III. — PASSAGE DU PIED DE PAIX AU PIED DE GUERRE
Le tableau B a fait connaître les effectifs que la Confédération du Nord entretient sous les drapeaux en temps de paix. Pour passer du pied de paix au pied de guerre, on complète les bataillons, escadrons, batteries, etc., en rappelant les hommes de la réserve.
Je reviendrai à ce sujet sur un détail très-important, que j’avais déjà signalé en 1866 dans un travail intitulé Note sur l’organisation militaire de la
Prusse : c’est qu’aujourd’hui la Prusse peut porter tous ses corps d’armée au complet de guerre par le seul rappel des réserves, c’est-à-dire sans recourir à la landwehr. La réorganisation militaire de 1860 a eu principalement pour but d’atteindre à ce résultat, et on y est parvenu en augmentant de deux ans la durée du temps de réserve. Aujourd’hui la landwehr est destinée à la défense des places de l’intérieur : elle ne serait appelée à combattre avec l’armée en deuxième ligne que dans des cas extrêmes, et la Prusse n’y puiserait, en principe, que pour organiser les compagnies de chemins de fer, les compagnies de porteurs de blessés, le service télégraphique, etc.
11 est d’ailleurs facile de s’assurer que la Prusse peut porter tous les corps d’armée de la Confédération au pied de guerre par le rappel des seules réserves prussiennes. Si on compare en effet les deux tableaux B et C , on trouve que :
1° Pour compléter 1 bataillon d’infanterie il faut rappeler en moyenne h90 combattants, donc pour 368 bataillons (350 de ligne -J- 18 de chasseurs) il faut A 90 fois 368 ou 180,320 combattants;
2° Pour compléter 1 escadron de cavalerie il . faut 13 hommes, donc pour 380 escadrons : l\, 940 hommes;
3° Pour compléter les 13 régiments d’artillerie de campagne, il faut 6,123 hommes;
Il0 Pour compléter les 13 bataillons de pionniers, il faut 1,547 combattants.
Le total des combattants à rappeler s’élève ainsi au chiffre rond de 193,000 hommes.
Or quel est l’effectif des réserves dont la Confédération peut disposer? Le chiffre exact, facile à préciser pour l’ancienne Prusse , est assez difficile à déterminer pour les États qu’elle s’est annexés et pour ceux qui avec elle constituent la Confédération, car aucun de ces États n’avait en 18G6 l’organisation militaire prussienne.
Mais n’envisageât - on que la Prusse d’avant 1866 , comme son contingent annuel était de 63,000 hommes , elle disposerait aujourd’hui de quatre fois 63,000 ou 252,000 hommes de réserve, qui, admît-on même la forte déduction de li sur 100 pour les pertes d’une année à l’autre, donneraient plus de 200,000 hommes. On voit donc que la Prusse pourrait compléter les corps d’armée de toute la Confédération avec ses seules réserves.
Au cas d’une guerre, la Prusse agirait sans aucun doute comme en 1866, où elle organisa avec soin le plus grand nombre possible de troupes de dépôt : elle lèverait par anticipation la moitié ou la totalité d’un contingent, et conserverait, pour l’instruire, une partie de ses réserves. Si cette partie était insuffisante comme nombre, elle recourrait aux hommes des premières années de la landwehr.
Du reste, je ne saurais trop insister sur un point : c’est qu’aujourd’hui que la landvvehr n’a plus à combattre par régiments embrigadés avec ceux de la ligne, comme avant la réorganisation de 1860, il n’est d’aucune importance de rechercher dans quelle proportion on l’emploierait à compléter au pied de guerre les effectifs des bataillons de ligne, si les circonstances l’exigeaient. Quoi qu’il arrive, cette proportion sera plus faible qu’en 1866, où elle ne s’éleva qu’à un dixième. Or ces landwehriens, intercalés ainsi en petit nombre dans les rangs des hommes d’un bataillon, valent non-seulement les meilleurs soldats, mais tous les officiers m’ont dit qu’en 1866 ils s’étaient montrés généralement supérieurs aux autres.
11 est donc oiseux de se demander dans quelle proportion figureraient dans l’armée fédérale les hommes de l’armée active, les réserves et la landvvehr. Comme je l’ai dit déjà dans mon Rapport du 23 avril dernier, l’ensemble des forces militaires de la Prusse présente ce caractère d’homogénéité particulier, que tous les hommes sont ou des soldats en activité ou d’anciens soldats de trois ans de service effectif, et si on regarde comme les meilleurs contingents celui qui se trouve dans sa troisième année de service et ceux des deux premières années de la réserve (hommes de 23, 2ü et 25 ans) , on reconnaîtra également que les réserves de troisième et quatrième année (hommes de 26 et 27 ans) et les landwehriens
de première et de deuxième année (hommes de 28 et 29 ans ) constituent d’aussi bons soldats que les conscrits de première et de deuxième année.
Pour se représenter approximativement l’ensemble des forces que la Confédération mobiliserait pour une grande guerre, il n’y a pas à se perdre .dans des détails d’effectifs, ni dans des suppositions. L’armée fédérale peut se comparer à une immense machine dont toutes les parties se ressemblent et sont régulièrement construites d’avance afin de pouvoir être assemblées le plus rapidement possible. Comme composition , les différents corps d’armée sont à peu près calqués les uns sur les autres. L’imprévu ou des changements opérés au moment d’entrer en action porteraient le trouble dans le fonctionnement de cette machine. Toujours est- il que la Confédéi ration compléterait ses corps d’armée au pied de guerre par le rappel des réserves, ou, s’il était nécessaire , par celui d’une partie de la landwehr.
Si donc on ne considère que les combattants , que l’on compte l’effectif des corps d’armée à 86,000 hommes, la garde à 39,000 hommes, on voit que la Confédération de l’Allemagne du Nord aura sur pied, d’abord :
La garde, à 39,000 combattants. .... . 39,000 b.
12 corps d'armée, à 36,000 combattants. . 432,000
La division hessoise, à 1 2,000 — . . 1 2,000
Total. . . 483,000 h.
et en chiffre rond, les non -combattants compris, 540,000 hommes.
Tel est l’effectif très -approximatif de l’armée active que la Confédération pourrait présenter en première ligne.
Mais, comme je l’ai déjà indiqué dans de précédents Rapports, la totalité des forces dont elle dispose, formée de 12 contingents, s'élève à plus de 950 000 hommes, savoir:
3 contingents sous les drapeaux 315,000 h.
4 — de réserve 310,000
5 — do landvvehr 330,000
M contingents. Total. . . 955,000 h.
Il en résulte donc qu’en dehors des 540,000 hommes cités plus haut comme composant l’armée active, il resterait disponibles plus de 400,000 hommes.
Une partie serait employée à former un ou plusieurs corps de réserve, comme en 1866, et l’autre partie serait affectée aux dépôts d’instruction et à la défense intérieure. Si on estime à 80,000 hommes l’effectif employé à former des corps de réserve, on arrive à dresser le tableau suivant , qui représente assez exactement la distribution générale des forces militaires dont pourrait disposer la Confédération de
l’Allemagne du Nord dans une grande guerre européenne :
Armée active 540,000 h.
Corps de réserve 80,000
Troupes de dépôt et de défense intérieure . 333,000
Total. . . . 953,000 h.
Rapport du 22 juillet 1868.
Je voudrais présenter quelques considérations propres à faire connaître les qualités de l’armée prussienne, l’esprit qui l’anime; en un mot, son état moral. Je m’y sens porté par la conviction où je suis qu’on vit en France dans l’ignorance la plus complète de tout ce qui concerne la Prusse, la nation et l’armée prussiennes. Comment en serait-il autrement, puisque la jeunesse française ne reçoit aucune notion de cette partie importante de l’histoire qui regarde les institutions des peuples modernes, leur caractère, leur génie, leurs tendances, qu’on ne lui enseigne sérieusement aucune langue étrangère, et qu’on néglige même de lui donner le goût pour l’étude? Il en résulte que les générations se succèdent sans rien savoir des peuples voisins de la France, sinon qu’ils existent, qu’ils professent telle religion, et que leurs principales villes sont telles et telles. Ainsi, par exemple, est-il une seule personne en France qui ait suivi le développement si curieux de la nation prussienne depuis 1815? Voilà un peuple
plein de sève qui en cinquante ans double sa population, qui, appuyant l’édifice de ses institutions sur deux grands principes, l’instruction obligatoire et le service militaire obligatoire, comme sur deux colonnes imposantes, se place au premier rang des nations éclairées de l’Europe, qui organise une armée formidable, pourvue d’un armement sans pareil, conduite par les officiers les plus instruits du monde; — et un tel spectacle demeure inaperçu, jusqu’au jour où ce peuple se révèle par le coup de tonnerre de 1866. Nous commençons alors à, étudier les causes de si grands événements; mais déjà cette nation susceptible, énergique et sans scrupules, dont les frontières s’avancent jusqu’à neuf journées de marche de Paris, sans aucun obstacle naturel interposé, compte 80 millions d’âmes et dispose d’un million de soldats.
En présentant les réflexions suivantes que me suggèrent mes études sur la nation prussienne, je ne saurais être accusé de sortir des limites de ma mission militaire; car c’est en Prusse surtout que la nation et l’armée se confondent à tel point, que les qualités de l’une se retrouvent entièrement chez l’autre. J’ajouterai qu’un observateur attentif en apprend plus en vivant en Prusse que tout autre à la lecture de volumes entiers, de même qu’on ne connaît jamais mieux un homme qu’en le fréquentant chaque jour. Des détails insignifiants en apparence,
quelquefois de simples nuances, aident à juger un peuple aussi bien qu’un individu. L’élude des faits historiques sert ensuite à confirmer ou à compléter le jugement porté.
Toute personne exempte de préventions et douée de quelque perspicacité discernera sans peine les qualités qui caractérisent la race de l’Allemagne du Nord : l’énergie, l’audace, le sentiment profond de sa propre valeur. L’étude de l’histoire confirme cette appréciation. Voilà deux fois qu’en cent ans la Prusse surprend et étonne le monde. Sous le grand Frédéric, comptant à peine b millions d’âmes, elle lutte pendant sept ans contre les forces de l’Autriche, assistée tantôt par des armées russes, tantôt par des armées françaises; et, bien que Napoléon I", dans ses Mémoires , ait écarté le merveilleux dont on entourait les faits de cette époque, il n’en est pas moins vrai qu’ils témoignent chez la nation prussienne d’une indomptable énergie, entretenue et exploitée par le génie de son roi.
Un siècle après, en 1866, la Prusse, forte de 19 millions d’habitants seulement, attire une seconde fois sur elle les regards du monde en terrassant l’Autriche et ses alliés. On ne niera pas que sa conduite dans ces événements récents ne révèle encore, et au même degré, l’audace dans le dessein, la vigueur dans l’exécution.
Dans l’intervalle de ces deux époques, la nation
prussienne subit la catastrophe d’Iéna. Aucune période de son histoire n’est plus propre à montrer l’énergie qui la distingue. La Prusse est anéantie à Iéna ; l’Empereur la relègue au delà de l’Elbe, lui impose des contributions écrasantes , et malheureusement y ajoute l’humiliation en exigeant qu’elle n’entretienne pas plus de 40,000 hommes sous les armes. Alors cette nation virile, tout en se courbant sous le joug de la nécessité, se replie sur elle-même; elle " étudie les causes d’un si profond désastre, bien résolue à s'affranchir et à se venger. Les généraux les plus distingués, réunis en commission, réforment les abus, organisent l’armée sur des principes justes et féconds; des hommes éminents excitent partout le patriotisme; de toutes parts se forment des sociétés secrètes en haine de la France, et les familles les plus riches donnent l’exemple du sacrifice en cédant à l’État une partie de leur fortune. Aidé des sentiments qui animent toute la nation, et entraîné par des hommes de cœur, le gouvernement se prépare à profiler du moment favorable, élude les conditions humiliantes imposées par l’Empereur en instruisant sans relâche de nouvelles troupes de landwehr, puis, 1812 venu, la Prusse fournit 200,000 hommes à la coalition, se distingue par un acharnement sans pareil, et poursuit la France de rancunes, qui persistent vivaces aujourd’hui chez les descendants de cette époque.
On ne peut qu’admirer cette énergie d’un peuple
poui qui un désastie écrasant devient ainsi une cause de régénération. Cette pensée est si vraie qu’on la* trouve énoncée dans la plupart des publications prussiennes qui retracent l’histoire du xixe siècle. Elle m’a aussi été exprimée par des hommes distingués. « C’est à la France, disent-ils, que nous devons notre réveil et notre grandeur. Iéna nous a fait réfléchir et nous avons profité de la leçon. »
On jugera mieux encore de l’énergie des peuples de l’Allemagne du Nord en comparant le spectacle retracé plus haut à celui qu’offre l’Autriche à la même époque. Deux fois dans l’espace de quatre ans, de 1805 à 1809, l’Empereur abat l’Autriche. Tire-t-elle de ces désastres répétés un enseignement quelconque? Sent-elle le besoin de se retremper dans de fortes institutions? Non. Cette nation aimable et sympathique, mais avide de jouissances, continue à vivre dans la routine sans même ressentir contre ses vainqueurs, à la suite de tant d’humiliations, ces sentiments de haine qui sont le propre des races vigoureuses.
N’a-t-on pas vu pendant la guerre de Bohême les théâtres et autres lieux de divertissements publics de Vienne rester ouverts et la foule s’y porter comme - en temps ordinaire? Pour qui connaît le peuple prussien, Berlin eût présenté une tout autre physionomie, au cas d’un désastre essuyé par la Prusse.
Si j’ai insisté sur les précédentes comparaisons,
c’est qu’elles m ont semblé propres à, faire ressortir les qualités solides et viriles de la nation prussienne, lesquelles, je le répète, se retrouvent tout entières dans l’armée.
Il faut ajouter à ces qualités de la nation une vigilance, un amour du progrès, un esprit d’application portés à l’extrême. Pour le démontrer, je pousserai plus loin les comparaisons, qui, on pourra le voir, ne sont pas à l’avantage de la France. Dans les quinze dernières années, nous avons fait deux grandes guerres. Quel enseignement en avons-nous tiré sous le rapport militaire? Avons-nous cherché à perfectionner une seule de nos institutions, un seul de nos services? On s’est dit évidemment que tout était poulie mieux, puisque nous avions été victorieux, de la Russie d’abord , de l’Autriche ensuite. Combien l’exemple que nous donne aujourd’hui la Prusse mérite d’être médité! Elle aussi est victorieuse en 1860. En conclut-elle que l’organisation de son armée ait atteint le dernier degré de perfection? Pour le croire il faudrait bien mal connaître ce peuple sérieux, vigilant et avide de progrès. On pourrait dire que la guerre de 1866, depuis qu’elle est terminée, n’est considérée par tous les officiers prussiens intelligents que comme une épreuve qui a fourni à la Prusse l’occasion d’essayer ses institutions militaires. Plusieurs généraux déjà m’ont dit : « Nous n’avions pas fait une seule grande guerre depuis 1815, et comme
REMARQUES SUR L’ARMÉE PRUSSIENNE. 19t
notre organisation nous paraissait bonne, nous n’élions que plus désireux de l’éprouver. Mais nous avons commis bien des fautes pendant la campagne de J 866, et nous avons reconnu que beaucoup de détails pouvaient être améliorés. »
Et en effet, depuis deux ans, il s’est fait ici, sous le seul rapport des perfectionnements à apporter dans les différents services, un travail considérable, travail opéré sans bruit, sans ostentation, mais avec beaucoup de réflexion et d’esprit de suite. Au ministère de la guerre, aux états-majors des corps d’armée, dans les diverses armes ou administrations, fonctionnent des commissions composées d’officiers ayant fait la guerre, qui étudient toutes choses, en vue de profiter de l’expérience acquise en 1866.
J’entrerai plus tard dans le détail des modifications adoptées. Ici je me borne à les indiquer. On a :
Réorganisé les compagnies de chemins de fer ;
Modifié le service des ambulances;
Réorganisé les compagnies de porteurs de blessés;
Réorganisé le service télégraphique;
Changé la composition des colonnes de munitions de la réserve d’artillerie;
Changé la quotité de munitions d’infanterie, de cavalerie et d’artillerie ;
Augmenté la cavalerie ;
Apporté des soins particuliers à l’escrime de la
RATPORTS MILITAIRES.
cavalerie, parce qu’on a remarqué que dans la guerre de 1866 les deux cavaleries se sont fréquemment mêlées;
Organisé un comité de fortifications ;
Organisé les commissions de remonte;
Gréé une forge modèle ;
Apporté des changements dans la tenue des troupes de cavalerie ;
Créé deux nouvelles Écoles militaires, deux nouvelles maisons de cadets, une nouvelle École de sous-officiers.
On étudie en outre la création d’une École de télégraphie militaire et d’une École de chemins de fer; la réorganisation du service des vivandiers, pour mieux assurer la subsistance des troupes en campagne; enfin la question si importante des bagages d’une armée; h quoi il convient d’ajouter, comme travail accompli :
La nouvelle division du territoire de la Confédération du Nord en districts de bataillon de landwehr (voir mon Rapport du 2 décembre 1867) ;
La translation à Spandau de tous les établissements d’artillerie;
L’amélioration de l’ordinaire du soldat;
L’augmentation de la solde des officiers ;
Sans compter les expériences incessantes qui se font dans le domaine de l’artillerie de terre ou de marine, dans celui des armes portatives, etc.
Que l’on compare ce travail, fruit de l’expérience acquise dans une guerre heureuse, à celui que nous avons fait en Fiance après les guerres de Crimée et d’Italie, et on sera frappé de la différence.
En général, l’activité déployée dans toute l’armée, qu’il s’agisse des travaux élaborés au ministère, de ceux des commissions, de ceux do l’état-major, ou qu’il s’agisse de l’instruction de détail et de l’instruction générale des troupes, des manœuvres, des études de toutes sortes, l’activité déployée, dis-je, est prodigieuse. Aucune armée européenne ne la présente au même degré. On dirait d’une ruche d’abeilles. Pour comprendre la cause de ce labeur incessant, il faut considérer que les qualités distinctives de la nation, le sentiment du devoir, l’application, le goût du travail, sont exploitées à l’excès pour ainsi dire, par suite de la nécessité, sentie par tout le monde, de compléter l’instruction militaire des hommes dans un laps de temps très-restreint, puisqu’il n’excède pas en moyenne deux ans et demi.
Mais ces raisons ne suffiraient pas à s’expliquer l’immense activité qui règne dans l’armée si on ne tenait pas compte de l’influence considérable et personnelle du Roi. C’est là un point très-curieux et, je crois, assez ignoré à l’étranger.
Le roi de Prusse a, relativement à l’armée, une situation sans pareille dans les autres pays, la Russie exceptée peut-être : il est, dans toute l’acception du
mot, le chef de F armée ( der Kriegshcrr , comme disent -les Allemands). Or il s’est rencontré que celui qui règne aujourd’hui a pour le métier militaire une passion tellement exclusive de toute autre, que ses sujets les plus dévoués lui en font presque un reproche.
Je me trouvais en voiture avec le général de Moltke accompaguant le Roi pendant l’Exposition de l’année dernière à Paris, le jour où M. Haussmann fit à Sa Majesté les honneurs de la capitale. Le Roi et tous les officiers de sa suite étaient émerveillés. Le général de Moltke, qui ne dit guère que ce qu’il pense, prononça ces paroles en s’adressant à moi : « Je suis très-content que le Roi ait vu toutes ces magnificences de Paris; il s’occupe presque uniquement de l’armée; or il a pu s’assurer aujourd’hui qu’un souverain, sans négliger l’armée, car la vôtre est excellente, peut s’intéresser aussi à tout ce qui contribue à, la grandeur d’un peuple. » Et le général ajouta : « Il m’est peutêtre plus permis qu’à tout autre de parler ainsi, car je n’ai pas à me plaindre de cette prédilection du Roi pour l’armée. » Mais, en tenant ce langage-, le général de Moltke ne songeait pas que, chez un homme arrivé comme le Roi à l’âge de soixante-douze ans, les goûts et les passions ne se modifient plus. Et, en effet, le Roi est resté ce qu’il était avant son séjour de Paris en 1867 ; c’est-à-dire qu’il s’occupe de l’armée avec une préférence marquée et que sa passion pour les choses militaires n’a pas diminué. Toujours ai-
niable et bienveillant, il sait rendre cette passion entraînante et communicative. Comme prince, c’està-dire pendant plus de vingt ans, il donnait déjà tous ses soins à l’armée. Investi de la régence il y a dix ans, puis parvenu au trône en 1861, il put user de son autorité souveraine pour mettre à exécution bien des projets, précédemment conçus et étudiés.
C’est lui qui est l’instigateur de toutes les réformes introduites dans l’armée depuis quinze ans et particulièrement de la grande réorganisation de 1860. C’est lui, et uniquement lui, qui, par son activité sans bornes, a amené l’armée à ce degré d'entraînement que je signalais dans un précédent Rapport. Cette influence personnelle et directe du Roi sur l’armée est si grande, qu’on ne peut douter que sous un autre souverain plus d’un ressort de cette vaste machine ne se détende plus ou moins.
On sait combien le Roi est actif et infatigable, malgré son grand âge. Les Prussiens disent en plaisantant que c’est une affaire d’estomac, comme chez tous les Hohenzollern. Tous les jours, et le plus souvent pendant plusieurs heures par jour, ii travaille soit avec le ministre de la guerre, soit avec le général de Moltke, soit avec le général de Treskow, chef du cabinet militaire *. Pour s’assurer que je n’exa-
4. On sait que l’institution de ce cabinet militaire est vivement critiquée par l’opposition. Le Roi ne se sépare jamais du
gère pas, il suffirait de se procurer la collection d’un journal prussien, celui de l’Allemagne du Nord par exemple, et de parcourir à tous les numéros de la collection la partie intitulée Hof Journal (Journal de la cour), où il est rendu compte des occupations quotidiennes du souverain. La lecture en est fastidieuse, car il n’y a pas un jour où on ne rencontre les mêmes phrases stéréotypées : « Le Roi a travaillé avec le ministre de la guerre ; le Roi a conféré avec le chef du cabinet militaire, etc. »
À un autre point de vue, le Roi peut être considéré comme Y inspecteur général permanent de l’armée. Au mois de février de chaque année, lorsque les recrues ont environ trois mois d’instruction , il commence ses inspections à Berlin, à Potsdam et à Spandau, où les troupes de la garde tiennerit garnison. Il inspecte en plein hiver jusqu’à des compagnies isolées; ainsi cette année, par un froid rigoureux, il s’est rendu à Potsdam pour y passer, selon sa coutume, la revue minutieuse de deux compagnies du régiment dont il est chef, ce qui porta le Prince royal à me dire : « N’est-ce pas que le Roi est étonnant ! je ne sais pas si j’aurai le même courage. » Plus tard , le Roi inspecte séparément les bataillons de la garde, qui en compte vingt-sept. Ensuite
général de Treskow, chef du cabinet; il .l’a auprès de lui eu ce moment pendant son séjour k Ems.
viennent les inspections par régiment, puis par brigade pour les différentes armes, lesquelles ont lieu en mai.
Pendant trois mois le Roi voit ainsi passer sous ses yeux toutes les troupes de la garde, et suit les progrès de l’instruction à tous les degrés. Les revues proprement dites sont en dehors de ces inspections. Comme l’infanterie de la garde est stationnée à Berlin, à Potsdam et à Spandau, la cavalerie à Berlin et à Potsdam, le Roi se transporte dans ces différents lieux et passe chaque hiver huit revues, appelées ici parades , savoir : trois pour l’infanterie, dont une à Berlin, une à Potsdam, une à Spandau; quatre pour la cavalerie, dont deux à Berlin et deux à Potsdam (la cavalerie de chacune de ces villes paraît une fois à pied, l’autre fois à cheval); enfin une pour l’artillerie et les pionniers. Le Roi inspecte en outre l’École de tir de Spandau, le bataillon d’instruction de Potsdam et la compagnie de porteurs de blessés à Berlin.
Je ne dois pas oublier de mentionner les séances de la Société militaire de Berlin, qui ont lieu en hiver, tous les quinze jours, et à la plupart desquelles le Roi assiste pour encourager chez les officiers le goût de l’étude et du travail. On remarquera qu’à toutes ces inspections et parades, le souverain est accompagné des princes, des généraux, d’une foule d’officiers, quelquefois des ministres et des fonctionnaires
civils qui ont rang dans la landwehr. Qu’on se représente le Roi toujours attentif et prévenant, plein d’entrain et de bonne humeur pendant ces exercices, et on comprendra quel stimulant il en résulte pour tout le monde, depuis les généraux jusqu’aux soldats.
J’ai pu accompagner ainsi le Roi cet hiver plus de vingt fois. En dernier lieu, au mois de juin, c’était à. Potsdam, où le bataillon d’instruction célébrait la fête annuelle de sa création. Le Roi, qui s’y rend chaque année avec la Reine, les Princes et les Princesses, attache une grande importance à cette solennité, parce qu’ejle le met en contact pour ainsi dire avec toute l’armée.
On sait en effet que le bataillon d’instruction se compose de soldats choisis au nombre de cinq ou six dans chacun des régiments d’infanterie de l’armée de la Confédération du Nord. Ces hommes s’engagent presque tous à servir plus de trois ans, séjournent au bataillon d’instruction pendant la belle saison, et rentrent en hiver à leurs régiments respectifs. Le % but de l’institution est de verser dans l’armée un élément favorable à l’uniformité de l’instruction ; mais la plupart des officiers que j’ai consultés nient l’efficacité de cette mesure, et ils verraient volontiers supprimer le bataillon d’instruction si son organisation n’avait pas en même temps un but plus élevé : celui de rapprocher pour quelques mois des hommes
des différents régiments et surtout de fournir au Roi l’occasion de se mettre en rapport personnel avec des représentants de toute l’armée. Sa Majesté ne néglige rien pour donner à la fête annuelle du bataillon d’instruction toute la solennité désirable : il y a ce jour-là service divin, revue du bataillon, dîner exceptionnel, réjouissance jusqu’au soir. Le Roi , la Reine , les Princes et les Princesses se mêlent aux soldats et partagent leur repas.
Ce qui précède peut servir à donner une idée de l’activité du Roi pendant l’hiver et le printemps; mais cette activité ne se ralentit nullement en automne. Je joins à mon Rapport l’indication des exercices que la garde exécutera du 20 août au JS septembre. Le Roi y assistera à son retour d’Ems. Puis viendront les manœuvres de division contre division.
Pour achever d’expliquer les causes du degré d’entraînement qu’a atteint l’armée, j’ajouterai que le Roi est secondé dans sa tâche par tous les Princes et commandants de corps d’armée, dont le zèle se trouve excité par leur désir de plaire au souverain. C’est ordinairement en juin que chacun d’eux inspecte les troupes de son commandement. Le Prince royal vient de terminer l’inspection du 2e corps, le prince Frédéric - Charles celle du 3°. Le but de ces inspections de corps d’armée est de s’assurer du degré d' aptitude pour la guerre (c’est le mot employé) que les troupes ont acquis : pour tout le reste, les
commandants en chef s’en rapportent aux généraux placés sous leurs ordres, et ceux-ci aux commandants de régiment, qui ont une tout autre initiative et une bien plus grande responsabilité que les colonels de l'armée française.
Des officiers qui ont accompagné le Prince royal et le prince Frédéric-Charles dans leurs inspections m’ont fourni des renseignements conformes en tout point à ceux que je me procure moi-même en assistant, à Berlin et dans les environs, aux exercices des troupes de la garde. Partout même activité, mêmes principes, où l’on a en vue le rôle immédiat des troupes à la guerre. Les troupes exercées en rase campagne, un jour dans un lieu, un jour dans un autre, — pour l’infanterie, exercice <à feu de tirailleurs dans des terrains différents; — pour la cavalerie, recon- . naissances et service d'avant-postes; — pour l’artillerie, exercices à feu , changement continuel de position des batteries et des cibles, afin que les officiers apprécient les distances et rectifient le tir; — pour la cavalerie et l’artillerie , franchissements d’obstacles à grande allure, fossés, épaulements, haies.
!De tous les commandants de corps d’armée, celui du 3e, le prince Frédéric-Charles, demande le moins à être stimulé. Aussi passionné que le Roi pour le métier des armes, il a su communiquer son entrain aux troupes du 3e corps, qui ont pleine confiance en lui.
Tous ces détails permettent, j’espère, d’apprécier le genre d’activité qui règne ici. En un mot, le spectacle qu’offre la Prusse à l’observateur est celui-ci : d’une part, une nation pleine de sève et d’énergie, instruite comme aucune autre en Europe, privée à la vérité de toute qualité aimable ou généreuse, mais douée des qualités les plus solides, ambitieuse à l’excès, sans scrupules, audacieuse, façonnée tout entière depuis longtemps au régime militaire ; — d’autre part, un homme qui pendant vingt ans comme prince, et pendant dix ans comme régent ou comme roi, a donné tous ses soins à l’armée avec une sollicitude, une passion, une bonne humeur telles qu’il en a fait un instrument redoutable. C’est cette armée qui a vaincu à Kôniggrhtz.
Ce spectacle est tellement saisissant qu’on ne peut qu’accuser d’aberration ou d’une coupable légèreté les étrangers qu’il aurait dù frapper bien avant 1866. Et si j’exprime aussi nettement ma conviction, ce n’est pas par le vain plaisir de récriminer, mais bien pour essayer de la faire partager. Me refuser à l’évidence, négliger de faire connaître le véritable état des choses, ce ne serait pas remplir ma mission. Or, je le répète, en Prusse, nation et armée révèlent un esprit, une énergie, une discipline, une instruction qui en feront pour nous, le cas échéant, les plus redoutables adversaires. « 11 ne nous est plus permis de nous moquer de la Prusse, » me disait le
prince Napoléon lors de son séjour à Berlin. Et je me permis d’ajouter : « Nous n’aurions jamais dû nous en moquer, et tout ce que les ignorants pourront dire de la nation prussienne n’empêchera pas qu’elle n’ait eu la première le fusil à chargement rapide; or de pareils faits ne sont autre chose que des manifestations visibles de l’intelligence d’un peuple. Un rapprochement assez curieux, c’est qu’une première fois déjà, dans la guerre de Sept-Ans, les Prussiens durent une partie de leurs succès à un perfectionnement du fusil : il consistait dans l’emploi de la baguette de fer. »
Il est de mode en France de vanter outre mesure l’armée autrichienne, et ceux qui font leurs réserves s’attirent invariablement ce reproche banal : « En dénigrant l’armée autrichienne, vous diminuez notre gloire. » La question n’est pas là. On n’aurait que l’embarras du choix dans les faits historiques pour prouver que l’armée autrichienne est, malgré ses qualités, la moins redoutable des armées qui comptent en Europe. Les Autrichiens ont la routine de la défaite, me disait le prince Frédéric-Charles, qui les a en médiocre estime. De mon côté, j’ai assez étudié et comparé, depuis deux ans surtout, les armées autrichienne et prussienne pour oser dire en toute assurance : « Gardons-nous de croire en France, si la guerre éclatait, que nous aurions affaire à des troupes autrichiennes. L’armée prussienne nous oppo-
serait une vigueur, une audace, une science de la guerre que nous n’avons pas rencontrées en Italie. » Gomment croit-on, par exemple, que les choses se fussent passées en 1859 si, au lieu d’une armée autrichienne, nous avions eu une armée prussienne à combattre? Dès le commencement des hostilités, elle fût entrée à Turin avant qu’un seul soldat français eût franchi les Alpes. A Solferino, le l\‘ corps, malgré ses efforts héroïques, eût été percé dès le milieu de la journée. On ne saurait en douter quand on connaît l’énergie qu’ont déployée les troupes prussiennes dans la guerre de 1866 et l’intelligence dont leurs chefs ont fourni tant de preuves.
Cette guerre présente, entre autres, trois combats tels qu’on en citerait difficilement de plus beaux dans l’histoire d’aucun peuple.
Le 28 juin, au combat dit de Soor, un bataillon du 2' régiment de grenadiers, Empereur-François, attaque toute une brigade autrichienne, forte de 7 bataillons (la brigade Gri vicie), et, malgré des pertes énormes, il donne û un autre bataillon prussien le temps d’arriver et de disperser les 7 bataillons ennemis, dont il n’est plus question pendant le reste de la campagne.
Le 3 juillet, à Kôniggrütz, la division Fransecky, forte de 9,000 hommes, lutte pendant plusieurs heures, d’abord contre 1, puis contre 2 corps d’armée autrichiens, et se maintient. Le même jour, la
lre division d’infanterie de la garde s’empare de la hauteur de Chlum et s’y défend seule pendant trois quarts d’heure contre les attaques mal dirigées, il est vrai, de 2 corps de réserve autrichiens encore intacts
Je terminerai par quelques mots sur les qualités manœuvrières de l’armée prussienne et sur l’intelligence de ia guerre que développent chez les officiers l’étude et le travail.
Il n’y a qu’une voix parmi les nombreux officiers étrangers présents à Berlin pour admirer la précision de manœuvres des jeunes gens qui composent l’armée. On est étonné, en effet, des résultats obtenus sous ce rapport avec une durée de service si courte.
Les troupes ont donné des preuves éclatantes de ces qualités manœuvrières dans la guerre de 1866. En Bohême, des généraux prussiens m’ont raconté
1. La résistance do la 1re division de la garde serait inexplicable si on ne savait pas qu’à ce moment Benedek était loin de Chlum ; que les troupes des deux corps de réserve autrichiens no tentèrent, pour reprendre cette position, que des efforts décousus et qu’une pluie fine empêcha les Autrichiens de savoir qu’ils n’avaient affaire qu’à une division. Mais la défense de la division Hiller n’en est pas moins un des faits les plus extraordinaires des guerres modernes. Ce général avait reçu l’ordre de s’arrêter vers Horenowes et d’y attendre des ordres; mais, irrité de certains reproches que lui avait adressés lo prince de Wurtemberg , commandant de la garde, le 28 juin, au début du combat de Soor, il avait désobéi et s’était élancé avec sa seule division contre.la hauteur de Chlum, pour chercher à se réhabiliter.
plusieurs faits qui, l’exagération étant admise, laissent une large part à l’admiration. Ils vantent surtout le sang-froid avec lequel leurs soldats serraient les rangs à mesure que le feu de l’ennemi le rendait nécessaire. Au combat de Skalitz, le 47e régiment d’infanterie s’avança en ligne, tambour battant, sous un feu d’artillerie très-vif, contre les troupes du général autrichien Fragern. La précision, la tranquillité de cette marche furent telles, que ce général, qui croyait, comme tout le monde alors, que les troupes prussiennes étaient bonnes tout au plus pour parader, s’écria avec dédain devant ses troupes : « Voyez donc, ces sales cochons se croient à la parade! » Il fut tué, et son exclamation, rapportée par son officier d’ordonnance fait prisonnier, est devenue histo- . rique dans l’armée prussienne.
Les troupes prussiennes conserveraient-elles leur régularité de manœuvres devant l’élan de nos soldats? Je l’ignore. Nous avons malheureusement en France une école d’officiers qui nient l’avantage de la précision des manœuvres et qui vont jusqu’à ériger en principe l’impétuosité dans le désordre. Dieu veuille que nos généraux méditent ce que Napoléon! Ier a écrit sur les manœuvres et s’en rapportent plutôt à lui, dont les soldats avaient certainement autant d’élan que nos troupes d’aujourd’hui. Notre désordre impétueux a réussi contre les Autrichiens, mais il < pourrait en être autrement contre des troupes solides
comme le sont les troupes anglaises ou prussiennes, et les regrets arriveraient trop tard.
Pour ce qui concerne la science et l’intelligence de la guerre, j’ai dit qu’elles sont très-développées chez les généraux prussiens. Les preuves abondent, mais je me bornerai à une comparaison bien caractéristique que m’a suggérée l’étude de la guerre de 1866, et qui se rapporte au mode de répartition des corps d’armée. Napoléon Ier a écrit : « La limite des facultés humaines est telle, qu’il n’est donné à aucun général de commander sur un même théâtre d’opérations plus de cinq unités distinctes. » Or que voyons-nous en 1866? Benedek a, comme forces disponibles , 7 corps d’armée autrichiens , l’armée saxonne, h divisions de cavalerie, une réserve d’artillerie; total, 13 unités. Songe-t-il à les former en plusieurs groupes ou armées? Nullement. Il a la prétention de donner des ordres directs (sans intermédiaire) à chacun de ces 13 corps indépendants les uns des autres. Aussi quelle incohérence, quelles pertes de temps, que d’ordres et de contre-ordres dans cette courte campagne si funeste à l’Autriche !
Et quel contraste avec les dispositions prises à Berlin! Là 3 armées, c’est-à-dire 3 unités seulement, reçoivent les ordres généraux émanant du quartier général du Roi, chacun des chefs d’armée conservant toute liberté pour l’exécution et n’ayant à régler les mouvements que de U ou 5
unités ou corps d’armée. Tout est simple et logique.
Fait singulier! L’Autriche commit en 1859 et en 1806, quant à la distribution de ses forces, deux fautes inverses l’une de l’autre. En 1859, elle forme 2 armées distinctes, ce qui est une des dispositions les plus mauvaises, puisqu’elle n’implique ni ailes ni centre, à moins de disloquer les grands commandements. Par contre, elle adopte en 18GG une formation encore plus vicieuse, celle de 13 unités séparées, sans aucune liaison entre elles. De pareils faits ne prouvent-ils pas clairement la supériorité d’intelligence de l’armée prussienne sur l’armée autrichienne: car si dans cette dernière les officiers de haut grade en sont à ignorer des principes de guerre essentiels, que le plus grand capitaine s’est plu à exposer dans ses Mémoires, que doit-on attendre du savoir des officiers de grade inférieur?
Comme on peut le voir, tout ce que j’ai dit de l’armée prussienne, et en particulier de sa supériorité sur l’armée autrichienne, résulte de la façon la plus évidente de l’étude des faits jointe à, celle du caractère et des institutions des deux peuples. Je défie que tout officier qui voudra comparer et réfléchir n’en soit pas frappé. Il reconnaîtra forcément chez l’armée prussienne, qui comprend l’intelligence et les forces morales de toute la nation, d’abord les qualités distinctives de la race du nord de l’Allemagne, l’énergie, l’audace, la discipline, l’économie, le sentiment
du devoir et de la dignité, puis l’unité, l’instruction, la science des manœuvres, un armement excellent, l’état-major le plus instruit de l’Europe, l’intelligence de la guerre développée chez les officiers par l’étude et le travail : toutes choses qu’on ne rencontre pas ou qu’on ne rencontre qu’à un degré moindre dans l’armée autrichienne.
Il est presque inutile d’ajouter que les événements militaires de l’année 1866 n’ont fait qu’accroître dans l'armée prussienne le sentiment de sa propre valeur; mais bien avant celle époque, on ne négligeait rien pour donner à l’armée une confiance absolue en elle-même, pour l’honorer, pour l’entourer de toute la considération possible. Toutes les faveurs sont pour elle, et tout tend à la faire prévaloir, aux yeux du pays et dans l’opinion, comme une institution fondamentale, j’allais presque dire une institution sacrée, car il n’y a pas jusqu’à la musique militaire qui, dans le choix des morceaux consacrés, tels que l’hymne national et la retraite de l’armée, ne soit empreinte d’un caractère religieux, et pendant les services divins c’est sur le Roi et sur l’armée que le ministre appelle avant tout la bénédiction du Ti 'ès-Uaut; ’ les grands corps de l’État ne sont, nommés qu’après.
Et les efforts que je viens de signaler se poursuivent avec cette dignité calme, avec ces sentiments de forte conviction qui caractérisent si essentielle-
ment ce peuple sérieux, énergique et instruit, dont le territoire s’étend depuis la Vistule jusqu’au Rhin.
Quel contraste avec la situation faite en France ?i l’armée, qui n’est qu’une agglomération des déshérités de la fortune, où se perdent de plus en plus la discipline et l’esprit militaire!