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ÉLÉMENTS DE SUPÉRIORITÉ MATÉRIELS

Services spéciaux organisés en im manence.

Comme élément de supériorité matérielle îi l’avantage de la Prusse, je citerai d’abord la facilité que lui donne son organisation militaire pour créer certains services spéciaux, tels que les compagnies de

porteurs de blessés, les compagnies de chemins de fer, les divisions télégraphiques, etc. J’ai fait connaître dans mes Rapports de 186(5 tous les détails relatifs à, ces divers services; j’en ai indiqué les fonctions et la composition en personnel et en matériel ; ici je me bornerai à rappeler que, grâce à l'institution de la landwehr, ces services sont organisés sans que l’eflèctif des combattants de l’armée s’en trouve diminué, et qu’ils le sont à l’avance, en temps de paix, d’une façon permanente. Un mot cependant sur les compagnies de porteurs de blessés. Nous ne les adoptons pas en France; mais il serait question, je crois, de désigner dans chaque compagnie d’infanterie, au moment de l’entrée en campagne, quatre ou cinq hommes chargés du soin de relever les blessés. C’est quelque chose, et pourtant on reconnaîtra que des compagnies organisées d’avance, avec des fonctions et une instruction bien définies, rendraient de meilleurs services. Si l’institution des compagnies de porteurs de blessés n’avait qu’un but philanthropique, on pourrait s’en passer; mais leur utilité dans les combats paraît incontestable. Qu'avons-nous vu, en effet, sur les champs de bataille d’Italie? Dès qu’un soldat était blessé , ses trois ou quatre voisins quittaient les rangs sous prétexte de l’emporter. Ce grave inconvénient ne serait-il pas diminué si les soldats savaient qu’un service suffisant et spécial se trouve organisé de longue main, dans de bonnes conditions,

pour secourir les blessés sur le champ de bataille même? En Prusse, on compose les compagnies de porteurs de blessés d’hommes de la landwehr, présentant toutes les garanties désirables de moralité et de bonne conduite. 11 est à craindre que nos quatre ou cinq hommes par compagnie n’offrent pas ces garanties au même degré.

. Tir de l’infanterie.

Si notre fusil modèle 1866 a toutes les qualités qu’on lui prête, non-seulement la France n’aura rien à envier à la Prusse quant à l’armement de l’infanterie, mais elle lui sera supérieure. On ne saurait nier cependant qu’à comparer les tempéraments des deux nations, les feux de l’infanterie prussienne seront, toutes choses égales , plus redoutables que ceux de l’infanterie française. Le soldat prussien, moins impressionnable que le nôtre, tirera avec plus de sang-froid et de justesse. Celte conviction est répandue dans toute l’armée prussienne, et je l’entends exprimer très-souvent. J’ajouterai que nous ne saurions apporter une trop grande attention à l’instruction du tir. En Prusse, on y met un soin extrême. 11 est délivré à chaque bataillon 120 cartouches par an et par homme, quel que soit son ancienneté de service, plus 4,000 cartouches pour les exercices d’ensemble. En outre, l'artillerie donne aux bataillons

qui , après le tir, lui rendent plus du tiers du poids des balles employées, un certain nombre de cartouches proportionnel à cet excédant. On fait tirer ces dernières aux moins habiles tireurs, d’où il résulte que chaque soldat consomme par an plus de 130 cartouches. Tous les officiers du régiment participent à

l’instruction pratique et sont portés sur les registres

de tir. Les colonels, les généraux assistent aux examens de fin d’année, pour bien montrer l’importance qu’on attache à ces exercices; car on a compris depuis longtemps que plus l’arme du soldat d’infanterie est perfectionnée, plus il est nécessaire d’apporter de soins à l’instruction du tir.

Tir de l'artillerie.

Il faudrait en prendre notre parti si la guerre venait à éclater : le matériel d’artillerie prussien est très-supérieur au nôtre. A la vérité, nos affûts de campagne sont plus légers que les affûts prussiens; nos pièces attelées sont plus mobiles; mais les deux pièces de campagne prussiennes (le û et le 6) tirent beaucoup plus juste que les nôtres et elles ont une portée plus grande. Le Mémoire allemand que j’ai joint k mon Rapport du 20 février dernier ne laisse subsister aucun doute à ce sujet. En outre, les pièces prussiennes peuvent tirer plus vite que les nôtres. D’où vient que bon nombre de nos officiers d’artil-

lcrie ne considèrent pas cela comme un avantage et prétendent que notre canon tire avec une vitesse suffisante? Comme s'il ne se présentait pas à la guerre des circonstances où il serait désirable de pouvoir lancer dans un temps donné, soit sur des troupes, soit contre de l’artillerie, un nombre de projectiles plus grand d’un quart ou d’un cinquième?

Quant à la plus grande justesse du tir des canons prussiens, c’est là un point tellement essentiel que j’en ferai l’objet d’un Rapport spécial.

Pour ce qui concerne le personnel de l’artillerie prussienne, il n’est pas, comme instruction militaire, à la hauteur du nôtre, par la raison que les canonniers prussiens servent à peine deux ans dans l’armée active. Quant aux officiers, bien que, à l’inverse de ce qui se voit en France , ils jouissent de moins de considération que ceux des autres armes , leur instruction militaire ne le cède en rien à celle des officiers français.

Artilleries prussienne el autrichienne.

C’est ici le lieu de parler, comme digression, d’une erreur accréditée depuis la guerre de 1866. On a écrit et répété que l’artillerie autrichienne est supérieure à l’artillerie prussienne. Ce jugement est de source autrichienne, ce qui aurait dû engager à

s’en méfier. Pour qui connaît les faits de la campagne de Bohême et veut se rendre compte des choses, l’erreur est complète. Si on s’était borné à dire que, dans la guerre de 1866, l’artillerie autrichienne a causé plus de dommages à l’artillerie prussienne qu’inversement, on aurait été dans le vrai. Mais il faut expliquer pourquoi.

Premièrement : Comme au printemps de 1866 la Prusse n’avait pas encore achevé de construire son nouveau matériel en acier (le h et le 6), elle fut obligée d’entrer en campagne avec un tiers de canons en bronze de 12 lisses. Or ce dernier matériel ne fut d’aucune utilité, car il n’est pas une circonstance où les pièces de 12 lisses aient pu se mettre en batterie devant les pièces rayées et à longue portée de l’artillerie autrichienne. Tous les officiers d’artillerie prussiens m'ont avoué qu’elles n’ont constitué qu’un véritable embarras depuis le premier jusqu’au dernier jour de la campagne.

Secondement : Par les circonstances stratégiques de la guerre, l’offensive, dans la plupart des combats, fut prise par les Prussiens : à Nachod, à Skalitz, à Trautenau, leurs divisions, en débouchant des défilés, trouvèrent les Autrichiens déjà formés, d’où il résulte que les difficultés durent être plus grandes pour l’artillerie prussienne, qui, sur un terrain inconnu, eut à choisir rapidement des positions convenables. La bataille de Kôniggriitz en offre l’exemple

le plus frappant. L’artillerie autrichienne occupait d’avance, couverte par des épaulements , toutes les positions culminantes des hauteurs qui s’étendent de Maslowed à Prim, tandis que l’artillerie prussienne, qui attaquait, eut à vaincre les difficultés qu’entraîne le choix rapide d’emplacements favorables sur un terrain dominé.

Ainsi donc, l’artillerie prussienne, pendant la guerre de Bohême, ne put tirer aucun parti du tiers de son matériel, et c’est à. elle que fut dévolu le rôle difficile dans les divers combats. Telle est la double raison pour laquelle l’artillerie autrichienne a, de fait, causé un plus grand dommage à l’artillerie prussienne. Mais, je le répète, il est faux de prétendre que la première lui soit supérieure. Le matériel prussien est meilleur, en effet, que le matériel autrichien, comme il résulte du Mémoire allemand que j’ai adressé le 20 février dernier, et les officiers d’artillerie prussiens sont plus instruits que les officiers d’artillerie autrichiens. J’ignore s’il y a une grande différence dans l’instruction des troupes.

Je n’ai voulu, dans cette digression, que relever une erreur qui s’accrédite de plus en plus. Ce qui a pu contribuer à la faire naître, c’est qu’à Kôniggr&tz une partie de l’artillerie autrichienne a montré un dévouement héroïque en essayant de couvrir la retraite vers la fin de la journée.

Voici, d’après ce qui précède, le résumé des

divers éléments de supériorité particuliers à l’armée prussienne :

Sentiment profond et salutaire que le principe du service militaire obligatoire répand dans l’armée, qui renferme toute la partie virile, toutes les intelligences, toutes les forces vives du pays, et qui se regarde comme la nation en armes;

Le niveau intellectuel de l’armée plus élevé que dans aucun pays , grâce à une instruction générale plus vaste, répandue dans toutes les classes du peuple ;

A tous les degrés de la hiérarchie, le sentiment du devoir beaucoup plus développé qu’en France;

Services spéciaux ( compagnies de chemins de fer, compagnies de porteurs de blessés, télégraphie) organisés à demeure , avec le plus grand soin , et sans diminution du nombre des combattants;

Feux d’infanterie plus redoutables, grâce au tempérament particulier aux Allemands du Nord et aux soins extrêmes apportés à l’instruction du tir;

Matériel d’artillerie de campagne bien supérieur au nôtre, comme justesse, portée et rapidité de tir.

Supériorité de l'état-major prussien.

Mais de tous les éléments de supériorité dont la Prusse tirerait avantage dans une guerre prochaine, le plus grand, le plus incontestable, sans contredit.

lui serait acquis par la composition de son corps d’ofliciers d’état-major.

11 faut le proclamer bien haut, comme une vérité éclatante : l’état-major prussien est le premier de l’Europe; le nôtre ne saurait lui être comparé. Je n’ai pas cessé d’insister sur ce sujet dans mes premiers Rapports de 1866 et d’émettre l’avis qu’il était urgent d’aviser aux moyens d’élever notre corps d’état-major k la hauteur du corps d’état -major prussien. Persuadé que dans une guerre prochaine l’armée de l’Allemagne du Nord tirerait de la composition de son corps d’état-major de sérieux avantages et que nous aurions à nous repentir cruellement peut-être de notre infériorité, je reviens sur cette question, selon moi la plus grave de toutes. Je ne le dissimulerai pas : ma conviction est telle à cet égard que, ici, je jette le cri d’alarme : Caveant consules! Je croirais manquer à. un devoir en agissant autrement.

Je vais donc faire connaître le mode de formation de l’état-major prussien et les principes qui lui servent de base; on comprendra facilement alors les raisons de la supériorité de ce corps sur celui de l’état-major français.

Lorsque j’arrivai à Prague , pendant l’armistice de 1866, c’est avec des officiers d’état-major que je nouai mes premières relations. Je fus tout d’abord frappé de leur mérite; chez tous, sans exception, je reconnus une intelligence remarquable, le savoir mi-

litaire le plus étendu. A mesure que je fréquentai un plus grand nombre de ces officiers, mon étonnement augmenta ; à tous les degrés de la hiérarchie , je trouvais des officiers sérieux, pleins d’instruction et de jugement. Il était intéressant de rechercher les causes d’un pareil fait, et je me mis à, étudier l’organisation du corps d’état-major prussien.

Composition de l'état-major prussien.

En Prusse, il n’existe ni loi ni règlement relatifs k la composition de l’état-major. On est parti de ce principe très-juste que, de tous les officiers de l’armée, ceux de l’état-major doivent être les plus intelligents et les plus instruits. S’il importe peu, a-t-on dit, qu’un officier commandant une compagnie ou un escadron n’ait pas des connaissances militaires trèsétendues , il en est tout autrement pour un officier d’état-major. Ses fonctions si diverses, l’influence que ses rapports de toute nature peuvent exercer sur la décision des généraux, aujourd’hui surtout que les armées sont nombreuses et les théâtres d’opérations très-vastes, l’obligent à posséder une instruction variée et une aptitude spéciale *.

1. Frédéric, dans ses Mémoires, insiste beaucoup sur la nécessité d'avoir des officiers d'état-major instruits et intelligents. Il attribue aux défauts de ces officiers les pertes des batailles de Malplaquet et de Loutben.

Une fois admis ce principe que, de tous les officiers , ceux de l’état-major doivent être les plus capables, qu’a-t-on fait pour en faciliter l’application? On est convenu de recruter ces officiers parmi ceux de toute l'armée, à quelque arme qu’ils appartiennent , et de faire aux jeunes gens qui se présenteront des avantages sérieux sous le rapport de l’avancement, tout en se réservant la faculté de renvoyer de l’état-major ces officiers à un moment quelconque de leur carrière s’ils ne fournissaient plus la preuve du zèle et de l’aptitude convenables. La conséquence de ces dispositions est forcément celle-ci : il ne se présente pour l’état-major que de jeunes officiers ambitieux, intelligents et travailleurs; ambitieux, parce qu’ils désirent avancer plus vite; intelligents et travailleurs , parce qu’ils savent qu’en ne satisfaisant pas aux études exigées ils s’exposeraient h être renvoyés au service de leur arme.

Pour bien comprendre le genre d’avantage qu’on fait aux officiers d’état- major, il faut savoir que l’armée prussienne n’a pas de loi sur l’avancement et qu’on n’y avance qu’à l’ancienneté. A la vérité , le Roi se réserve le droit de nommer par choix, au grade supérieur, un officier quelconque, mais il n’en use que très-exceptionnellement; et, comme la proportion du nombre des officiers ainsi promus ne dépasse pas 1/30' à 1/ùO', on peut dire d’une manière générale , je le répète , que l’avancement des

officiers n’a lieu qu’h. l’ancienneté. Or les officiers admis à l’état-major gagnent en moyenne 7 ou 8 ans sur les autres officiers de l’armée.

Recrutement des officiers d’état-major.

J’entre maintenant dans les détails propres à faire connaître les mesures employées en Prusse pour composer le corps d’état-major.

L’armée prussienne , ou aujourd’hui l’armée de la Confédération de l’Allemagne du Nord, formée, comme on sait, de corps d’armée permanents, a aussi un chef d’état-major permanent : c’est le général de Moltke.

Il est, de plus, le chef presque absolu de l’étatmajor, considéré comme corps à part; c’est lui qui choisit les officiers destinés à y être admis et employés; c’est lui qui les nomme d’un grade à l’autre (le ministre se bornant à ratifier); c’est lui enfin qui les répartit dans les divers services de l’armée. Son pouvoir est discrétionnaire, pour ainsi dire, et cette situation, qui se comprendrait à peine en France , paraît ici toute simple , tant à cause de l’intégrité et du mérite reconnus du général de Moltke, qu’en raison de la composition de l’armée en corps permanents.

Tout lieutenant, à quelque arme qu’il appartienne, a la faculté, après trois années de grade passées au régiment, de s’offrir pour entrer à, l’Académie de guerre

(Kriegs-Ahadcmie), instituée à. Berlin. C’est une école d’enseignement militaire supérieur, sans égale en Europe, tant par le mérite des professeurs que par la nature et l’étendue des études. Ce n’est pas une école spéciale d’état-major : son but est plus vaste. Il consiste à familiariser des officiers de choix et de bonne volonté avec les parties élevées de l’art de la guerre, en leur donnant une instruction qui serve de base à leur développement intellectuel ultérieur, et qui les rende aptes au service de l’étatmajor et au commandement supérieur des troupes '. Je me dispense, en joignant à ce Rapport un exemplaire de Y Instruction qui vient de paraître, relative aux cours de l’Académie, de donner le programme complet des études. Je dirai seulement qu’il embrasse les branches suivantes : tactique (théorique et appliquée), histoire des guerres, armement, fortifications passagère et permanente, histoire des sièges, levers de terrain (théorie et pratique), service de l’étatmajor, géographie militaire, administration; et, comme sciences accessoires, les mathématiques, la géodésie, l’histoire universelle, la littérature, les élé-

1. Aujourd'hui presque tous les généraux de l’armée prussienne sont d’anciens élèves de l’Académie de guerre et les trois quarts ont servi dans l'état-major. La proportion ira en augmentant. L’École polytechnique, celles de Metz et do Saint-Cyr, ne sont que des écoles spéciales, comparées à l’Académie de guerre avec son programme si vaste.

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ments de philosophie, la géographie générale, la chimie, la physique expérimentale, enfin les langues française, anglaise et russe.

A la suite d’examens sérieux, auxquels se présentent environ 120 lieutenants chaque année (je prends des chiffres moyens), il en entre à l’Académie 40, tous avec le désir, plus ou moins avoué, de parcourir la carrière d’officier d’état-major. La durée des études est de trois ans, datant du 1" octobre.

Les Cours de la première année durent neuf mois, après lesquels les officiers rentrent à leurs régiments respectifs, où ils restent pendant les trois mois suivants (du 1" juillet au lrr octobre), pour prendre part aux manœuvres dites d’automne.

Il en est de môme de la deuxième année.

C’est dans la troisième année que les élèves reçoivent plus particulièrement l’instruction nécessaire aux officiers d’état-major, et le dixième mois est employé à faire, sous la conduite des professeurs, de préférence dans un pays accidenté, un voyage dit voyage d’état-major : reconnaissances, appréciation du terrain, croquis militaires, campement des troupes, problèmes à résoudre, etc.

Premier choix fait parmi les élèves de l’Académie.

Ces trois années écoulées, tous ces lieutenants, sans examens de sortie ni liste de classement, sont

renvoyés à leurs régiments. Les professeurs et le directeur de l’Académie désignent au général de Moltke ceux qui se sont montrés les plus capables et les plus studieux. On en choisit douze, en ayant soin qu’il figure dans ce nombre des officiers des différentes armes (infanterie, cavalerie, artillerie), et, dans le courant de l’année qui suit leur sortie de l’Académie, on les détache pour six ou neuf mois, chacun dans un régiment d’une autre arme que la sienne. Ceux qui, pendant ce stage, ont témoigné du zèle et de l’aptitude nécessaires sont acceptés par le général de Moltke, qui les appelle à Berlin au grand état-major général pour faire le service, comme on dit ici. Ils conservent l’uniforme et le caractère d’officiers de leur arme.

Le temps que ces officiers passent au grand étatmajor général (un an et demi ou deux ans) a une importance capitale pour leur carrière à venir, car ils sont là comme dans une école supérieure spéciale d’état-major dont le chef est le général de Moltke lui-même. Celui-ci, en les instruisant, apprend à les connaître et à les juger. Il a soin de les familiariser successivement avec les travaux propres à chacune des subdivisions qui composent le grand état-major général; il leur fait des conférences, leur donne à rédiger des Mémoires sur des sujets qu’il choisit, lit et critique ces productions devant les officiers réunis, sans jamais en faire connaître l’auteur, aussi

bien pour ne pas froisser les moins instruits que pour ne pas exciter la vanité des plus capables.

Deuxième choix.

Après ce séjour des officiers au grand état-major général, le choix du général de Moltke est fait, mais sans que les officiers le connaissent. Il pourrait donner de suite le caractère d’officier d’état-major à ceux qu’il a jugés les plus aptes à ce service; mais pour ne pas froisser leurs concurrents, il renvoie une dernière fois, dans leurs régiments respectifs, tous les officiers indistinctement. Les moins capables y sont laissés et continuent la carrière dans leur arme, en ne conservant que le souvenir des épreuves subies ; les autres sont promus , après quelques mois, au grade de capitaine et désignés comme officiers de l’état-major, dont ils revêtent l’uniforme.

Promotion au choix au grade de capitaine.

Le général de Moltke, toujours comme major général permanent de l’armée, répartit ces capitaines, selon les besoins, dans les différents services. Il conserve les uns au grand état-major général, en les employant à des travaux pour lesquels ils ont montré des dispositions particulières, et il envoie le plus

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grand nombre aux états-majors des corps d’armée ou des divisions, dont ils auront à apprendre le service spécial. Mais on se garde bien, dans ces étatsmajors, de charger les officiers de travaux d’écritures qui absorberaient leur temps. Ces travaux sont faits par des sous-officiers et des soldats, sous la seule surveillance des officiers, qui peuvent ainsi, à l’encontre de ce que nous voyons en France, consacrer leur temps à des choses plus utiles et plus dignes d’eux.

Au bout de deux ans ou deux ans et demi, ces capitaines cessent de faire le service d’officier d’étatmajor, et, pour éviter de les mettre en contact avec leurs anciens camarades de régiment, qu’ils ont devancés, on les place dans un régiment autre que celui où ils avaient servi comme lieutenants. Là. chacun reçoit, selon l’arme à laquelle il appaftient, le commandement d’une compagnie, d’un escadron ou d’une batterie.

Promotion au choix au grade de chef d'escadron.

Après 2 ans moyennement de ce service dans la troupe, ils sont promus au choix au grade de chef d’escadron , et reprennent la qualité et l’uniforme d’officier d’état-major. Le général de Moltke les emploie comme tels, selon les besoins du service, soit à l’armée dans les états-majors, soit à Berlin à l’étatmajor général.

J’insisterai ici sur le système d’épreuves et d’épurations continuelles auquel le corps d’état-major est soumis; car si on venait à reconnaître que parmi les capitaines employés, comme je l’ai dit plus haut, soit au grand état-major général, soit aux états-majors de corps d’armée ou de division, il s’en trouvait dont le zèle se fût ralenti ou dont l’aptitude générale eût été appréciée trop haut, on ne les nommerait pas au choix chefs d’escadron, et on les laisserait au service de leur arme, sans jamais les remployer comme officiers d’état- major.

Avant d’aller plus loin, je dirai que ce qui constitue le grand avantage fait aux officiers d’étatmajor, c’est précisément le passage rapide du grade de capitaine à celui de chef d’escadron. Ils gagnent d’un de ces grades à l’autre moyennement 6 à. 7 ans; ils avaient gagné 1 an à leur promotion comme capitaines; total, 7 à 8 ans

Passage alternatif de l'état-major à la troupe.

Parvenus au grade de chef d’escadron, les officiers d’état-major n’ont plus, comme avancement, d’avantages particuliers; mais, chose digne de re-

1. Comme on doit le penser, ces officiers sont un sujet de jalousie pour le reste de l'armée. Mais ce sentiment n'est que trés- I imité, parce qu'on tient compte aux officiers d’étal-major de leur mérite réel et des travaux incessants auxquels ils sont soumis.

marque, ils restent soumis à cette règle constante qu’à tous les degrés de la hiérarchie ils ne sont promus au grade supérieur qu’après être sortis chaque fois de l’état-major pour rentrer pendant 1 an au moins au service de leur arme. Ainsi, 1 an au moins avant l’époque où il pourra être nommé lieutenant-colonel, le commandant d’état-major reçoit le commandement effectif d’un bataillon ou de plusieurs escadrons ou de plusieurs batteries; de même le lieutenantcolonel est placé à la tête d’un régiment d’infanterie, de cavalerie ou d’artillerie 1 an environ avant sa promotion au grade de colonel. Ces officiers ne perdent donc ni l’habitude du cheval, ni celle du commandement des troupes.

Officiers d’élite recherchés pour l’état-major , dans toute l’armée.

Mais là ne se bornent pas les soins de toute nature employés pour constituer un corps d'étatmajor d’élite. Les officiers dont il a été question jusqu’ici proviennent tous d’une même origine : ce sont 12 élèves choisis sur iO qu’on avait admis à l’Académie de guerre, sur 120 qui s’y étaient présentés. Or on s’est, dit que, parmi les nombreux lieutenants de l’armée ayant trois années de grade, il se trouve sûrement des sujets distingués qui, par une raison ou par une autre, ne se sont pas présentés à l’Aca-

demie, et que même parmi les 80 exclus il peut s’en rencontrer de très-capables : on n’a pas voulu négliger cette autre chance de recruter de bons officiers pour l’état-major, et voici comment on agit :

Les colonels de l’armée sont invités à proposer aux généraux, et ceux-ci au général de Moltke, les officiers de leurs régiments qui se distinguent par l’étendue de leurs connaissances, le goût du métier ou leurs aptitudes; et il faut dire que, sur ce point, il y a plutôt à modérer qu’à exciter le zèle des chefs de corps, qui désirent généralement faire valoir leurs officiers et leur procurer un avancement rapide. Le général de Moltke envoie aux officiers désignés des questions à étudier, des problèmes à résoudre, et, s’il les juge capables, il les appelle auprès de lui au grand état-major général. S’ils lui donnent là les preuves de qualités réelles, le général de Moltke les nomme officiers d’état-major et les emploie en conséquence. Dans le cas contraire, il les renvoie à leurs régiments, où ils sont pendant quelque temps, il est vrai, le sujet des plaisanteries de leurs camarades.

J’ai dit plus haut que, dans les états-majors des corps d’armée et des divisions, les travaux d’écriture, stérile occupation pour des officiers, sont faits par des sous-officiers et des soldats, ce qui permet aux officiers d’employer leur temps d’une façon plus utile. Effectivement, en dehors du service proprement dit,

les généraux leur donnent des questions militaires à étudier, et annuellement le chef d’état-major de chaque corps d’armée faitavectous les officiers un voyage dit d’état-major, pour confirmer ou étendre les connaissances acquises. Les officiers du grand état-major général de Berlin font annuellement aussi, sous la direction même du général de Moltke, tantôt dans une province, tantôt dans une autre, un voyage semblable, dont la durée est de quinze jours à trois semaines.

Motifs de la supériorité de l'état-major prussien.

On doit comprendre, par ce qui précède, les raisons de la supériorité du corps d’état-major prussien : 1° le choix se fait sur toute l’armée, puisque tous les lieutenants, sans distinction d’arme, sont appelés à concourir; 2° il ne se présente que des officiers ambitieux, intelligents et travailleurs : ambitieux; car ils désirent avancer rapidement; intelligents et travailleurs , car ils savent qu’on les soumettra, pendant toute la durée de leur carrière, à un système d’épuration et à un travail incessants.

C’est ainsi qu’en partant de ce principe juste, qui veut que les officiers d’état-major soient l’élite de l’armée, et qu’en l’appliquant à l’aide d’un moyen simple, celui d’un avantage fait aux officiers d’étatmajor sous le rapport de l’avancement, la Prusse est

SUPÉRIORITÉ DE L'ARMÉE PRUSSIENNE. Ii5

parvenue h composer le corps le plus instruit de l’Europe. Plus j’ai d’occasions de le comparer au nôtre, plus je suis frappé de sa supériorité. Non pas que notre état-major ne compte des officiers aussi distingués que les meilleurs de l’état-major prussien ; mais celui-ci n’en a pas de médiocres, et combien, au contraire, n’en comptons-nous pas dont l’instruction est plus qu’insuffisante ! Combien n’en trouve-t-on pas chez nous qui ne savent pas lire sur une carte, qui n’ont aucune connaissance des manœuvres des diverses armes, qui n’ont jamais étudié une campagne des temps modernes, qui enfin (on a pu le voir dans la guerre de 1859) ne savent même pas choisir un campement convenable pour une brigade d’infanterie ou un régiment de cavalerie1! Ici rien de pareil : de tels officiers ne seraient pas admis dans l’état-major, ou bien on les en exclurait aussilôtleur incapacité reconnue.

Il ne m’appartient pas d’indiquer les moyens de

I. On pourra croire que j’exagère et on dira peut-être que, pour bien choisir le campement des troupes, des officiers d’étatmajor prussiens qui n’ont pas fait la guerre ne s'en tireront pas mieux que les nôtres. Mais niera-t-on les avantages de ces voyages d’état-major faits soit par les élèves de l’Académie, soit par les officiers d’état-major des corps d’armée, soit par ceux du grand état-major général sous la direction du général de Moltke, voyages où sont posées et résolues toutes les questions relatives à la connaissance du terrain, au campement des troupes, îi la fortification, etc. T

relever de son infériorité notre corps d’état-major; mais je cherche en vain de quel principe nous partons comme base de son organisation. Admettonsnous, comme en Prusse, que les officiers d’élat-major doivent être l’élite de l’armée? Nullement. Chez nous, le recrutement des officiers d’état-major est laissé au hasard d’un seul examen passé à vingt et un ans, puisque nous les prenons en majeure partie parmi les premiers numéros sortis de Saint-Cyr.

Franchement, y a-t-il là pour toute la durée d’une carrière qui, selon le précepte prussien, n’admet pas de médiocrité, la moindre garantie d’un jugement sain, d’un goût prononcé au travail, d’une aptitude spéciale? Et pourtant ces jeunes gens sont et resteront officiers d’état-major quand môme jusqu’à leur retraite. Qu’après leur sortie des écoles ils ne manifestent aucun goût pour l’état militaire, aucune disposition, qu’ils s’adonnent à la paresse et vivent dans l’ignorance, qu’importe! nous confierons pendant la guerre à ces officiers incapables ou dégoûtés les fonctions qui exigent le plus d’activité, le plus de jugement, les connaissances les plus étendues ! Voilà cependant où nous conduit l’absence de tout principe. Comme on comprend tout autrement en Prusse ces importantes fonctions ! Je le répète, on y excuse la paresse ou la médiocrité chez un officier quelconque, hormis celui de l’état-major. Et pour ne parler que des aptitudes physiques, croit-on rencontrer ici, comme en

France, des officiers hors d’état de faire une lieue à cheval h grande vitesse? Je suis de près ce qui concerne l’état-major prussien, et j’affirme que le général de Moltke exclurait de celte arme, sur-le-champ, tout officier impropre au service h cheval. Luimême donne l’exemple et monte à cheval tous les * jours.

En général, et il importe de ne pas l’ignorer en France, on prend ici incessamment les soins les plus minutieux pour qu’en toutes choses, civiles ou militaires , les détails d’organisation et d’exécution approchent de la perfection. Mais ces soins se portent particulièrement sur l’armée. C’est l’application constante du principe laissé par le grand Frédéric à ses successeurs : « Il faut que la Prusse soit toujours en vedette. » S’il m’était permis d’employer à ce sujet une comparaison tirée du vocabulaire des courses de chevaux, je dirais qu’aujourd’hui la nation prussienne est, sous tous les rapports, en plein entraînement.

Mon intention n’est pas d’insister sur les détails défectueux particuliers it notre corps d’état- major, sous le double rapport de l’organisation et de l’instruction : mon but est simplement de faire comprendre les raisons qui placent l’état-major prussien bien au-dessus du nôtre. Cependant, comment ne pas s’affliger de la position faite à ces nombreux officiers qui, en France, passent des années entières, celles où

m RAPPORTS MILITAIRES.

l’homme jouit de toute la plénitude de ses facultés, dans un bureau d’état-major général, occupés exclusivement à un travail d’écritures que ferait aussi bien tout sous-officier? Que de temps, que d’intelligence perdus? Et comment s’étonner, après cela , que nos officiers servent de sujet de risée même à, des feuilles militaires autrichiennes, comme on peut s’en convaincre en lisant certains numéros du 'Camarade, publié à Vienne? Elles les appellent des encroûtés, qualifient leurs fonctions d'indignes d’un officier, et se moquent de leur attitude devant la troupe. Quant aux officiers prussiens, ils s’étonnent d’autant plus du mode d’organisation de notre état-major qu'ils rendent pleine justice à notre armée sous les autres rapports. Mais ils se refusent à comprendre qu’on soit officier d’état-major quand môme, par le seul fait d'avoir passé, à vingt et un ans, un bon examen de sortie d’une école militaire; ils n’admettent pas qu’un officier d’état-major ne puisse pas faire, au besoin, plusieurs lieues de plein galop, qu’il ne parle pas au moins une langue étrangère1, qu’il n’ait jamais commandé ni une compagnie, ni un bataillon, ni un régiment, et ils m’en expriment souvent leur surprise.

I. Voir, à ce sujet, page 65 de l’ Instruction jointe à mon Rapport, les raisons pour lesquelles il est nécessaire que tout olll- * cier d’état-major prussien sache le français. Les mômes raisons obligeraient tout officier d'étaU-major français à savoir l'allemand.

Et maintenant est-ce à dire qu’il faille adopter pour notre état-major l’organisation prussienne? Évidemment non. Y songeât-on, qu’on en serait empêché par le mode d’avancement général des officiers de l’armée, qui est tout autre chez nous. Mais un même problème ( il consisterait ici à former le meilleur état-major possible) a souvent plusieurs solutions, qui dépendent des données premières. En supposant que nous reconnussions la nécessité de perfectionner notre état-major, la première question serait de savoir si le principe posé en Prusse, principe qui exige que l’état-major soit l’élite de l’armée, ne doit pas être adopté comme éminemment juste. Ce principe admis, les conséquences, comme application, en découleraient sans grande difficulté.

Je terminerai le présent travail en déclarant que, dans ma conviction, il est urgent d’aviser au moyen de relever notre corps d’état-major de son état d’infériorité. Soit dit encore une fois, cette infériorité est trop réelle, trop évidente pour quiconque voudra se donner la peine d’étudier l’état-major prussien. Et c’est sans exagération, après un examen approfondi, après mûre réflexion, que j’ai dit plus haut : La composition de l’état-major prussien constituerait dans une guerre prochaine le plus sérieux élément de supériorité en faveur de l’armée prussienne.

J’ai été à même, lors de mon séjour en Bohème, et depuis, de connaître bien des faits qui, par leur

uo

caraclère individuel, ne peuvent trouver place dans les relations officielles de la guerre de 1866. Il en est résulté pour moi cette vérité incontestable : c’est que les armées prussiennes ont dû une grande part de leurs succès aux officiers d'état-major. On n’exagérerait pas en disant que ce sont ces officiers seuls qui ont dirigé la campagne de 1866. Que de faits je pourrais citer où les officiers qui composaient soit les grands états-majors généraux, soit les états-majors de corps d’armée, ont donné les preuves les plus réelles d’un jugement droit, d’une véritable intelligence de la guerre, d’un zèle extrême ! Sans parler du général de Moltke, quel est le général en chef qui ne s’estimât très-heureux d’avoir pour chef d’étatmajor, soit le général de Voigts-Rhetz, soit le général de Blumenthal, officiers de la plus haute distinction, qui remplissaient ces fonctions pendant la campagne, l’un à, la 1", l’autre à la 2' armée? Et que de qualités précieuses, que de connaissances de toute nature chez les officiers d’état-major, colonels, chefs d’escadron, capitaines, qui servaient sous leurs ordres ! Je n’en connais pas un seul que tout général ne fut heureux d’employer à la guerre. Quelle garantie, je dirais presque quelle assurance et quelle tranquillité de conception ne donnent pas à un général en chef, pendant la guerre , des états-majors ainsi composés d’officiers intelligents, instruits et dévoués à leurs devoirs!

Ma conviction est trop entière pour que je ne l’exprime pas une dernière fois : méfions-nous de l’étal-major prussien !

DU DÉSARMEMENT

Le gouvernement prussien vient de décider, par raison d’économie, qu’une douzaine de mille hommes de l’armée seraient renvoyés dans leurs foyers, en position de congé, le 1er mai prochain. La réduclion dont il s’agit n’est que provisoire. Elle m’amène à dire quelques mots de cette singulière question du désarmement des puissances, question qu’on soulève de temps à autre , et dont les journaux s’occupent aujourd’hui plus que jamais. Quelle absence de sens commun dans les articles que ces journaux donnent en pâture à l’avidité publique! Quelle ignorance des institutions des pays étrangers ! On ne se demande même pas ce qui constitue pour une puissance un désarmement, et on confond ce mot avec celui de licenciement.

Il faut reconnaître qu’on a quelque peine à donner du mot désarmement une définition précise. D’abord, comme il n’y a pas deux puissances dont l’organisation militaire soit la même, il ne saurait avoir exactement

le même sens pour elles. Ensuite, à ne considérer qu’une meme puissance, la France par exemple, qu’cst-çe qui constitue au juste un désarmement et où commence-t-il? Est-ce un licenciement, ce qu’on regarde d’ordinaire comme équivalent à un désarmement? Encore faudra-t-il savoir ce qu’on licenciera. Sera-ce une partie de l’armée qui est sous les drapeaux, ou une partie de la réserve? Le licenciement sera-t-il provisoire ou définitif, sans rappel possible? Tout cela paraît bien vague.

En cherchant au mot désarmement une signification précise qui s’applique à tous les pays, on ne trouve que celle-ci : diminution dans l’effectif des hommes qu’une puissance instruit et réserve pour la guerre. Le désarmement sera partiel si celte puissance diminue son effectif dans une certaine proportion; il sera total si elle ne forme plus aucun soldat et qu’elle se borne à n'entretenir qu’une sorte de gendarmerie pour l’intérieur. Or ce dont nos journalistes ne se doutent même pas, c’est qu’un désarmement partiel ou total, chose concevable, c’est-à-dire possible, pour la France, l’Autriche, l’Italie, l’Angleterre, en un mot pour toutes les puissances, est absolument impossible pour une seule, la Prusse.

Le mot de désarmement appliqué à la Prusse n’a en effet aucun sens. Pourquoi cela? à cause du principe de service obligatoire pour tous , principe fondamental des institutions militaires prussiennes,

et l’on peut ajouter de l’existence sociale de la nation. 11 exige que tous les citoyens valides passent 3 ans dans l’armée active, comme dans une école de guerre, et qu’ensuite ils servent h ans dans la réserve et 5 ans dans la landwehr. Autrement dit : tous les jeunes gens valides de 20 ans, c’est-à-dire 93,000 hommes (le contingent de 1868 pour la Confédération de l’Allemagne du Nord était de 92,886 hommes), entrent chaque année dans l’armée; ils y sont instruits pendant 3 ans au métier des armes, et, cette instruction reçue , ils restent pendant 9 ans à la disposition de l’État. La Confédération du Nord a de la sorte, et comme conséquence de ses institutions, 300,000 hommes de 20 à 23 ans qu’on instruit au métier, de la guerre; plus 600,000 hommes de 23 à 32 ans , qui ont été complètement instruits. Total : 900,000 hommes.

Dans de telles conditions, que signifie, pour elle, un désarmement? Lui proposera-t-on de diminuer l'effectif des hommes sous les drapeaux? Elle répondra : Je ne le puis; le principe fondamental du service militaire obligatoire me force à faire entrer chaque année dans l’armée 93,000 jeunes gens qui y restent 3 ans; or l’effectif actuel de mon armée active et ses cadres ne répondent que tout juste à cette nécessité.

Proposera-t-on à la Prusse de diminuer la durée du service? A cela elle pourrait consentir; mais

encore faut-il s’entendre. Dans quel service demandera-t-on une diminution de durée? Est-ce dans le service sous les drapeaux (3 ans), ou dans la réserve (ft ans), ou dans la landwehr (5 ans)? Qu’on le remarque bien : tant que la Prusse ne réduira pas la durée du service total, qui est de 12 ans (de 20 à 32) , elle aura beau diminuer la durée du service sous les drapeaux ou celle du service dans la réserve, la seule conséquence pour elle sera d’avoir des liommes un peu moins instruits pour la guerre, mais le total restera le môme, c’est-à-dire de 900,000 soldats actifs , réserves et landwehr. Ce changement constituerait-il un désarmement ? Evidemment non. Tout au plus l’appellera-t-on un affaiblissement dans la valeur guerrière de ces 900,000 hommes. Qu’on pousse, par exemple, les choses à l’extrôme : que la Prusse accepte 1 an seulement de service actif, 2 ans de réserve et, par conséquent, 9 ans de landwehr; elle aura des hommes peu instruits, un grand nombre de landwehriens , mais ce seront toujours 900,000 hommes qui auront tous été exercés 1 an dans l’armée, et 2 ans dans la réserve.

Une diminution dans l’elTectif total de 900,000 hommes, c’est-à-dire un désarmement tel qu’on doit le comprendre, ne pourrait donc avoir lieu que si la Prusse abaissait la limite d’àge de la landwehr à 30 ou 28 ans par exemple. Mais cette concession serait purement illusoire, car, pour une guerre sérieuse,

SUPÉRIORITÉ DE L’ARMÉE PRUSSIENNE. 13j

on ne ferait aucune difficulté à requérir Jes hommes de 29, 30, 31 et 32 ans, bien qu’ils n’appartinssent plus à, la landwehr.

On ne remarque pas assez que le fait capital de l’organisation militaire de la Prusse consiste dans l’instruction donnée pendant un certain nombre d’années (aujourd’hui 3 ans) h toute la jeunesse valide de 20 ans. Le nombre des années passées dans la réserve ou dans la landwehr n’a relativement qu’une importance accessoire. Il résulte de cette disposition fondamentale que tous les hommes valides de la nation sont des soldats ou en service ou anciens. Aussi les forces armées de la Confédération du Nord (armée active, réserve, landwehr) présentent-elles comme ensemble une physionomie particulière, unique en Europe.

On pourrait peut-être la rendre sensible à l’œil par le dessin ci-dessous, formé de teintes graduelles. On admettrait que les 12 lignes droites représentent : la 1" les hommes de 20 ans, la 2' ceux de 21 ans et ainsi de suite, la 12% enfin, ceux de 31 ans. Les 3 premières figurent l’armée active, les U suivantes la réserve, les 5 dernières la landwehr. Ces lignes diminuent de longueur successivement pour représenter les pertes en hommes d’année en année. On supposerait enfin que la grosseur des lignes est, pour les divers contingents, proportionnelle à leur aptitude pour la guerre, et que les soldats de 3' année se

trouvent, avec ceux de la i" et de la 2e année de la réserve, dans les meilleures conditions sous le rapport de l’âge et de l’instruction militaire. (Voir le dessin ci-dessous.)

TABLEAU

lr« année 2» année 3* année année 5* année,

6* année.

■> année.

8* année.

9* année,

10» année,

11* année,

12e année,

On peut voir, par les considérations précédentes, que le mot de désarmement appliqué à la Prusse n’a aucun sens précis, et que, de toutes les puissances de l’Europe, la Prusse est la seule qui, par ses institutions mêmes, rende un désarmement général impossible. Il faudrait, pour que la Prusse pût désarmer, qu’elle commençât par changer lesdites institutions, ce que personne ne songe à lui demander ’.

4. Voir le Rapport du 28 février 4 870, intitulé Du désarmement. ( Noie des Éditeurs.)

— I Armée sous les drapeaux.

' Réserve 310,000 h.

Landirehr. . . . 380,000 h.

Total .. . 055,000 h.

ET

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