II. — l’autiucoe est-elle en décadence
A mesure que la lumière se fait sur les événements de 18GG, on en vient à se demander si l’Autriche n’est pas entrée dans une période de décadence. 3Iais on hésite à se prononcer, dans la crainte qu’il ne faille attribuer qu’à la grandeur des désastres subis les symptômes affligeants que révèlent un grand nombre de faits connus aujourd’hui. Us indiquent tous,
comme on va pouvoir s’en convaincre, un affaiblissement des caractères et un commencement de désorganisation morale.
1° Il est avéré aujourd’hui que c’est grâce à la trahison d’employés ou d’officiers autrichiens que les Prussiens ont pu sc procurer, avant et pendant la guerre, les états des effectifs et des emplacements de l’armée autrichienne. A Florence, le gouvernement italien connut, par le même moyen, la composition exacte de l’armée de Vérone, et je pourrais citer tel officier prussien qui, envoyé à. Florence avant la campagne, rendit compte à Berlin, jour par jour, de tous les mouvements qui s’opéraient autour de Vérone.
2° Le nombre des prisonniers autrichiens a été prodigieux. Parmi les officiers faits prisonniers plus de cinq cents n’étaient pas blessés.
3° Voici un fait dont je puis certifier l’exactitude. Le lendemain de la bataille de Sadowa, le prince royal de Prusse, comptant sur l’effet moral produit par cette grande victoire, envoya un major en parlementaire à Kôniggrütz, pour traiter de la reddition de la place. Pendant que cet officier attendait l’arrivée du gouverneur, un capitaine autrichien lia conversation avec lui et lui apprit que la place n’était pas en état de résister, que la garnison était démoralisée et que toute l’armée autrichienne désirait la paix. L’officier prussien assista à un conseil de guerre présidé par le gouverneur, où fut consentie la capitulation
de la ville. Un seul article ayant donné lieu à, discussion, il demanda à en référer au Prince royal et se mit en route pour le rejoindre. Le hasard voulut que sur ces entrefaites le général de Gablenz , venu du quartier général prussien, passât par Kôniggrâtz. En apprenant ce qui venait d’avoir lieu, il défendit expressément au gouverneur de rendre la place. Sans ce hasard, Koniggrâtz capitulait le jour même, sur une simple sommation.
4° Au combat de Tobitschau, livré le 15 juillet, un régiment de cuirassiers prussien s’empara de deux batteries autrichiennes. Elles comptaient un capitaine, deux lieutenants, deux cents canonniers environ, seize pièces et autant de caissons. On les dirigea, sous l’escorte de vingt-cinq cuirassiers prussiens , sur Brunn, distant de Tobitschau de quatre journées de marche. Le quatrième jour, lorsque les deux batteries n’étaient plus qu’à trois lieues de Brunn, elles furent rencontrées par un officier prussien, qui se rendait dans cette ville par ordre du Prince royal. Quel ne fut pas son étonnement de voir deux batteries ennemies cheminer paisiblement sur la route, comme en promenade militaire! Profitant d’une halte, il ouvrit quelques coffres ; tous étaient chargés. A tout événement et de peur que les Autrichiens ne se ravisassent, il fit jeter à l’eau toutes les munitions.
Ainsi voilà trois officiers autrichiens , avec deux cents canonniers, seize pièces d’artillerie et autant de
voitures chargées en guerre, qui se laissent conduire tranquillement pendant quatre jours par vingt-cinq cavaliers prussiens, sans qu’il leur vienne seulement à l’idée de se débarrasser de leur escorte, de briser au besoin ou de brûler leur matériel et de rejoindre les leurs !
5° Je terminerai par un fait qui n’est pas le moins grave de ceux que je viens de citer. Dans les ambulances que j’ai visitées à Nachod, à. Kôniginhof, à Pardubitz et à. Jicin, j’ai pu m’assurer que la conduite des officiers autrichiens envers leurs soldats n’était pas exempte de reproches. Ils se trouvaient là, soignés et traités à côté des hommes de leur nation et souvent de leur propre bataillon, sans même s’enquérir de leurs besoins ou paraître s’intéresser à eux. Officiers et soldats vivaient dans la même ambulance comme étrangers les uns aux autres, et j’ai entendu plus d’une fois les Prussiens apprécier en termes sévères la conduite des officiers autrichiens.
De pareils faits ne sauraient être attribués uniquement à la démoralisation qu’engendrent de grands désastres militaires; ils révèlent, comme je l’ai déjà dit, un abaissement des caractères et une véritable décadence morale.