‹ Rapports militaires, écrits de Berlin, 1866-1870Chapitre 42 sur 150 · II. — RÉPONSES AU COMITÉ D’ARTILLERIE · texte numérisé non relu

II. — RÉPONSES AU COMITÉ D’ARTILLERIE

le réponds aux diverses questions que m’a adressées le comité d’artillerie dans une Note qui était jointe à la lettre ministérielle datée du 11 mars dernier.

1", 2' et 3e Questions. — A-t-il été proposé et adopté des perfectionnements au fusil à aiguille prussien? Quels sont-ils? Quel est le prix de la transformation?

Réponses. — Je ne saurais mieux répondre à ces

questions qu’en rendant compte de mes derniers entretiens avec le Roi.

Le 25 avril, après une parade à Potsdam, où j’avais eu l’honneur d’accompagner le Roi, Sa Majesté me demanda s’il était vrai qu’en France nous ne fussions plus aussi satisfaits de notre fusil modèle 18G6, et que les journaux contenaient à ce sujet différents articles, où il était môme parlé d’une commande de 100,000 fusils Remington faite à l’Amérique par le gouvernement français. Je répondis au Roi qu’on me laissait dans une ignorance complète de tout ce qui concerne notre armement; mais qu’ ayant assisté l’an dernier aux exercices du camp de Châlons, je croyais pouvoir affirmer que notre fusil devait être considéré, malgré quelques imperfections, à la plupart desquelles on avait su remédier depuis, comme une excellente arme de guerre: J’ajoutai qu’il était fort possible que de nouveaux essais eussent révélé certains défauts, demeurés inaperçus jusquelà. « Je regarde votre fusil comme une arme excellente, me dit le Roi, mais, à mon avis, la cartouche laisse beaucoup à désirer. » Puis, je me permis de donner au Roi quelques détails spéciaux, et je sollicitai l’autorisation de répondre une autre fois, après m’être renseigné, à la question qui semblait intéresser Sa Majesté.

Le 3 mai dernier, le Roi ayant daigné, au déjeuner, me faire asseoir à son coté, j’eus l’occasion de

revenir sur ce sujet, grâce aux renseignements que je m’étais procurés. Je m’exprimai avec toute la franchise possible, et, en résumé, comme il suit : « Certaines gens ont pris à tâche de discréditer le fusil Chassepot ; les articles de journaux sont payés pour la plupart; notre fusil fonctionne parfaitement : justesse très-grande, portée efficace jusqu’à 1,000 mètres. La fabrication de la cartouche exige, à la vérité, du temps et des soins, il faut que la cartouche ait des dimensions exactes; il arrive quelquefois que la rondelle en caoutchouc est entraînée par l’aiguille dans le porte-aiguille; par les temps froids l’obturation n’est complète qu’après deux ou trois coups qui permettent au caoutchouc de s’échauffer; mais ces inconvénients ne se présentent que dans une faible mesure, et, tout considéré, on peut estimer que le fusil français l’emporte sur le fusil prussien comme 10 sur 7. Ce dernier, à cause de son obturation imparfaite, ne peut pas tirer à forte charge. Or, pour tout fusil de guerre, les deux conditions indispensables sont aujourd’hui : 1° un chargement prompt et facile, comme cause essentielle de la confiance du soldat pendant le combat; 2° une grande vitesse initiale du projectile, d’où résulte une trajectoire tendue. — C’est très-juste, me répondit le Roi, et, sous ce rapport, notre fusil est loin de la perfection. Nous cherchons une modification qui nous donne une vitesse initiale plus grande et, s’il se peut, un chargement plus

prompt. On m’en a proposé plusieurs; mais je n’ai pu me décider jusqu’ici à en adopter aucune : c’est une grosse affaire que de transformer 1 million de fusils, quand il n’est pas évident que la modification proposée présente un avantage incontestable, en rapport avec la dépense. »

Cette déclaration, où le Roi s’est montré, bien certainement, aussi franc que je l’avais été moi-même, ne doit laisser aucun doute sur l’état de la question. Autrement dit : aucune modification n’a été, jusqu’à ce jour, apportée au fusil prussien.

Les efforts qui se font pour arriver à perfectionner le fusil à aiguille datent de l’époque où fut adopté en France le fusil modèle 1866 et ils se poursuivent sans relâche, tant on se préoccupe de la supériorité de l’armement de notre infanterie.

Il est d’un faible intérêt de connaître les différentes modifications proposées depuis la guerre de 1866, puisque aucune n’a été adoptée. Elles tendent, comme on le voit par les paroles du Roi, à obtenir, avant tout, une plus grande portée et une trajectoire plus tendue.

On désirerait aussi alléger l’arme et rendre le chargement plus rapide, et j’entrerai, à propos de cette dernière condition, dans quelques détails qui montreront avec quelle justesse on apprécie dans l’armée prussienne le genre d’avantage que présentent les armes se chargeant par la culasse.

En août 1866, après avoir cherché à me rendre compte, en Bohême, de l’influence qu’il convenait d’attribuer au fusil à aiguille, j’étais arrivé à, me convaincre que la rapidité du tir n’avait constitué pour les Prussiens qu’un avantage relativement très-faible. J’avais au contraire reconnu que l’avantage réel était dù à l’aplomb et au sang-froid que conservent dans le combat des hommes qui, armés d’un fusil susceptible d’être chargé promptement, sont à tout instant en mesure de pouvoir tirer. « Cet aplomb et ce sangfroid furent tels, écrivais-je alors, que l’infanterie prussienne, composée de jeunes gens n’ayant jamais fait la guerre, a tiré avec la tranquillité et la sûreté de vieilles troupes aguerries. »

Je causais sur ce sujet, il y a quelques jours, avec le général de Kessel , qui commandait comme colonel, pendant la campagne, le i,r régiment à pied de la garde. C’est un de ces officiers instruits, sérieux, adonnés à leurs devoirs, comme l’armée prussienne en compte tant. Son régiment s’est couvert de gloire. Il reconnaissait avec moi que l’avantage dont avait bénéficié l’infanterie prussienne dans les combats de 1866 n’était pas dû précisément à la rapidité du tir, mais beaucoup plus à la confiance que les soldats possédaient dans leur arme. « Nos soldats, me disait-il, n’ont eu recours au tir rapide que dans des circonstances très-rares, et la preuve en est dans le petit nombre de coups tirés moyenne-

to

ment par homme pendant la durée de la campagne. Mais on n’avait rien négligé depuis longues années pour convaincre nos soldats qu’ils possédaient une arme supérieure à celles des autres armées européennes, et le soin qu’on apporte chez nous à l’instruction du tir n’avait fait que les fortifier dans celte conviction. Leur confiance s’accrut et se confirma dès les premiers combats, lorsqu’ils eurent reconnu la sécurité que donne une arme qui se charge rapidement. « On parle sans cesse de tir rapide , ajouta le général; l’expression n’est pas exacte et contribue à fausser les idées : c'est chargement rapide qu’il faudrait dire, car ce qui constitue l’avantage le plus réel des armes se chargeant par la culasse , c’est leur chargement facile et prompt. » Et comme preuve le général de Kessel me raconta les curieux détails que voici : Le 29 juin 1866, à l’attaque de Kôniginhof, son bataillon de fusiliers eut un engagement assez vif avec l’ennemi. Après le combat, qui avait eu lieu dans des champs couverts de blés très-élevés, le colonel de Kessel parcourut le terrain. Quel ne fut pas son étonnement, de compter cinq ou six cadavres autrichiens pour un cadavre prussien! Les Autrichiens tués avaient presque tous été frappés à la tête; les blessures étaient horribles. Cependant ses hommes, loin de tirer vite, n’avaient guère consommé plus de balles que l’ennemi. Le colonel de Kessel eut l’explication de ce fait le soir même , par des officiers

autrichiens prisonniers. « Nos soldats sont démoralisés, lui dirent-ils, non par la rapidité de votre tir, que nous trouverions peut-être moyen de contre-balancer, mais parce que vous êtes toujours prêts à tirer. Ce matin vos hommes étaient, comme les nôtres, accroupis dans les blés; mais dans cette position les vôtres pouvaient, sans être aperçus, charger leur fusil vite et facilement; les nôtres, au contraire, étaient obligés de se redresser et de se découvrir pour charger leur arme, et aussitôt vous en profitiez pour tirer sur eux. Aussi avions-nous la plus grande peine à les forcer de se relever, et telle était leur frayeur lorsqu’ils se redressaient pour charger, que leurs mains tremblaient et qu’ils ne pouvaient pas introduire lacharge dans le canon. Nos hommes ont la conscience de l’avantage que vous donne le chargement prompt et facile du fusil à aiguille, et c’est là ce qui les démoralise. Dans le combat ils se sentent désarmés la plus grande partie du temps, tandis qu’ils vous savent toujours prêts à tirer. »

Le fait que je viens de citer aide à faire comprendre le genre d’influence qu’il convient d’attribuer à l’emploi du fusil à aiguille dans les combats de 1866. Un chargement facile et prompt constitue aujourd’hui une des conditions essentielles auxquelles doivent satisfaire les armes de guerre. Et cela est vrai aussi bien pour les pièces d’artillerie que pour les fusils d’infanterie.

RAPPORTS M ILITAIRES.

4‘ Question. — Est- il vrai que la Prusse fasse entrer les balles explosibles pour une part dans les munitions d’infanterie et qu’elle songe à s’en servir à la guerre pour tirer sur les troupes?

Réponse. — Il n’est nullement question d’employer la balle explosible pour tirer sur les troupes : on ne s’en sert que pour tirer contre les caissons dans le but de les enflammer. La meilleure preuve, c’est qu’on n’exerce pas les soldats au tir de la balle explosible. On m’a assuré qu’il sera fait cette annéeci comme les années précédentes : il est donné dans chaque bataillon cinq cartouches à balles explosibles par officier de tout grade; mais les sous -officiers et les soldats n’en reçoivent pas. Aux exercices d’automne chaque officier tire ses cinq balles, h 200 mètres, contre des caissons dont l’intérieur est rempli de papier enduit d’une composition inflammable.

J’ajouterai qu’on se demande en vain quel avantage la Prusse retirerait de l’emploi des balles explosibles contre les troupes. Cette nation , douée des qualités les plus solides et les plus estimables, manque à, la vérité de tout sentiment généreux ou délicat, et l’on peut être sur qu’elle n’hésiterait nullement à employer à l’occasion tel moyen ou tel autre, dûtil même lui attirer la réprobation générale; mais elle est en même temps trop sensée pour le faire s’il ne devait pas s’ensuivre à son profit un avantage suf-

lisant. Je citerai à ce sujet ce que me disait récemment un officier supérieur : « Dans la guerre de Crimée vous vous êtes bornés à bombarder faiblement la ville d’Odessa. Vous auriez dû la réduire en cendres ; car c’est à Odessa que se sont formées les divisions russes qui ont manqué de vous jeter à. la mer le jour de la bataille d’Inkermann. »

5‘ Question. — Qu’est-ce que le fusil à grenades dont les journaux parlent depuis quelque temps?

Réponse. — J’ai indiqué dans un de mes Rapports du mois de décembre dernier en quoi consiste le fusil improprement appelé fusil à grenades. C’est simplement un fusil de rempart, qu’on nomme en effet ici Wallbiichse. Les Prussiens s’en sont servis dans la guerre du Schleswig en J 864. La balle est faite pour éclater. L’arme est montée sur un affût très-léger , qui permet de la transporter facilement d’un point à un autre. Elle se tire placée sur son affût ou sur un appui quelconque , tel qu’un arbre ou un mur, l’homme épaulant à l’aide d’une échancrure pratiquée dans la crosse. Il avait été question l’année dernière de perfectionner ce fusil et d’en donner quelques-uns par compagnie.

6* Question. — Toute la cavalerie a-t-elle des armes se chargeant par la culasse ? Quel est le système adopté?

Réponse. — Toute la cavalerie de l’armée fédérale est pourvue de mousquetons se chargeant par la

culasse. Ils sont du même système que le fusil d’infanterie. Dans la guerre de 1866 la cavalerie prussienne était déjà munie de ces mousquetons. Depuis on en a donné également aux régiments de cavalerie des nouveaux corps d’armée.

Le pistolet ne se charge pas par la culasse ; mais on étudie un modèle de pistolet à aiguille. Il se fait d’autres essais pour le remplacer par une sorte de revolver. Rien n’est encore décidé.

DE LA

ET

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