‹ Rapports militaires, écrits de Berlin, 1866-1870Chapitre 97 sur 150 · II. — DES CHANCES DE GUERRE · texte numérisé non relu

II. — DES CHANCES DE GUERRE

J’ai toujours eu soin jusqu’ici, dans mes Rapports au ministre de la guerre, de ne pas sortir des limites de. mes fonctions purement militaires, en m’abstenant .de toute appréciation d’un caractère politique. Mais l’Empereur ayant bien voulu me demander, lors de mon dernipr séjour à Paris, quelle était mon opinion sur les chances de guerre avec la Prusse, je présenterai ici quelques appréciations toutes personnelles,

propres à compléter et à préciser celles que j’ai déjà données de vive voix.

Les points principaux que je désire établir sont les suivants :

1* La guerre est inévitable et à la merci d’un incident;

2“ La Prusse n’a pas l’intention d’attaquer la France, elle ne désire nullement la guerre , et elle fera tout son possible pour l'éviter;

3° Mais la Prusse est assez clairvoyante pour reconnaître que la guerre, qu’elle ne désire pas, éclatera infailliblement , et elle fait tous ses efforts pour ne pas être prise au dépourvu le jour où l’incident fatal se produira;

La France , par insouciance , par légèreté et surtout par ignorance de la situation, n’a pas la même clairvoyance que la Prusse.

1° La guerre est inévitable.

La Prusse, aussi bien par ambition que par conscience de sa force, se regarde depuis longtemps comme prédestinée à unifier et à dominer I’AMemagne. Cette tendance se discerne à travers toutes les phases de son histoire et principalement depuis 1813, époque où, de tous les États allemands, c’est elle qui déploya le plus d’énergie pour l’afTranchissemenl commun. Elle se qualifie elle -même d’une

épithète qui caractérise parfaitemeut ses tendances en s’appelant le noyau de l’Allemagne ( der Keni Deutschlands), et il faut convenir qu’elle mérite cette appellation par l’énergie de la raee qui l'habite, par son instruction, par ses qualités solides et par les efforts persévérants qui l’ont placée, sous plusieurs rapports, au premier rang parmi les puissances.

Jusqu’en 1866, alors que la Prusse ne comptait pas plus de 18 millions d’àmes, sa prétention à dominer en Allemagne était limitée, en raison même du chiffre de sa population et de la faible étendue de son territoire, qui la réduisaient à l’état de puissance de second ordre. Mais tout d’un coup cette puissance se révèle à elle-même et au monde par le coup de foudre de 1 866 : Hercule se sent homme. Aussitôt cette prétention à dominer toutes les races germaniques ne connaît plus de bornes ; ce qui n’était qu’une aspiration devient une foi , et aujourd’hui la volonté de réaliser l’unité allemande prévaut et prévaudra dans toute la Prusse , en dépit des événements, quels qu’ils soient. Et qu’on se garde de croire que cette volonté soit susceptible de varier ou de s’affaiblir; elle est, au contraire, bien arrêtée et n’ira qu’en se fortifiant avec le temps.

Ce fait admis comme incontestable, il en est un autre qui frappe aussitôt l’esprit. Qu’on demande pourquoi la Prusse ne s’est pas emparée de tous les États allemands après la bataille de Kbniggrülz , ou

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par quelle raison elle ne déploie pas plus d’audace aujourd’hui pour réunir les Etats du Sud à ceux de la Confédération du Nord; il n’est personne qui ne réponde sur-le-champ : « C’est par la crainte d’une guerre avec la France. » Et, en effet, de quelque côté que la Prusse dirige scs regards, elle n’aperçoit que la France qui la gêne dans l’accomplissement de ses desseins. Qu’on veuille bien considérer que la nation prussienne est pleine de fierté, de vigueur et d’ambition; qu’elle a au plus haut point le sentiment de sa propre valeur, qu’historiquement elle considère la France comme son ennemie séculaire, et on se fera facilement une idée des sentiments de méfiance, d’amertume, de haine même, qu’a fait naître chez elle, à l’égard de la France, la situation issue des événements de 1806.

Il serait plus juste de dire que ces événements n’ont fait que développer et rendre plus vivaces les sentiments que je viens de définir, car ils ont toujours existé. C'est ce que discernera sans peine un observateur attentif, de même qu’il appréciera facilement la nature des dispositions actuelles de la Prusse à l’égard de la France. J’arriverai peut-être à donner une idée plus nette de ces dispositions en supposant le peuple prussien partagé en trois groupes ou fractions.

Ceux qui composent le premier groupe (ce sont, il est vrai , les moins nombreux) ressentent contre

la France un double sentiment, la haine et l’envie, dans toute I acception de ces deux mots. Ces ennemis acharnés de la France se rencontrent surtout dans les anciennes provinces de la monarchie prussienne, celles du nord et de l’est , parmi les descendants des familles qui se sont trouvées plus directement mêlées aux événements de 1806 à 1815, ou qui, ayant le plus souffert de l’occupation française, ont ressenti plus vivement les humiliations infligées à la Prusse après Iéna. Ceux-là poursuivent la France d’une haine aveugle, qui persiste malgré tout; et si leurs pères sont entrés deux fois à Paris, ils ne se regardent pas comme vengés, et ils brûlent du désir d’humilier et même d’anéantir la France.

Le deuxième groupe est le plus nombreux. Il comprend tous ceux chez qui les sentiments que je viens de signaler existent, mais affaiblis dans une certaine mesure. De même que les premiers, ils n'ont pas pardonné à la France les humiliations qu’elle a fait subir à la Prusse; mais chez eux la haine et l’envie sont limitées. On pourrait dire plus exactement qu’ils n’aiment pas la France et qu’ils la jalousent.

Les Prussiens du troisième groupe sont trèsnombreux aussi. Ce sont, pour la plupart, des hommes d’affaires , des commerçants ou des gens que leurs occupations désintéressent des rancunes et des rivalités de peuple à peuple. Ils ne manifestent

aucune antipathie, aucun mauvais vouloir à l'égard de la France ; ils seraient même satisfaits de vivre en bonne intelligence avec elle ; mais en leur qualité de Prussiens, ils sont jaloux de la grandeur de leur pays, désireux de lui voir accomplir sa mission (selon l’expression employée en Prusse), c’est-à-dire l'unité allemande, et dès lors la France leur est au moins incommode, comme s’opposant seule à l’exécution de leurs projets. C’est ce qui explique comment cette troisième fraction du peuple prussien, la mieux disposée à notre égard , se sent pourtant animée d’un sentiment d’inquiétude et de méfiance.

Les appréciations précédentes, que je crois vraies, montrent, en résumé, qu’aujourd’hui la France, loin d’exciter aucune sympathie en Prusse, y est, au contraire, un objet de haine pour les uns, d’envie pour les autres, de méfiance et d’inquiétude pour tous.

J’insisterai principalement sur ce sentiment général d’inquiétude et de malaise qui nous aliène aujourd’hui toute la Prusse et qui est la conséquence fatale des événements de 1866. Le malaise y est peut-être plus profond qu’en France : chacun sent d’une façon plus ou moins vague que l’état de choses actuel n’est que provisoire; le doute et la crainle sont dans tous les esprits; les affaires languissent, le marasme est partout. Le sentiment général qui en résulte se traduit par des mots comme ceux-ci : « Tout cela chan-

gérait si la France voulait ne pas se mêler de nos affaires. » Et alors on accumule cent accusations contre la France; on lui reproche le rôle qu’elle a joué pendant l’armistice de 1866, en empêchant la Prusse de dicter la paix dans Vienne , sa jalousie excitée par les succès de l’armée prussienne, ses susceptibilités non fondées, ses prétendus armements , sa prétention à se mêler des affaires des pays étrangers, etc. Cette situation n’a rien qui doive étonner, car elle est la conséquence forcée des événements et de la rivalité des deux peuples. Mais j’ai tenu à en préciser le caractère pour mieux montrer qu’elle amènera infailliblement la guerre.

Les personnes qui, en France ou ailleurs, regardent une entente comme possible ne connaissent peut-être pas bien le caractère prussien ou n’en tiennent pas suffisamment compte. Cependant on ne saurait nier que le caractère de deux peuples rivaux , leurs qualités et leurs défauts sont des éléments importants pour juger à l’avance si la paix ou la guerre découleront d’une situation déterminée. Il en est ici comme de deux individus qui, pour une cause en litige, arriveront à s’entendre ou à se quereller, selon qu’ils auront l’un et l’autre tel ou tel tempérament, tels ou tels défauts ou qualités. Or le peuple prussien est tout aussi susceptible que le peuple français , tout aussi fier, plus pénétré

de sa propre valeur; il est énergique, tenace, ambitieux , plein de qualités estimables et solides, mais rude, passablement arrogant et dépourvu de toute générosité. Et c’est ce peuple qui a entrepris de résoudre, quoi qu’il en coûte, la question de l’unité allemande, quand la France ne peut et ne veut y consentir! Et ce litige si grave s’est élevé entre deux nations également susceptibles et fières, ambitieuses et puissantes, qui se regardent comme des ennemies séculaires, qui se sont infligé l’une à l’autre, au commencement de ce siècle, les plus sanglants aflïonls; entre deux nations que tout divise : la langue, la religion , les tendances , les caractères ! Comment espérer, après cela, qu’une entente soit possible entre elles? Il n’y a qu’un politique sentimental ou un rêveur sans aucune connaissance du jeu des passions humaines qui puisse conserver un tel espoir. On’ doit donc s’y attendre : le conflit naîtra un jour ou l’autre, terrible et acharné.

Il n’est pas probable qu’il éclate sur la question même de l’unité allemande, aussi longtemps du moins que M. de Bismarck conduira les affaires de la Confédération. Cet homme éminent , type remarquable du plus parfait équilibre entre l’intelligence et l’énergie de la volonté, ne commettra, on en peut être certain, aucune faute par impatience. Il sait trop bien que le temps est son plus sur auxiliaire, et que dans une guerre avec la France il courrait ris-

que’ de compromettre son œuvre de 1866. Dans me récente conversation, il m’exposait en un langage plein de bon sens les raisons qui engagent la Prusse à ne provoquer ni à ne désirer la guerre, et il terminait par ces paroles : « Jamais nous ne vous ferons la guerre; il faudra que vous veniez nous tirer des coups de fusil chez nous, à bout portant. »

La gravité de la situation n’est donc pas dans la question de l’unité allemande, mais dans l’attitude réciproque où cette question a placé la France et la Prusse, attitude que caractérisent la méfiance, la jalousie, les susceptibilités surexcitées , et) que ces puissances conserveront forcément tant que le litige durera. Cette situation ne peut môme que s’aggraver; le malaise général augmentera de plus en plus, en même temps que s’accroîtront de part et d’autre la méfiance et la jalousie. On se rend mieux compte de cet état des esprits quand on habite la Prusse. Aujourd’hui déjà, les choses en sont arrivées à ce point que le fait le plus simple en apparence ou l’événement le plus insignifiant peut amener une rupture. En d’autres termes, la guerre est à la merci d'un incident. Quel qu’il soit, les esprits superficiels le regarderont comme la cause de la guerre; mais cette cause est beaucoup plus profonde et plus complexe. L’hostilité réciproque des deux peuples, hostilité toujours croissante, pourrait se comparer à un fruit qui mûrit, et l’incident d’où naîtra la rupture

sera comme le choc accidentel qui fait tomber de l’arbre le fruit parvenu à maturité.

2° La Prusse n'a pas d'intentions agressives.

J’ai déjà dit que la Prusse n’a nullement l’intention d’attaquer la France et qu’elle fera, au contraire, pour éviter la guerre, tout ce qui est compatible avec son honneur. Je n’ignore pas combien cette opinion diffère de celle que font prévaloir en France des personnes d’un jugement peu sur, qui ne connaissent nullement la Prusse, qui substituent leurs passions ou leurs désirs propres à ceux de tout un peuple, ou qui se forment une conviction d’après les plus futiles récits. Si ces personnes prenaient la peine de visiter la Prusse et d’y étudier les choses sans passion ni parti pris, elles changeraient sûrement d’avis. Que n’a-t-on pas dit et que ne dira-t-on pas encore de l’ambition de la Prusse, de son arrogance, de ses préparatifs militaires formidables? Elle est ambitieuse, en effet; l’arrogance ne lui manque pas, et ses préparatifs militaires sont formidables. Mais pourquoi en conclure, sans preuve aucune, que ces préparatifs ont un caractère agressif? C’est le cas, encore une fois, de déplorer cette ignorance détestable où croupit l’immense majorité du public français, car elle est, comme on va le voir, la source de toutes nos erreurs.

Combien eût-on compté (le personnes en France avant J SGG qui cherchassent à étudier l’Allemagne ou à s’instruire sur les affaires allemandes? Le Rhin n’était-il pas et n’est-il pas encore, pour nous tous, comme une autre muraille de Chine? Et cependant écrivains, journalistes ou autres, qui n’ont pas même séjourné en Allemagne, qui n’ont étudié ni son histoire ni ses institutions, écrivent et discutent 5. l’envi sur tous les sujets, portent des jugements sur toutes choses et se font ainsi les maîtres d’un public encore plus ignorant qu’eux. Ils n’ont pas manqué de voir dans l’activité militaire qui règne aujourd’hui en Prusse des préparatifs de guerre , sans se douter que celte même activité date de loin, qu’elle ne fait que continuer et qu’elle est inhérente, pour ainsi dire, à la vie de la nation.

La seule chose vraie, c’est qu’elle se déploie aujourd'hui sur une plus grande échelle, par suite du travail auquel la Prusse se trouve obligée pour s’assimiler les trois provinces qu’elle s’est annexées. Je m’explique :

Avant 18G6, le public français ignorait complètement ce qui se rapporte à. l’organisation de l’armée prussienne et h l’immense essor militaire que le Roi avait donné à toute la nation vers 18G0. L’armée réorganisée et considérablement augmentée; le service obligatoire remis en vigueur dans toute sa plénitude, ce qui donnait ii la Prusse un effectif de

600,000 soldats faits ; la plupart des services améliorés ; les travaux assidus des commissions , les grandes manœuvres d’automne tous les ans, les exercices de la réserve et de la landwehr, l’adoption d’un nouveau plan de mobilisation de l’armée, celle d’un matériel d’artillerie en acier se chargeant par la culasse, les expériences incessantes dans le domaine de l’artillerie de terre; en un mot, une activité militaire immense, — tout cela n’était-il pas presque inconnu en France?

Vinrent les événements de 1866 : il n’était plus permis d'ignorer la Prusse , et le public français commença à s’informer. Mais, chose facile à prévoir, il crut que tout ce qu’il apprenait était nouveau et datait de 1866. Grâce alors aux sentiments de méfiance réciproque que les événements de cette même année avaient fait naître entre les deux peuples, le public français fut tout disposé à regarder l’activité militaire de la Prusse, activité dont il entendait parler pour la première fois , comme dirigée contre la France, en vue d’une agression. Cette activité militaire, qui ne faisait que continuer ; ces soins constants donnés à l’armée dans le but de ne jamais être surpris par les événements; les grandes manœuvres, les essais nombreux et de toutes sortes, — le public les appela des préparatifs de guerre, faits dans l’intention d’attaquer la France.

Il convient cependant de signaler une circon-

stance qui contribua à le tromper. La Prusse, en 186G, s’était annexé le Hanovre, le Schleswig- Holstein. le duché de Hesse - Cassel , Nassau et Francfort, lesquels n’avaient ni son organisation militaire, ni scs règlements, ni son armement d’infanterie, ni son matériel d’artillerie. Elle avait donc à les introduire dans ces trois provinces. Se figuret-on bien quel temps et quel travail considérables une pareille assimilation nécessite, et n’est-il pas tout simple que la Prusse tînt à l’achever le plus rapidement possible? En outre, elle avait conclu avec la Bavière, le Wurtemberg et Bade des traités d'alliance offensive et défensive, par suite desquels ces Etats se trouvèrent engagés à adopter plus ou moins l’organisation, les règlements et l’armement prussiens. C’est encore là un fait qu’il importe de considérer pour bien comprendre les causes de l’activité militaire prodigieuse dont toute l’Allemagne est aujourd’hui le théâtre.

Mais je le répète, il est erroné de croire que la Prusse déploie cette immense activité militaire avec l’intention d’amener un conflit, et tout concourt à le prouver : le bon sens le plus vulgaire, la connaissance des choses et celle des intérêts de la Prusse, le sain jugement du Roi et de son gouvernement, la haute intelligence de M. de Bismarck, enfin l’absence de tout indice.

.3° Clairvoyance de la Prusse.

Mais, s'il est vrai que la Prusse ne nourrisse aucune arrière-pensée d’agression, il est tout aussi vrai que son activité militaire est surexcitée par la probabilité d’une guerre avec la France, ou, plus exactement, par celte croyance générale que la guerre est inévitable et fatale. Je touche ici à un fait extrêmement grave : je veux parler précisément de l’affligeant contraste que présentent, d’une part, cette clairvoyance de la Prusse, jointe à la vigilance qui en est la suite, et d’autre part, l’aveuglement et l’insouciance de la France, qui l’empêchent de reconnaître que la guerre aura lieu fatalement , et que toute autre question devrait être subordonnée à celle question capitale.

J’ai déjà, fait connaître mon opinion au sujet des chances de conflit, en disant que la guerre éclatera infailliblement un jour ou l’autre : je ne saurais donc m’étonner de la voir partagée ici par tant de monde, et, comme tout homme qui aime son pays, je ne puis que m’attrister de la clairvoyance de nos futurs ennemis.

La Prusse, ai-je dit , se regarde comme appelée à remplir une mission , celle de faire l’unité germanique, et elle a la ferme volonté de s’y consacrer. Elle n’ignore pas d’ailleurs que ce projet ne peut laisser la France indifférente, que ses succès de 1SG6

ont éveillé les susceptibilités de son ancienne ennemie, et que les sentiments de méfiance réciproque ont atteint de telles proportions que la rupture peut naître du moindre incident. Et, comme cette nation est sérieuse et vigilante, elle veille soigneusement à ne pas se laisser surprendre le jour où le conflit se produira, tout comme elle est résolue à accepter la lutte avec tous les moyens dont elle dispose. De là. ce redoublement d’activité militaire dans toute la Prusse ; de là. cette hâte à, s’assimiler le plus vite possible ses trois nouveaux corps d’armée et celui de la Saxe, en y introduisant son organisation, ses règlements et son armement; de là ces dépenses, ces améliorations de toutes sortes, fruits de l’expérience acquise dans la guerre de 1866; de là ces essais coûteux et de toute nature ; de là ces dépenses et ces efforts considérables pour se créer une puissante marine.

Il faut nous le tenir pour dit : nous ne surprendrons pas la Prusse. Son organisation militaire, qui lui permet de concentrer sur nos frontières, en 20 ou 25 jours, plusieurs armées de 100,000 hommes chacune ; la vigilance du gouvernement qui préside à ses destinées; sa croyance dans la probabilité d’une lutte suprême avec la France, sont autant de raisons pour que nous la trouvions toute préparée à l’heure où éclatera le fatal conflit.

Défaut de clairvoyance de la France. — Conséquences funestes.

La France montre-t-elle, dans ces graves circonstances, la même clairvoyance que la Prusse? Malheureusement non; et, chose triste à reconnaître, nul ne saurait dire quand finira le funeste aveuglement dont la France est frappée. Ainsi donc, une guerre effroyable s’annonce et menace d’éclater d’un jour k l’autre; noire ennemi le plus sérieux discerne clairement celte chance redoutable ; il épie le moment de la lutte, bien qu’il ne la désire pas; il est prêt k la soutenir avec toute la partie virile de la nation , avec 1 million de soldats les plus disciplinés, les plus aguerris, les plus fortement organisés qu’il y ait; — et en France, où /i0 millions d’hommes devraient tous être convaincus, comme le peuple prussien, que la guerre est fatale et k la merci d’un incident, où toutes les préoccupations devraient s’évanouir devant une seule , celle du salut public, k peine compteraiton quelques personnes qui se fassent une idée précise de la situation et qui aient conscience de l’immense danger qu’elle comporte.

Ce qui fait l’objet de mes appréhensions , c’est précisément ce contraste frappant entre la clairvoyance de la Prusse et l’aveuglement de la France. Les nations comme les individus ne songent k se

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garantir d’un danger qu’à la condition d’en avoir conscience; dans le cas contraire , elles demeurent inactives, au risque d’essuyer les plus cruels mécomptes. Aussi voyons -nous la Prusse subordonner tout à cette question vitale de la préparation à la guerre et se tenir constamment prête à entrer en lice avec les forces imposantes dont elle dispose, tandis que la France s’affaiblit de plus en plus, comme insouciante de sa propre sécurité. A la vue d’un pareil spectacle, on ne peut se défendre d’accuser hautement cette funeste ignorance et cette détestable infatuation qui nous empêchent de discerner ce que la Prusse voit si clairement : la guerre inévitable et fatale.

Le contraste que présentent les deux pays se retrouve malheureusement partout: dans les Chambres, dans la presse, comme dans l’état moral des deux nations.

Dans les Chambres prussiennes, les différents partis, quelque divisés qu’ils soient sur les questions de politique intérieure, se rencontrent tous dans une même pensée contre la France et contre ce qu’ils appellent son ambition ou sa prétention à se mêler des affaires d’Allemagne. Tous, animés d’un patriotisme ardent et pleins d'une clairvoyante susceptibilité, sacrifient leurs ressentiments et appuient ou encouragent le gouvernement dans les efforts qu’il fait pour organiser des forces militaires redoutables,

pour créer une marine imposante et pour être prêt au moment décisif.

Que voyons-nous en France, au contraire? Une Chambre qui se vante de représenter le pays, et qui en est bien l’image, en effet, comme inconséquence et légèreté, témoin sa loi sur la garde nationale mobile et son obstination à ne pas voir du côté de l’Allemagne le nuage qui grossit sans cesse et qui menace de crever; une majorité formée presque entièrement de médiocrités, d’hommes sans caractère, sans élévation et sans aucune des connaissances qui font le législateur ; une opposition où dominent des avocats ambitieux et vains, qui font consister le patriotisme dans des récriminations haineuses ou des rancunes calculées, qui cachent leur incapacité et leur impuissance sous les fleurs du langage, qui se prétendent seuls soucieux des intérêts du pays, et qui, pour conquérir une popularité factice, disputent au gouvernement jusqu’à un soldat et un écu. Hommes qu’on ne pourrait qu’exécrer s’ils avaient conscience de leur criminelle conduite; car, en cherchant à affaiblir la France, ils la trahissent au bénéfice de son plus redoutable ennemi. C’est à eux que s’appliquent si bien ces paroles d’un homme de guerre : <« Nouveaux Thersites , ils sont mordants par le langage, mais faibles de cœur et de bras, plus faits pour parler que pour combattre. »

Les mêmes contrastes se retrouvent dans la presse des deux pays1.

Tandis que la presse prussienne, rédigée généralement par des écrivains sérieux et instruits, ne néglige rien pour exciter contre la France la haine et l’envie; qu’elle ne recule ni devant l’outrage, ni devant la calomnie; qu’elle se montre unanime à entretenir dans le public toutes les passions hostiles k la France, en la représentant comme la seule et irréconciliable ennemie de l’Allemagne, et qu’elle appuie le gouvernement de toute son influence dans l’exécution des mesures qu’il prend pour être prêt à tout événement, que se passe-tnl en France?

Lk, une presse ordinairement futile et vaine, dont les organes les plus autorisés dissertent sur les sujets les plus graves sans en avoir la moindre notion et ne servent qu’un parti au lieu de servir la France; une presse sans sincérité, et désunie même en face de l’étranger, s’occupe incessamment k battre en brèche les institutions fondamentales du pays, s’efforce de jeter l’indiscipline et la démoralisation dans l’armée et pousse l’aberration jusqu’k demander des réductions d’effectifs ou un désarmement, quand la France

1. Dans la publication quo les journaux ont faite de ce Rapport de notre attaché militaire, plusieurs passages de la fin ont été supprimés ou présentés sous une forme adoucie. Nous restituons ici le texte de l'original.

(Xole des Éditeurs.)

n’aurait pas trop de toutes ses forces, de toute son énergie, de l'union de tous les partis pour soutenir une lutte, prochaine peut-être, et dans tous les cas formidable.

Si maintenant on considère l’état moral des deux pays, on doit reconnaître que cette nation prussienne si clairvoyante, si vigilante, si convaincue de la mission qu’elle poursuit , est en même temps la plus instruite de l’Europe, la plus disciplinée; qu’elle est pleine de sève, d’énergie et de patriotisme, non encore pervertie par le besoin des jouissances matérielles; qu’elle a conservé une foi ardente et le respect de toutes les choses respectables.

Contraste affligeant ! la France a ri de tout, et les choses les plus respectables n’y sont plus respectées ; la vertu, la famille, l’amour de la patrie, l’honneur, la religion y sont présentés comme des sujets de risée à une génération frivole et sceptique. Les théâtres y sont devenus des écoles de cynisme et de turpitude. Une certaine presse, triviale et déshonnête, organisée par des gens déclassés et sans principes , dans le seul but de battre monnaie ou de se faire une célébrité de mauvais aloi, renchérit encore sur les théâtres et enseigne <\ la jeunesse à se moquer de toutes choses et à tout mépriser. Des romans immoraux et obscènes sont publiés et présentés, sous le voile d’un talent séduisant, comme d’instructives études de mœurs. Et, qui le croirait? cette presse

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écœurante et ces romans malsains sont lus avec avidité par la plus grande partie du public et presque à l’exclusion de toute autre production littéraire ! Comment ne pas voir dans de pareils faits les indices d’une décadence réelle? Ainsi le poison s’infiltre de toutes parts, goutte à goutte, dans les organes d’une société ignorante et blasée, faute à elle d’avoir l’intelligence ou l’énergie de changer ses institutions pour en adopter de nouvelles, basées sur la justice et le droit , conformes à l’esprit des temps modernes et propres, avant tout, à l'instruire et à la moraliser. Aussi toutes les belles qualités de la nation, la générosité, la loyauté, le charme de l’esprit, l’élan du cœur, s’ affaiblisse nt ou s’effacent peu à peu, à tel point que bientôt cette noble race française ne se reconnaîtra plus qu’à ses défauts. Et pendant ce temps la France ne s’aperçoit pas que des nations plus sérieuses la devancent dans la voie du progrès et la relèguent au second rang.

Toutes ces appréciations seraient peu goûtées en France j et pourtant elles ne sont que l’expression de la vérité. Je voudrais que des Français éclairés et exempts de toute prévention vinssent visiter et étudier la Pi •usse. Ils reconnaîtraient bien vite une nation sérieuse, rude et forte ; dépourvue, il est vrai, de tout don attrayant, de tout charme, de tout sentiment délicat et généreux, mais douée, en revanche, des qualités les plus estimables, l’amour du travail et de l’étude, l’ap-

plicalion, l’esprit (l’ordre et d’économie, le patriotisme, le sentiment du devoir et celui de la dignité individuelle , enfin le respect de l’autorité et l’obéissance aux lois. Ils verraient un pays supérieurement administré, gouverné par des institutions fortes, saines et morales , où les classes les plus élevées se montrent dignes de leur rang et conservent l’influence qui leur est due en étant aussi les plus éclairées , en donnant l’exemple du sacrifice et en se vouant sans relâche au service de l’État; un pays, enfin, où chaque chose est à sa place, et où l’ordre le plus parfait règne dans tous les organes du corps social. Peut-être ces observateurs compareraient - ils involontairement la Prusse à un édifice imposant, mais massif, fortement construit de la base au faîte, dans lequel chaque assise est placée de la façon la plus convenable pour contribuer à la solidité de l’ensemble, édifice qu’on admire pour sa magistrale ordonnance, mais où rien ne peut charmer le regard ni provoquer la moindre émotion.

Quel contraste avec le désordre qui règne dans l’état social de la France , où tout se trouve mêlé , confondu et bouleversé; où, sous prétexte que chacun peut prétendre à occuper les plus hautes positions, on ne tient aucun compte, pour juger ou employer un homme, de cet équilibre si nécessaire entre l’éducation, la moralité et l’instruction, ce qui fait que les harges ou les fonctions les plus honorées

et les plus considérées sont remplies aussi bien par des hommes mal élevés, mais doués d’un certain talent, que par des ignorants qui n’ont d’autres titres que leur position sociale et leur savoir-faire ! Exemple funeste et dissolvant! Aussi est-ce en France qu’on rencontre le plus de déclassés, d’envieux et d’esprits déroutés, chacun cherchant sa voie sans pouvoir la trouver. Sous ce rapport, notre état social si confus pourrait se comparer, en opposition avec celui de la Prusse , à un de ces chefs-d’œuvre d’architecture de l’antique Grèce, qu’un tremblement de terre aurait remué jusque dans ses fondations, brisant, confondant , bouleversant tout : le voyageur admire encore les débris magnifiques ou gracieux de l’édifice qui gisent pêle-même sur le sol, et il s’en éloigne l’esprit sous le charme, mais le cœur attristé.

Je le répète : il me semble impossible que quiconque voudra étudier la Prusse ne soit pas frappé des contrastes que j’ai essayé de faire ressortir. Il reconnaîtra la vérité de ce que j’indiquais dans un de mes précédents Mémoires: c’est que, comparée à la Prusse , la France est en arrière de plus de cinquante ans sous le double rapport de l’instruction générale et des institutions, tandis qu’elle la devance de deux siècles comme relâchement , avidité des jouissances matérielles et dissolution sociale.

Comment ne pas être profondément affecté de ces contrastes quand on est convaincu, comme moi, que

ai

la guerre est inévitable? Mais (il importe de ne pas l’oublier) dans celle guerre, la Prusse, ou plus exactement la Confédération de l’Allemagne du Nord, disposera de 1 million de soldats instruits, disciplinés et fortement organisés, lorsque la France en compte à peine 3 h h 00,000*; mais les armées de la Confédération renfermeront toute la partie virile, toutes les intelligences, toutes les forces vives d’une nation pleine de foi, d’énergie et de patriotisme, tandis que l’armée française est composée presque exclusivement de la partie la plus ignorante et la plus pauvre de la nation; mais l’armée allemande, par cela même qu’elle comprend toute la partie virile du peuple, sans exception de condition sociale, se sentira soutenue et fortifiée par l’estime et la considération sans égale dont elle jouit dans le pays, quand l’armée française, regardée par les uns comme une institution inutile , battue en brèche par les autres, qui y sèment la corruption et l’indiscipline, vit comme affaissée sous un manque de considération absolue et sans conscience de la mission qu’elle remplit.

J’insiste une dernière fois sur celte opposition frappante que présentent les forces militaires des deux nations et les nations elles-mêmes. Je ne puis le

I. On dit, à la vérité, que l’institution de la garde nationale mobile portera les forces militaires de la France à plus de 800,000 hommes; mais j’ai suffisamment expliqué dans la première partie de ce Rapport ce qu'il faut attendre de cette institution avortée.

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cacher : elle constitue pour moi et pour quelques Français qui regardent la guerre comme inévitable, et qui habitent Berlin , le sujet de nos plus douloureuses préoccupations et de nos constantes tristesses.

Je sortirais du cadre de mes attributions en voulant indiquer les grandes mesures qu’il conviendrait de prendre pour remédier à ce déplorable état de choses. Mais comment ne pas être frappé de cette dissolution morale qui fait en France des progrès effrayants, et comment ne pas reconnaître que l’engourdissement où vit la nation, aussi bien que son aveugle présomption, l’empêchent de discerner le mal?

Ce serait au gouvernement d’entreprendre un travail de régénération devenu indispensable, et il n’arriverait à réussir dans cette noble entreprise qu’en modifiant de fond en comble plusieurs de nos institutions essentielles, ou mieux en les remplaçant par d’autres, susceptibles d’instruire le peuple, de le moraliser et d’y développer les qualités viriles.

Parmi ces institutions régénératrices, il en est deux qui tiendraient le premier rang, comme le prouve surabondamment l’exemple de la Prusse : c’est le service militaire obligatoire et l’instruction obligatoire.

A ne parler que du service obligatoire , on doit avant tout se demander si la nation française a les qualités nécessaires pour l’adopter et pour l’appli-

RAPPOltTS MILITAIRES

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quer. La Réponse, malheureusement, est décourageante. Infatuée d’elle - même et pervertie par l'égoïsme, la nation se plierait difficilement à une institution dont elle ne soupçonne même pas le principe fortifiant et fécond, et dont l’application exige des vertus qu’elle ne possède pas : l’amour du sacrifice, l’abnégation, le sentiment du devoir. Semblables aux individus que rien ne corrige dans la vie, sinon les dures leçons de l’expérience, les peuples n'arrivent â améliorer les institutions qui les gouvernent qu’après en avoir reconnu la nécessité à la suite des plus rudes épreuves. II a fallu Iéna pour que la Prusse fît un retour sur elle-même et que, sentant le besoin de se retremper dans de saines et mâles institutions, elle adoptât le principe du service militaire obligatoire pour tous lescitoyens. Car on pourrait l’alTirmer, si la Prusse n’était pas dotée de cette institution , il serait impossible de la lui faire adopter aujourd’hui.

La France s’est trouvée une seule fois, depuis cinquante ans, dans des circonstances favorables pour faire entrer dans ses institutions celle du service obligatoire. C'est en 1848, où, grâce au mouvement d’idées produit par la révolution de Février, l’Assemblée nationale se vit placée dans une excellente situation pour montrer, en adoptant le service obligatoire, qu’elle entendait faire une application réelle et sérieuse des principes d’égalité qu’on proclamait si bruyamment. Elle tenta un effort dans ce sens

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en voulant abolir la plaie hideuse du remplacement militaire, et elle nomma une commission dont fut rapporteur le général de Lamoricière. Le projet de loi aurait été adopté sans l’intervention de M. Thiers, qui se fit à la Chambre le champion des sentiments égoïstes et mesquins de la bourgeoisie. En empêchant ainsi la France d’entrer, dès 18Z|9, dans une voie qui l’eût conduite à adopter plus tard l’institution féconde et moralisante du service obligatoire, si propre à la régénérer, cet homme, k qui la nature a refusé le sentiment de la vraie grandeur, les fortes convictions, la puissance des méditations graves, cet homme, dis-je, a été plus fatal k son pays que vingt désastres.

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