleterre, en 1842, alors que ce pays avait déjà des lois dites ouvrières, les lois de 1802, de 1819, de 1825 et de i833.

Les interventionnistes disent que les trois premières lois n'ont jamais été appliquées. C'est ce que nous leur reprochons. On fait voter des lois que l'on ne peut pas appliquer et qui deviennent des

armes très (lan(j;crcuscs entre les mains des politiciens et des fonctionnaires désireux de faire du favoritisme. Mais la loi de i833 a été suivie d'une application immédiate et malfj^ré cela la misère est devenue de plus en plus noire. Il a fallu une loi de liberté, de suppression d'entrave, la loi supprimant les corn-laws pour j>ormettre à l'Anj^leterre dc^ devenir une puissance prospère. CVst Robert Peel (jui ému par le triste sort du peuple ani^lais, par sa misère, a été converti au principe de la liberté coininerciale et a fait la faraude réforme économi(iue (jui a assuré à l'Angleterre la tranciuillité, l'aisance, à ses ouvriers de meilleurs salaires et la vie à bon marché.

Depuis cinciuante ans la richesse du Royaunie-I^ni a passé de i(x) à 25o milliards de francs, les salaires agricoles ont doublé, les salaires de l'industrie ont triplé et le coût de l'existence a baissé. C'est bien la condamnation de la loi d'airain et du protectionnisme.

Les Trades-Unions ont contribué à l'amélioration de la situation économi(]ue du peuple anglais, aussi longtemps qu'elles sont restées dans la voie libérale, c'est-à-dire faisant respecter le droit de chacun, demandant le droit commun pour tous, défendant le principe du self /iclp.

Les syndicats anglais, les Trades-Unions, ont été constituées, les premières, à la fin du dernier siècle ; mais elles étaient secrètes et très violentes. Le jour où on leur a permis d'exister publiquement, en 1S25, les Trades-Unions se disloquèrent, les ouvriers ayant cessé la lutte.

Après i(S4(), elles se sont reconstituées sous la forme de sociétés de secours mutuels luttant pour la suppression des lois entravant leurs libertés.

En iSfK), on leur a acH^ordé la personnification civile, et on leur a donné également le droit de coalition, mais en mèine temps, on a conmiencé à vouloir fortifier la législation dite ouvrière, à faire dos lois soi-disant protectionnistes du tra\ail dans les manufactures. C'est à partir de ce mcmient que l'esprit d'exclusivisme a multiplié les grèves, que l'Angk^terre a soulVert énormément, qu'il y a eu de grandes entraves au développement de la richesse publique.

Cette question de l'association est très complexe ; vous l'étudierez dans l'intérêt de la production.

On a parlé de la décadence de Tindustrie britannique. Il y a là de l'exagération. L'Angleterre est toujours la puissance la plus libérale et il n'était pas possible avec ses principes économiques, qu'elle fût devancée par les pa3'S qui n'ont pas les mêmes libertés.

Le commerce de l'Angleterre représente 17 milliards de francs non compris 2 1/2 milliards de métaux précieux, non compris les transports maritimes.

A côté de l'Angleterre vient au deuxième rang l'Allemagne, avec

9 milliards, puis la France et les Etats-Unis avec 7 1/2 milliards chacun. Il y a 20 ans, la France avait un commerce plus important qu'aujourd'hui, précisément parce que depuis lors, elle a reculé économiquement. Elle venait au deuxième rang avec 8 milliards tandis que l'Angleterre avait un commerce de 16 milliards, l'Ailemagne de 7, et les Etats-Unis de 6 milliards.

Le succès de l'Allemagne vient surtout de l'instruction et de l'éducation du peuple, de l'énergie individuelle. C'est l'école qui a fait, en grande partie, la splendeur industrielle de ce pays, qui y a développé les forces productives.

L'indemnité de guerre de 5 milliards a permis aux états de la Confédération germanique, de rembourser leurs dettes. Ce remboursement a jeté sur le marché des capitaux énormes qui ont été lancés dans l'industrie et qui ont créé la grande industrie allemande. Mais on était allé beaucoup trop vite et l'on est arrivé au krach de 1873-1874, à la liquidation de la crise qui a été entravée pas le militarisme et par l'esprit protectionniste.

Un nouvel élan date de 1892, c'est-à-dire depuis que l'Allemagne s'est arrêtée dans la voie réactionnaire et a repris la voie libérale par les conventions, les traités de commerce de 1892.

Elle admet en principe l'intervention du Gouvernement dans les contrats privés, mais elle n'a pas de réglementation du travail des adultes. Elle ne s'est occupée que des enfants. Seulement, elle a commencé par décréter, en 1816, l'instruction élémentaire obligatoire et ce n'est qu'en 1839, donc 23 ans plus tard, qu'elle a limité très timidement l'accès des usines à huit ans, et en i853 à 12 ans.

Donner à tous les enfants les connaissances élémentaires positives indispensables à tous les cito\'ens, c'est préserver les travailleurs

de la misère, c'est améliorer leur sort, c'est former des citoyens utiles pour ravenir, c'est travailler pour la production et la prospérité du paj's. (Très bien.)

On veut émanciper le peuple, Taffranchir de toutes les ser\'itudes. En est-il une plus grande que celle de l'ignorance ?

Si un Gouvernement prétend avoir le droit d'inter\'ention dans les questions de la vie sociale de l'individu, son premier devoir n'est-il pas d'empêcher les parents de négliger le développement de l'intelligence de l'enfant ? S'il veut limiter les heures de travail d'un enfant, l'empêcher d'aller à l'usine, il n'a pas le droit de dire : je ne fais pas davantage, et de vouer cet enfant au vagabondage qui tsi l'école du crime, la pépinière des malfaiteurs. Il faut suivre un régime régulier et rester logique.

La nature humaine ne peut se modifier que par l'instruction et par l'éducation et chaque progrès qui se fait dans cette voie peut donner un nouveau progrès dans la voie de la législation. La modification des lois n'est utile, avantageuse, que lorsque les idées, le caractère du peuple ont changé, lorsque ces lois peuvent être exécutées, lorsque l'opposition (jui s'y fait n'est pas assez sérieuse, assez générale pour en paralyser l'exécution.

Dans le monde industriel, nous voyons tous les grands patrons s'occuper de l'avenir des enfants. Je parle des bons emplo3^eurs, des patrons qui savent quel est l'intérêt qu'ils ont dans la création et dans l'entretien des institutions au profit des ouvriers. Ils savent que ces institutions vont leur donner un meilleur personnel, leur assurer la stabilité.

L'abstention des mauvais patrons, dans la meilleure organisation du travail ne cause pas de préjudice aux employeurs soucieux des intérêts de leur personnel. Cette abstention ne peut nuire qu'aux mauvais chefs.

Aussi, Messieurs, avons-nous vu une grande amélioration dans la condition de l'ouvrier sans l'intervention de l'Etat.

Tous les progrès réalisés par le capital et par la science sont allés aux travailleurs et surtout aux travailleurs manuels. Le perfectionnement de l'outillage des mines, l'usage des explosifs, le perfectionnement des moyens de transport ont permis d'augmenter

les salaires des ouvriers, d'améliorer la condition de l'existence des houilleurs. Ce sont eux qui ont profité, et presqu'exclusivement, de tous les avantages du travail intellectuel des ingénieurs et de l'exploitation du capital.

En 1812 et i8i3, dans la Province de Liège, qui était alors le Département de TOurthe, d'après un rapport publié par l'administration française, le prix de la houille était de fr. 8,25 et le salaire moyen de l'ouvrier de 3oo fr. par an. L'ouvrier intervenait dans le produit de la vente pour 46 ^/o, les autres dépenses pour 36 <>/o et le capital pour 18 %.

De i83i à 1840, — la statistique de M. Harzé ne va pas au delà — le prix moyen de la houille monte à 11 fr. et le salaire des ouvriers s'élève en moyenne à 440 francs.

De 1881 à 1890, le prix de la houille redescend à fr. g,5o mais les salaires montent au delà de goo francs. C'est-à-dire que le prix de la houille a diminué de fr. i,5o, mais que le salaire a plus que doublé. Cela provient uniquement de l'application des machines. Les appareils mécaniques avaient en 1840 une force de 18000 chevaux-vapeur, en 1890 de 127,000 et aujourd'hui à peu près de i5o,ooo. Ces machines n'ont pas enlevé du travail aux ouvriers, puisque en i83i, le nombre des ouvriers houilleurs en Belgique était de 29,000 et qu'il est aujourd'hui de 120,000. Seulement, l'effet utile, grâce aux travaux de nos ingénieurs et aux capitaux, a été plus considérable. On a passé de 92 tonnes à 180 tonnes.

Aujourd'hui les salaires prennent non plus 46 p. c. mais 56 p. c. du produit de la vente, les autres dépenses 40 p. c. et le capital 4 p. c. au lieu de 10 au commencement du siècle.

L'expérience condamne donc cette soi-disant loi d'airain des salaires et ce préjugé que le machinisme doit ruiner l'ouvrier.

Ce sont les progrès de la science, les progrès de la civiHsation, la multiplication des capitaux qui peuvent seuls améliorer la situation sociale.

La loi ne crée pas la richesse ; la richesse ne se produit que par 'le travail allié à l'épargne. La multiplication des richesses a besoin de capitaux et de travailleurs.

La loi ne peut pas créer non plus la fraternité. Celle-ci est le

résultat de Tinstruction, de la justice, de la bienveillance mutuelle, qui est Teffet de la solidarité des intérêts. Par Tinstruction Ton constate que chacun travaille pour tous et que tous travaillent pour chacun. L'union du capital et du travail par la liberté de l'industrie et du travail et par la liberté d'association donnera l'entente nationale ; la liberté des échanges et la liberté politique donneront l'entente internationale, la paix universelle.

Pour guérir les plaies sociales il n'y a qu'un remède, fortifier l'éducation, développer l'instruction et respecter la liberté.

La liberté et la science sont les instruments de tout progrès. Ce sont les phares de l'évolution sociale, les guides de l'émancipation de toutes les forces de l'humanité.

J'espère, Messieurs, que vos travaux contribueront à faire pénétrer ces vérités dans l'esprit public. J'espère que nous apporterons dans les discussions la même modération qui a fait le succès de nos travaux de 1892 et de 1894 et que vous contribuerez à montrer aux Gouvernements que l'esprit scientifique est nécessaire pour gouverner les peuples. {Longs applaudissements).

M. RoosT, Secrétaire général. — Messieurs, Depuis 1892 — époque de l'inauguration de l'œuvre — les Congrès de législation douanière et de réglementation du travail ont eu la bonne fortune non seulement de voir grandir le nombre de leurs adhérents mais encore d'intéresser et de fixer l'attention publique.

Ce succès, auquel nous applaudissons, s'explique par deux considérations :

Tout d'abord par la circonstance que les questions inscrites à notre programme répondent aux besoins les plus impérieux des sociétés modernes et ensuite parce que nous avons assuré à nos réunions la plus complète liberté et indépendance. Dès l'origine les organisateurs des Congrès de législation douanière et de réglementation du travail ont voulu un Congrès libre, exempt de tout caractère officiel. Un Congrès ouvert à tous et où chacun était assuré de pouvoir exposer librement ses opinions.

La garantie d'une discussion sans contrainte ni réglementation était seule de nature à nous amener le concours des partisans des différentes écoles. Pour les inciter à nous faire bénéficier de leurs

études et de Texpérience qu'ils avaient acquise, nous avons même cru devoir supprimer tout vote sur les questions soumises à la discussion, de façon à éviter Técrasement des minorités et partant des abstentions nuisibles à Toeuvre du Congrès.

Tel fut Tesprit qui présida l'organisation des Congrès de 1892 et i8g4 et telles sont les idées qui prévalurent pour le Congrès de i8g8.

Pour nous assurer une liberté pleine et entière il fut décidé de nouveau de refuser l'allocation des subsides que le Gouvernement et la ville d'Anvers voulaient bien mettre à notre disposition.

Mais les ressources pécuniaires qui nous faisaient ainsi défaut il fallait les compenser. A cet effet nous avons adressé un appel à nos membres en vue de nous procurer des adhérents et c'est avec une légitime fierté que nous avons pu constater par l'empressement qu'ils ont mis à répondre à notre appel de leur dévouement à l'institution.

Nous comptons plus de cinq cents adhérents.

Ce chiffre aurait été encore plus considérable si nous n'avions eu à compter avec diverses circonstances défavorables parmi lesquelles nous devons citer :

i^ La date choisie pour la réunion. Celle-ci paraît avoir empêché beaucoup de personnes de suivre nos travaux. Si le Congrès a été fixé à la mi-septembre c'est en vue de nous assurer la collaboration de MM. les professeurs des Universités de l'Allemagne qui étaient empêchés de se rendre à Anvers avant cette date.

Or comme les questions de réglementation du travail ont surtout été approfondies dans leur pays nous avons attaché une grande importance à leur concours.

2° Les fêtes d'Anvers de 1892 et celles de l'Exposition universelle de 1894 avaient attiré dans notre ville beaucoup d'étrangers qui ont profité de leur séjour pour assister aux séances du Congrès.

Le Congrès actuel a dû compter sur ses forces propres.

3** Enfin la guerre hispano-américaine nous a privé du nombreux contingent espagnol qui avait adhéré au Congrès de 1894.

Nous pouvons donc dire que les adhérents de 1898 sont les membres dévoués à l'œuvre. Ceux qui ont tenu à affirmer à nouveau toute l'utilité des Congrès de législation douanière et de réglementation du travail.

Ils font mivre de cit03-en en n'abandonnant pas exclusivement aux pom oir- j>ublics la solution des questions d'intérêt général.

Comme précédemment les questions inscrites à notre programme embrassent deux ordres d'idées différentes.

Nous avons d'abord les questions de législation douanière qui intéressent les relations internationales.

Puis le Congrès s'occupera des questions de réglementation du travail qui concernent la production à l'intérieur.

Depuis que les Gouvernements ont fini par comprendre la solidarité qui existe entre les producteurs et les consommateurs du globe les guerres de tarifs étaient condamnées et un pas considérable semblait être fait dans la voie du libre-échange. Malheureusement les charges si considérables et si ruineuses qui pèsent sur les Etats européens pour le maintien de la paix armée entravent la libre répartition de la production et l'extension du libre-échange.

Les protectionnistes ont relevé la tête et ont compris tout le parti qu'ils pouvaient tirer de cette situation. Sous prétexte de procurer les ressources nécessaires aux Gouvernements ils ont fait adopter des législations douanières non moins ruineuses que les guerres de tarifs.

Eux seuls en sont arrivés à tirer profit de la multiplicité des impôts car les Gouvernements ont négligé le côté pratique de la question.

Ils ont oublié qu'il ne suffît pas de frapper de droits une infinité de produits pour s'assurer des revenus considérables. Ils ont perdu de vue qu'il fallait avant tout rechercher les articles pour lesquels la perception des droits était facile et n'entraînait pas beaucoup de frais.

C'est ce que le Gouvernement anglais a le mieux compris et appliqué. Aussi constatons nous que dans ce pays :

Produit brut Produit net

Les douanes ont donné £ 21.240.000 £ 20.750.000

Et les droits d'accises ont produit £ 32.25o.ooo t 26.800.000

Ensemble £ 53.4go.ooo £ 47.55o.ooo

A l'aide donc de quelques produits notamment les spiritueux» les bières et les tabacs le Gouvernement anglais est parvenu à assurer son budget et les frais de perception sont insignifiants en comparaison du résultat obtenu.

Ces résultats sembleraient devoir inspirer les Gouvernements du Continent ; malheureusement les entraves douanières paraissent être à ce point enracinées dans les sphères gouvernementales que les exemples les plus décisifs restent sans résultat.

Notre but doit donc consister à rechercher le système qui, tout en procurant aux Gouvernements les ressources qui leur sont nécessaires pour répondre aux exigences internationales, modernes, se rapproche le plus de notre idéal : le système du libre-échange.

Maintenant si, par nécessité et en attendant des temps meilleurs, nous devons subir l'intervention gouvernementale dans les relations internationales il importe de vérifier si nous devons admettre la même contrainte au point de vue de la production à rintérieur du pays.

Sur cette question les systèmes les plus contradictoires se sont fait jour.

On peut les rattacher à trois groupes fondamentaux.

1° Le système individualiste qui défend la liberté de l'homme dans toutes ses manifestations et combat toute entrave ou intervention gouvernementale.

2P Le système du socialisme d'Etat qui se confond avec le socialisme de la chaire. Les partisans préconisent l'intervention du Gouvernement dans un but humanitaire à l'effet d'établir l'harmonie entre employeurs et employés tout en respectant le droit de propriété individuelle qui pour eux reste une nécessité.

3° Le système du socialisme collectiviste qui prétend, grâce à l'intervention de l'Etat et par des droits de succession élevés, arriver insensiblement à la disparition de la propriété individuelle.

Les différentes écoles se sont piquées d'honneur d'être représentées à notre Congrès par leurs représentants les plus autorisés aussi pouvons nous avoir la conviction, qu'à notre grand profit, leurs revendications respectives seront brillamment exposées ef défendues.

Les Gouvernements à leur tour, ont tenu à se faire représenter officiellement à cette réunion.

Les délégués du Gouvernement belge sont :

MM. L. Capelle, Ministre Résident, Directeur général au dépar-

tement des affaires étrangères, Bruxelles ; J. Kebers, Inspecteur général au département des Finances, Bruxelles ; J. Dubois, Directeur à l'office du Travail, Bruxelles ; H. Renauld, Directeur au département des Finances, Bruxelles.

La République de Colombie a délégué : M. Colombo Annibal Gonzalez y Torres, Consul à Anvers.

Le Gouvernement espagnol est représenté par M. F. de Serra y Larrea, son Consul-général en Belgique.

Le Gouvernement des Etats-Unis a délégué : MM. Horace G. Wadlin, Chef du bureau de statistique du travail de TEtat de Massachussets ; Lincoln, Consul-général des Etats-Unis à Anvers.

Le Gouvernement français est représenté par MM. Nicolas, Conseiller d'Etat, Directeur du travail et de l'industrie au Ministère du commerce et Isidore Finance, Chef du bureau des s}Tidicats professionnels et des études d'économie sociale du travail.

La Grèce délègue son Consul à Anvers, M. L. Metaxas.

Le Guatemala a invité M. Roels, son Consul-général à Anvers à suivre les travaux du Congrès.

Le Gouvernement hollandais est représenté par MM. G. A. Verr3^n-Stuart, Docteur en droit. Secrétaire de la commission centrale de statistique ; B. Art, Docteur en droit. Conseiller chef de la première division au Ministère delà Justice; J. W. S. A.Versteeg, Docteur en droit. Administrateur chef de la division pour l'organisation du travail et des fabriques au Ministère du Waterstaat, du commerce et de l'Industrie.

L'Italie a drlégué : M. le Marquis Impercali, chargé d'affaires d'Italie, à Bruxelles.

Le Japon t- : i représenté par M. K. Midzumatchi, Conseiller du Ministère des Finances, à Tokio.

La République majeure de l'Amérique Centrale nous a envoyé •M. D. Pector, Consul-général en France.

La Mexique délègue M. Miguel Beistegni, Secrétaire de la légation du Mexique, à Bruxelles.

La Nouvelle Zélande : M. Williams, Juge à la Cour suprême.

Le Portugal a désigné : M. le Comte de Tovar, envoyé extraordinaire. Ministre plénipotentiaire de Sa Majesté le Roi de Portugal, à Bruxelles.

La Russie a délégué : son Excellence M. Arthur Raflfalovich, Conseiller d'Etat et Agent du Ministère des Finances de Russie, à Paris ; son Excellence M. Kartsoff, Conseiller d*Etat et Agent du Ministère des Finances de Russie, à Bruxelles.

Le Gouvernement chinois a envoyé son adhésion et comptait se faire représenter par un membre de la légation à Londres.

Nous avons reçu vingt-quatre rapports, {applatidisscments)^ beaucoup ne nous sont parvenus qu'à la veille de la date fixée pour la réunion du Congrès.

Le Comité central du travail industriel de Belgique avait proposé de joindre à la 4"»^ question de la 2"^*^ section, la discussion du projet de loi sur les accidents de travail, spécialement au point de vue de la capitalisation de la rente.

Le Comité d'organisation a décidé que cette question étant comprise dans le contrat de louage de service serait discutée au point de vue spécial, proposé par le Comité central, mais plutôt au point de vue général international.

De même dans la question III de la i*"*^ section traitant des droits différentiels, la question du change soulevée par les bi-métallistes pourra également être discutée sans que Ton en arrive cependant à détailler la question monétaire.

Tel est, en résumé, le résultat du travail préliminaire et l'exposé du Programme.

Je termine en formant des vœux pour que l'œuvre du Congrès soit féconde. Nous sommes tous d'accord que nous devons chercher à diminuer et, si possible, à vaincre les souffrances de la classe ouvrière.

Nous ne différons que sur les moyens à employer pour atteindre ce résultat.

Permettez au Secrétaire général de la Commission d'organisation de dire qu'il estime qu'au lieu de nous borner à tourner nos regards vers le Gouvernement et d'en attendre le remède au mal, nous devrions au contraire combattre toute ingérence du pouvoir central dans le domaine de la production.

Cette intervention du pouvoir se traduit en effet toujours par une entrave à la liberté de la production.

Or, toute entrave retombe sur les classes ouvrières.

En supprimant les entraves tant internationales qu'à Tint érieur des pays, les produits seront mis à la disposition des consommateurs dans les conditions les moins onéreuses c'est-à-dire en exigeant l'effort et le travail le moins considérable comme contre-prestation. Ne demandons donc pas aux pouvoirs publics le remède au mal. Laissons à la liberté le soin d'y pourvoir.

Réclamons par contre du Gouvernement de développer chez l'homme les idées humanitaires et de fraternité.

Demandons au pouvoir qu'il inculque à chaque membre du corps social la conception la plus haute et la plus large possible des devoirs qu'il a envers lui-même conune homme et envers ses semblables comme concitovens.

C'est le développement de l'instruction seule qui peut nous donner ces résultats féconds.

Luttons donc pour amener les Gouvernements à développer l'instruction, mais combattons toute intervention de sa part dans le libre jeu des éléments de la production. (Applaudissements.)

M. Louis Strauss. — Si personne ne demande la parole, nous passerons à la constitution du bureau du Congrès.

Vous n'ignorez pas, Messieurs, que le bureau actuel est celui de la Commission d'organisation. Le Congrès garde toute sa liberté pour la constitution de son bureau définitif. Nous n'avons pas même fait de listes de présentation pour que vous soyez plus libres. Voulez-vous remettre la constitution du bureau à la séance de l'après-midi ?

M. Arthur Raffalovich, conseiller d'Etat actuel. — On pourrait nommer définitivement le Bureau qui a si bien organisé le Congrès. C'est ce qu'il y aurait de mieux. On y adjoindrait seulement un certain nombre de membres étrangers. On choisirait par exemple, pour la première section, M. Luzzati, l'ancien Ministre du Trésor d'Italie et pour la seconde, M. Yves Guyot, qui a présidé avec beaucoup d'éclat, en 1894, la section de la réglementation du travail.

M. Fleury, (France). — Qu'on maintienne le Bureau qui s'est donné la peine d'organiser le Congrès. M. Strauss a montré toute la compétence qu'il a pour présider notre assemblée. {Applaudissements.)

M. Louis Strauss, Président. — Je vous remercie, Messieurs, de la marque de confiance que vous voulez bien nous donner. Nous tâcherons de nous en rendre dignes.

Le Bureau de la Commission d'organisation se composant de Belges, nous désirons adjoindre comme vice-présidents un délégué de chaque nation, de manière que tous les pays représentés au Congrès figurent également dans le Bureau. Puisque vous nous avez fait l'honneur de nous confier la direction des travaux et de me maintenir comme président, je vous prie de nous laisser le soin de vous présenter à 3 heures la composition du Bureau définitif. {Très bien !)

Il y a à régler la question des sections. En 1894, nous avons eu comme président de la première section le président de la Fédération des associations commerciales et industrielles de Belgique. Comme j'ai l'honneur d'être cette année, ce président, je vous proposerai de nommer M. Corty, président de la Chambre de commerce d'Anvers, comme président de la première section. {Marques d'approbation,)

Nous choisirons comme président, à titre d'étranger, M. Louis Luzzati, retenu malheureusement en Italie et qui laissera par conséquent toute la charge à M. Corty.

Pour la seconde section, nous proposons de choisir M. Yves Guyot qui l'a présidée en 1894 mais qui ne pourra assister à toutes les séances. Nous pourrons prendre également un président belge, M. de Vergnies.

Vous me permettrez d'ailleurs de vous faire des propositions à 3 heures.

La séance est levée à 12 1/2 heures.

Page 1